Les twittos ont perdu le nord

2 janvier 0 Commentaire Catégorie: Non classé

Cette nuit, j’ai fait un rêve. Ou plutôt, un cauchemar.

Je me retrouvais 20 ans en arrière. L’Equipe de France venait de remporter sa première coupe du Monde de football. J’étais sur les Champs-Elysées, alors non pas colorés de jaune mais de bleu-blanc-rouge. Un message lumineux était projeté sur la façade de l’Arc de Triomphe, que personne ne pensait à vandaliser : « Zidane président « ! »

Et c’est là où mon beau rêve, virait au cauchemar. Une foule soudain haineuse sifflait copieusement ce message.

Certains disaient que ce n’était pas vrai, que Zidane n’avait jamais gagné la coupe du Monde, que c’était pure fable pour nous faire avaler l’idée d’une France « black-blanc-beur », par pur militantisme racialiste, cosmopolite et mondialiste.

D’autres indiquaient : « il faut être précis. Il n’a pas gagné la coupe du Monde à lui tout seul. Il faisait partie d’une équipe. Il a juste contribué. On ne peut pas retirer une individualité. D’ailleurs, pourquoi spécialement la sienne, et pas celle de Petit, de Lizarazu ou de Barthez ? »

D’autres encore, renchérissaient : « ouais, Zidane, il n’aurait rien gagné tout seul. Et surtout, s’il était né et resté en Algérie avec sa famille. Cette victoire, c’est celle des infrastructures françaises, de sa formation à l’AS Cannes, et de son entraîneur Aimé Jacquet, qui lui, est blanc. »

Les plus virulents soulignaient que d’ailleurs, rien de bon ni de grand n’était jamais sorti du Maghreb, cette région d’Afrique encore dépendante de la technologie occidentale pour extraire ses ressources naturelles et qui ne « serait rien sans nous ».

C’en était visiblement trop pour mes oreilles et je me réveillai brusquement, soulagé de retrouver le monde réel. Ce n’était après tout, qu’un mauvais rêve…

Pour tromper l’insomnie (après un tel cauchemar, il est difficile de se rendormir), je surfai sur le net. Un pur hasard me fit tomber sur un article du site « share america ».

Son titre : « Gladys West, la femme qui a mis au point le GPS ».

L’article indiquait : «Si vous utilisez un système de positionnement par satellite, plus connu sous le nom de GPS, pour trouver votre chemin sur des routes inconnues, vous pouvez remercier Gladys West.

Mathématicienne à la retraite, maintenant âgée de 87 ans, elle vit dans le nord-est de la Virginie. L’US Navy, son ancien employeur, estime qu’elle a joué un rôle charnière dans la mise au point de la technologie GPS. »

De 1956 jusqu’au moment où elle a pris sa retraite, en 1998, Madame West a travaillé avec une équipe d’ingénieurs dans une base militaire de l’US Navy à Dahlgren, en Virginie. Elle a enregistré des positions satellite et fait des calculs mathématiques complexes qui ont permis de mettre au point un système remarquablement précis d’identification de positions géographiques.

Il y a peu, Gwendolyn James, son amie d’université et membre de la même association d’étudiantes (Alpha Kappa Alpha), a fait l’éloge de ses contributions.

Madame James a pris connaissance du fruit des travaux révolutionnaires de Madame West en lisant une petite autobiographie que cette dernière avait rédigée en amont d’un événement organisé par une association d’étudiantes.

Madame James a alors contacté Associated Press, et Madame West obtient maintenant la reconnaissance qui lui est due depuis plusieurs décennies pour sa découverte révolutionnaire.

« Son histoire est extraordinaire. Le GPS a changé la vie de tout le monde, pour toujours. Il n’y a pas un seul domaine de la société – militaire, automobile, téléphonie mobile, réseaux sociaux, parents, NASA, etc. – qui n’utilise pas le système GPS », a souligné Madame James dans un entretien avec Associated Press.

Gladys West a fait ses études à l’université d’État de Virginie (VSU) avec une bourse d’études complète et a travaillé comme prof de maths pendant deux ans avant d’obtenir un Master. Quand elle a été embauchée par la base militaire de l’US Navy en 1956, elle faisait partie des quatre employés noirs de la base, en tout et pour tout. »

Son histoire me fit penser à celle de Mary Jackson la mathématicienne noire américaine qui a contribué au lancement de la fusée américaine sur la lune et à tant d’autres dont l’histoire fit l’objet du film « les figures de l’ombre ».

Une recherche plus poussée me fit accéder à un reportage filmé, dans lequel Madame West décrivait son parcours extraordinaire et les combats qu’elle avait dû mener pour devenir ce qu’elle était.

Née dans une famille d’agriculteurs noirs descendante d’esclaves, elle avait connu la discrimination raciale. Madame West rappelait qu’elle avait dû fréquenter des écoles primaires « réservées aux noirs », et s’y rendre dans des bus dédiés, se voyant interdire l’accès aux bus des blancs. Ses ouvrages scolaires fournis par l’école n’étaient pas neufs comme ceux des élèves blancs, mais usagés, de récupération, après avoir (longtemps) servi aux élèves blancs. Elle dut se battre dix, cent, mille fois plus, pour accéder à l’université, devenir mathématicienne, et être admise dans une base militaire où elle se retrouvait la seule noire ou quasi, à un tel niveau de responsabilités.

Sa contribution personnelle déterminante dans l’élaboration, notamment, du GPS et de divers systèmes satellitaires, ne fut pas, pendant des années, reconnue à sa juste hauteur. Gladys était vouée à rester une « figure de l’ombre », et sa modestie tout comme sa conscience de ce que la société américaine de l’époque ne lui ferait pas l’honneur qu’elle méritait pourtant, l’avaient conduite à ne point revendiquer l’admiration et la reconnaissance qu’elle méritait pourtant.

Il avait donc fallu qu’elle devienne retraitée, octogénaire, et le détour d’une fiche biographique demandée par son association d’anciens étudiants, pour que Gladys West soit sortie de l’ombre où elle avait été si injustement maintenue depuis si longtemps. Et encore, aura t’-il fallu que l’une de ses amies alerte la presse.

L’histoire de Gladys West était un résumé sociologique de celle des Etats-Unis, en fait.

Madame West venant d’être honorée en 2018 par l’Armée Américaine, son parcours était non seulement exceptionnel, mais d’actualité.

Telles sont les raisons pour lesquelles je décidai de relayer l’information sur les réseaux sociaux.

Je twittai, avec une photo de Gladys West :

« Le GPS c’est elle. Le GPS que l’on utilise tous les jours dans sa voiture, c’est elle qui l’a créé, c’est une femme, elle est noire, elle est américaine, descendante d’esclaves, issue d’une famille d’agriculteurs, c’est Gladys West. »

Par d’autres tweets, j’apportais les précisions indiquées supra.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir ce simple tweet, relayé des centaines, voire des milliers de fois : 4 700 retweets et 7 700 « j’aime » au moment où j’écris ces lignes.

Mais la satisfaction de contribuer, à mon humble niveau, à relayer l’histoire vraie de Gladys West, fit bientôt place à l’effroi.

Passons rapidement sur les petits plaisantins qui ne retinrent que le calembour du fait qu’une dame nommée « West » ait pu inventer le GPS. Certains ont des joies simples, et préfèrent regarder le doigt quand on leur montre la lune.

Mais surtout, visiblement, cette révélation ne plut pas à tout le monde ; d’aucuns eussent préféré que Gladys West restât dans l’anonymat.

Un premier tweet dubitatif survint, en commentaire à ma publication :

« Recette pour avoir des centaines de retweets : invente de toutes pièces une histoire selon laquelle une femme, de préférence non-blanche, a inventé un truc connu, fais-en un tweet et attends »

Je répondis à l’importun que l’histoire était réelle, ne lui en déplaise, et recoupée par plusieurs sources. Lui indiquant « je comprends que cela vous défrise, mais c’est vrai », avec un lien vers un article sur le sujet.

L’intéressé changea alors son angle d’attaque : il n’était plus question de « nouvelle fausse » mais d’ « information imprécise ». Avec une soudaine méticulosité appliquée étrangement à Gladys West et que l’on aimerait exercée avec autant de rigueur aux thèses complotistes, il m’était indiqué :  « non, ce n’est pas vrai, elle a juste contribué au développement du GPS comme beaucoup d’autres gens. Il faut arrêter avec ces histoires à la con. » (sic)

Je repensai alors à Zidane qui n’a pas gagné la Coupe du Monde à lui seul, non mais merde, quoi.

Je répondis : « oui, comme Amstrong n’a pas été le premier homme à aller sur la lune, ils étaient trois, c’est injuste pour les autres, et il y avait tous les ingénieurs de la Nasa derrière… Qu’est-ce qui vous gène le plus ? Qu’elle soit femme ? Noire ? Il suffit de taper « Gladys West » (sur un moteur de recherches) »…

Il me fut alors répondu « Non, Armstrong a bien été le premier homme à marcher sur la Lune, il n’y a aucun doute à ce sujet. (vous noterez que je n’ai pas indiqué « marcher » mais « aller sur »).  Si vous êtes incapable de comprendre la différence, ce n’est pas de ma faute. La seule chose qui me gêne, c’est que vous racontez n’importe quoi. »

Un second embraya sur le même thème : « Elle n’a absolument pas « créé le GPS ». C’est un programme de l’armée américaine qui a mis 35 ans à se développer avec évidemment *énormément* d’ingénieurs différents impliqués. Si on doit identifier qui l’a « inventé », ce sont Roger Easton, Ivan Getting et Bradford Parkinson. »

S’ensuivit alors une frénésie de recherches par tous ceux qui voulaient démontrer, avec un zèle étonnant (c’est fou, ce souci de « vérité » !), que non, il n’était pas possible que Gladys West fut l’inventrice du GPS, en tout cas, pas à elle seule, et qu’elle ne méritait pas d’en recueillir les lauriers , y ayant seulement « contribué ». Et ceci, même si l’armée américaine elle-même venait de reconnaître ses mérites personnels et de l’en récompenser…

Je fus alors taxé de malhonnêteté intellectuelle, de  « militantisme insupportable », de « rendre hommage à quelqu’un tout en la réduisant à une victime éternelle », la meilleure preuve consistant dans le fait que je sois retweeté par Rockaya Diallo…

Je fus même accusé de racisme inversé, voire de racisme et de sexisme tout court, par la réduction de Gladys West « à son vagin et à sa couleur de peau » !

Hé, les twittos, on se calme ! Je n’ai pas voulu faire du militantisme et de la propagande, j’ai juste voulu rendre hommage à une personne dont les mérites ont quelque peu tardé à être reconnus, et vous la/les faire connaître !

Fort heureusement, certains ayant parfaitement compris la problématique du sujet, vinrent à ma rescousse :

« Il s’agissait juste d’expliquer qu’une personne qui n’avait que peu d’opportunités dû au fait qu’elle n’est pas un homme blanc, a réussi à inventer un système qui a révolutionné le monde mais dont le crédit a été donné à des hommes blancs. »

« J’aime bien on passe de « elle a créé le GPS » à « elle a participé ce qui n’est pas la même chose », comme si dire seulement qu’elle a participé c’était bidon alors qu’à cette époque seul les meilleurs cerveaux du pays étaient sur le projet ».

Mais le plus odieux restait encore à venir.

Attirés par mon tweet sur Gladys West tels des mouches sur un pot de miel, les pires contributeurs de la fachosphère s’en donnèrent à cœur joie.

Ironie teintée de racisme : « Félicitations à cette femme de talent ! Félicitations aussi à la culture occidentale qui lui a permis de développer ses compétences mais sur laquelle il est de bon ton de cracher. C’e n’est pas en Afrique qu’on aurait vu ça, hélas. Là-bas, on attend toujours leurs inventions. »

Un autre renchérit : « ouais, en Afrique, ils en sont encore à ce que les blancs leurs montrent comment on fore un puits ».

Dénigrement : « Et le type, Marcel Bouchard, qui vidait les poubelles de la salle de réunion, il a inventé… pardon, participé à l’invention du GPS ? C’est gavant vos pseudo luttes contre le racisme. Ça finit par produire l’effet inverse. »

« La brosse à chiotte c’est lui (Saturnin Peutrovite). La brosse à chiotte qu’on utilise tous les jours dans ses toilettes, c’est lui qui l’a créée. C’est un homme, il est d’une couleur comme une autre, descendant d’humains comme les autres, c’est Saturnin Peutrovite ».

En France, en 2018 (et 2019), les travaux scientifiques d’une femme noire américaine, parce que noire, sont ainsi rabaissés au rang du vidage des poubelles (que peut-elle faire d’autre, avec sa couleur ?), ou de l’invention de la brosse à toilettes.

Ne manquait plus que les injures ; elles ne tardèrent pas à arriver. Twitter est si prévisible…

En réponse à un tweet sur « c’est donc elle, la voix du GPS ? Ahaha » survint un « désopilant » : «Tournez à gauche» «C’EST PAS UNE NÉGRESSE QUI VA ME DIRE CE QUE JE DOIS FAIRE!»…

Certes, les odieux sont comme les poissons volants : ils sont extrêmement minoritaire, l’on sait qu’ils existent, mais ils ne constituent pas la majorité du genre.

Les twittos racistes et leurs « likeurs » et « retwitters » sont une petite cinquantaine sur ce seul message. Cinquante contre 4700 RT et 7700 « j’aime », Gladys West est vainqueur par KO.

La victoire est amère toutefois.

Il fut un temps où la bave dégoûtante de l’écume des petits Dupont-Lajoie, ne dépassait pas le périmètre du coin du comptoir. Ils se faisaient gentiment recadrer, par un simple « rentre chez toi, t’es bourré ».

Aujourd’hui, depuis chez eux, bien tapis devant un écran et se sentant courageux planqués derrière leur anonymat (le mien est dû à une demande de mon Ordre professionnel, mais il ne faut pas être grand clerc pour connaître ma véritable identité), ils connaissent une audience nationale, pour ne pas écrire planétaire.

Ils contribuent ce faisant, à la déstabilisation de la société tout entière, l’effet-loupe de leurs turpitudes, nous enfonçant dans un climat délétère, laissant craindre la fin du vive-ensemble.

J’ai passé mon premier de l’An, à signaler leurs écrits racistes à Twitter.

Mais je ne me fais guère d’illusion : si leurs comptes sont suspendus ou supprimés, ils en créeront d’autres.

Gladys West eut été bien inspirée, d’inventer un GPS pour les esprits déboussolés !

Ecrivez un Commentaire

Commenter Gravatar

Je suis con ou bien... ? |
VICTOR OJEDA-MARI AUTEUR ET... |
Désintoxicateur |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Les Réseaux Sociaux
| EN AVOIR OU PAS
| Actions populaires françaises