Parcours de la combattante

2 novembre 3 Commentaires Catégorie: Non classé

« Je m’appelle Charlotte. J’ai été victime de viol, comme 250 000 autres personnes en 2017 dont 95 000 femmes, 15 000 hommes et 150 000 mineures.

Encore ne s’agit-il là que des faits pour lesquels une plainte a été déposée.

J’ai été victime, qui plus est, d’un viol conjugal. Comme 91 % des victimes de viol déclarées, je connaissais mon agresseur. Comme 45 % de ces mêmes victimes, il s’agissait de mon conjoint.

Voici pourquoi j’hésite à porter plainte.

  • Parce que seules 9 % des plaintes, une sur dix, aboutissent à une condamnation. J’ai peur de ne pas être crue, que ce soit parole contre parole, et qu’une plainte classée sans suite ou faisant l’objet d’un non-lieu, m’anéantisse encore plus.
  • Parce qu’outre le fait de ne pas me croire, je crains de tomber sur des enquêteurs, des médecins, des avocats, des magistrats, des jurés si l’affaire va jusqu’en Cour d’Assises, qui comme la moitié des personnes ayant répondu à un récent sondage effectué par une radio, ne semblent pas considérer que faire l’amour à quelqu’un qui dort, ce n’est pas un viol.
  • Parce j’ai peur d’être incomprise, quand je vois que dans des émissions de télé, des personnes comme moi passent pour des emmerdeuses qui veulent « tuer l’amour » et judiciariser les relations entre les hommes et les femmes, alors que « des choses qui se font quand l’une ou l’autre personne dort, c’est tout à fait mignon, tout à fait sympa ».
  • Parce que je ne veux pas vivre un second traumatisme, à fortiori d’autres encore, quand il me faudra dire et redire à un enquêteur, puis à médecin, puis à un expert psy, puis à mon avocat, puis à un juge d’instruction, puis à l’audience, comment « ça » s’est passé ; affronter leurs regards critiques et leurs questions dubitatives , sur l’air de « êtes vous vraiment certaine de ne pas avoir été consentante ? » ; devoir revivre la scène et la décrire par le menu, jusqu’à en vomir.
  • Parce que de victime, j’aurai l’impression de passer sur le grill, de me trouver sur le banc des accusés. L’autre ne manquera pas de dire que j’étais consentante, qu’il ne comprend pas, que je ne prouve rien, de souligner que j’ai attendu plusieurs jours avant de me décider et que donc je n’ai aucune preuve de coups ou de pénétration forcée ; il poussera peut-être même la perversité jusqu’à dire combien j’aime le sexe, qu’avec moi on peut « tout faire », pénétration vaginale, fellations, sodomie, et que j’ai « pris mon pied » cette nuit-là quand il s’est jeté sur moi et m’a pénétrée.
  • Parce que ma vie intime sera mise à nu. Que je devrai répondre à des questions aussi personnelles que sont l’âge de mon premier flirt, de ma première relation sexuelle, de mes premières règles, de mes dernières règles,  de mon dernier rapport sexuel, mon moyen de contraception, et même si je mets des serviettes ou des tampons. Je ne perçois pas bien l’intérêt de savoir cela, comme si violer une fille qui a eu ses premières relations à 12 ans était moins grave que si elle les avait eues à 19. Et ces questions, et mes réponses, figureront au dossier. Mon avocat, des juges, des enquêteurs y auront accès et pénètreront au plus profond de mon intimité.
  • Parce que le viol par le conjoint, le concubin, le partenaire est une circonstance aggravante et est passible de 20 ans de réclusion. Que j’ai eu des enfants avec mon violeur. Qu’ils ne comprendraient pas que je les prive de leur père pendant des années. Que personne dans mon entourage, ne comprendrait, d’ailleurs. Que ma propre famille m’en ferait reproche. Qu’on me demanderait avec insistance, de « pardonner », de « passer l’éponge », de « penser aux enfants, à la préservation du couple, c’est ton conjoint tout de même, ce n’est pas comme si c’était un inconnu »…Enorme décalage entre le droit et l’opinion publique, quand l’un voit une circonstance aggravante là où les autres ne perçoivent que des circonstances atténuantes « parce qu’entre époux, c’est normal de faire l’amour ». De gré ou de force.

Oui, pour toutes ces raisons, à quoi bon porter plainte ? »

« Chère Charlotte

N’hésitez plus.

Portez plainte, battez-vous.

  • Battez-vous pour vous. Parce qu’il vous faut courir le risque de ne peut-être pas être crue, de tomber sur des interlocuteurs dubitatifs, moqueurs voire hostiles, d’affronter le qu’en dira t’-on, les préjugés des analystes de comptoir du bar, le regard lourd de reproches de la famille, les incompréhensions, les pressions, les questions insidieuses ou odieuses, le cynisme de votre agresseur ; il vous faut accepter d’être mise à nu, de répondre aux questions les plus gênantes et violatrices de l’intimité de votre vie privée. Ce parcours de la combattante, il vous faut l’affronter. Pour vous. Pour ne plus vous sentir sale ou responsable. Parce que quand un jury ou des magistrats déclareront votre agresseur coupable, vous vous sentirez libérée d’un grand poids. Comprise. Rétablie dans votre dignité de femme.
  • Parce que si vous ne le faites pas, si vous choisissez d’enfouir votre douleur en la mettant sous le boisseau, soyez certaine que vous ne vous en débarrasserez jamais. Elle resurgira. Vous empêchera de refaire confiance à un homme. Se rappellera brutalement à vous, notamment à l’occasion d’un prochain rapport sexuel si tant est que vous en ayiez encore envie. Vous vivrez toujours avec « ça ». Alors si une chance, même infime, vous est donnée de peut-être, vous en affranchir, n’hésitez pas. Ce sera dur, ce sera long, ce sera pénible, mais votre paix intérieure, est assurément, à ce prix.

 

  • Battez-vous pour son bien, à lui, et celui de ses futures autres victimes potentielles. Parce que ce qu’il vous a fait, il risque de le refaire à d’autres, a fortiori si vous n’avez pas porté plainte. Et que s’il viole à nouveau, vous sentez-vous capable de supporter le poids de la culpabilité de celle qui savait, qui aurait pu empêcher que cela recommence, et qui n’a rien dit ?

 

 

  • Battez-vous pour vous enfants. Parce qu’ils grandiront. Qu’avec le temps, ils comprendront. Que votre exemple leur servira peut-être à ne pas devenir à leur tour, victime, ou bourreau.

 

  • Battez-vous pour ces innombrables Charlotte, Charles, Zoé ou Léo, qui souffrent en silence et font partie du « nombre noir » des victimes non connues, en sus des 250 000 qui ont eu le courage de porter plainte. Ce nombre de victimes connues est à lui seul, vertigineux. Quand on sait que, toutes causes de crimes et délits confondues, et y compris les personnes non encore jugées placées en détention provisoire, il y a « seulement » un peu plus de 60 000 personnes incarcérées en France.

 

  • Battez-vous pour les femmes. Parce que 45 % de viols de femmes effectués par leur conjoint, cela doit interpeller les consciences, ce n’est pas banal ni anodin. C’est extrêmement grave. Cela en dit long sur l’état de notre société. Sur les rapports homme / femme.  Sur la domination animale des uns et la soumission des autres.  Sur la culture de la « main aux fesses des miss » par certains maires lors de comices agricoles. Celle de la « paillardise », du « rabelaisien », de « l’esprit gaulois », de tout ce qui habille la merde d’une agression sexuelle, dans du papier de soie.

 

  • Battez-vous, parce que vous n’êtes pas seule. Il y a des sections d’enquête spécialement organisées, au sein des commissariats, des gendarmeries, pour savoir vous écouter, vous comprendre, vous accompagner. Il y a des juges d’instruction humains et compréhensifs. Et si le système défaille, si par malheur vous avez le sentiment d’avoir été mal reçue, mal écoutée, mal comprise, sachez qu’à vos côtés, se trouvera toujours un avocat.

 

Oui, pour toutes ces raisons, Charlotte, n’ayez pas peur. Nous nous battrons. Ensemble. Et nous gagnerons. Je vous en fais serment ».

  1. Mensonge, la police ne fait absolument rien!!! j’ai été une fois pour « porter plainte » pour menaces de morts par sms, le policier qui m’a reçu m’a convaincu que ça ne servait à rien et que la main courante finirait à la poubelle. Donc c’est bien beau de dire que la police ou les gendarmes sont là pour soutenir les femmes mais la réalité est autre. si les menaces de morts ne sont pas considérés comme grave alors les viols je n’en parle même pas.

    dyna 3 novembre 2018 à 12 h 23 min Permalink
  2. C’est un combat long et dur, plein d’embûches mais vous n’êtes pas seule. Toutes celles et ceux victimes de viols, conjoint ou pas, vous soutiennent.

    Cassandra 3 novembre 2018 à 16 h 32 min Permalink
  3. Du courage, j’espère que vous êtes bien entourée. On ne peut pas se mettre à votre place, seulement vous apporter tout notre soutien.
    Avec ma compagne nous somme en procédure contre son ex pour un viol aggravé.
    Je mesure à quel point ce qui c’est passé est destructeur, il n’y a pas de mot pour décrire l’anéantissement psychologique, ainsi que la peur, le tromatisme, l’angoisse.
    C’est une procédure extrêmement difficile émotionnellement, sans forcément de résultat, où on peut se sentir jugé, parfois on se demande si on est pas sur le banc des accusés.
    Il faut passer par là, il faut le faire pour que ces personnes soient jugés pour leurs crimes.
    Vous avez tout mon soutien et je vous félicite pour la force et le courage dont vous avez fait preuve en portant plainte et pour avoir le courage de raconter votre vécu.

    David 4 novembre 2018 à 8 h 33 min Permalink

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