Mehmet n’a pas de chance

26 novembre Un Commentaire Catégorie: Non classé

Mehmet n’a pas de chance.

Sa fille devait se marier, les noces étaient organisées, mais au dernier moment, elle a préféré partir avec un autre homme.

Ce genre de désagrément peut arriver à tout le monde, quelles que soient les sociétés, origines, pays ou religion. Une membre de ma propre famille a bien rompu ses fiançailles, trois semaines avant son mariage. Les contre-faire-parts n’ayant pas été reçus par tout le monde, des fleurs et cadeaux arrivèrent chez l’ex-future mariée et ses parents, le jour supposé du mariage…

Mais Mehmet est Turc.

Alors pour lui, on parle de mariage forcément arrangé ; sa fille devient un symbole d’émancipation et Mehmet et la belle-famille, sont vus comme des suppôts de l’obscurantisme. Et tant pis si cela ne correspond pas à la réalité…

Mehmet n’a pas de chance.

Sa fille et l’homme pour lequel elle a quitté son ex-futur mari, se promènent innocemment loin de leur Anatolie natale, dans une fête foraine. Sauf que, seules les montagnes étant vouées à ne pas se rencontrer, par un terrible concours de circonstances, ils croisent le frère de l’ex plaqué.

Celui-ci s’en prend à son ex-future belle-sœur, et à son nouveau mari ; il défend l’honneur familial, lui fait des reproches, rappelle que tout était organisé, et qu’une participation aux frais avait été versée par la famille du fiancé à celle de la fiancée, somme qui n’a pas été remboursée (ce qui ne se fait pas vraiment). Le frère de l’amoureux éconduit, agrémente ses explications, d’une paire de claques au « rival » qui a eu la préférence de celle qui entend à raison, faire ce qu’elle veut de sa vie.

Mehmet l’apprend ; justement, il se trouve à proximité de la fête foraine. Il accourt pour défendre sa fille et son gendre. Mais le frère de l’ex fiancé n’est pas venu seul : il est avec deux membres de sa famille, et les coups pleuvent de part et d’autre. Scène banale de conflit entre deux familles qui dégénère.

Mais Mehmet, comme d’ailleurs l’ensemble des protagonistes, est Turc.

Alors, le magistrat qui le mettra en détention provisoire, suite à sa mise en examen pour ces violences, écrira dans sa décision qu’il s’agit de « clans » ; l’officier de police judiciaire rédacteur du procès-verbal de synthèse résumant l’enquête, évoquera une « vendetta ».

Chose étrange, les accusations des uns seront indiquées sous la forme affirmative : « Mehmet a frappé », tandis que sa propre version sera présentée avec réserves et au conditionnel : « il dit avoir été frappé. Il aurait été agressé en premier »…la sémantique est parfois révélatrice du parti pris de certains magistrats ou enquêteurs.

Mehmet n’a pas de chance.

Un couteau ayant été utilisé dans la bagarre, une perquisition de son véhicule est organisée. Et là, un couteau est retrouvé. Qui ne correspond en rien à la description de celui utilisé pour poignarder l’un des protagonistes de l’affaire.

Mais Mehmet est Turc.

Alors, il importe peu que le couteau retrouvé dans sa voiture ait un manche orange quand l’arme du délit a un manche noir, selon plusieurs témoins ; ce couteau-là fera bien l’affaire, il sera placé sous scellés, celui-là où un autre, qu’importe ? Les Turcs se baladent tous avec un couteau en poche…et un couteau au dossier, fut-ce l’épluche fruits utilisé par Mehmet, fera aussi bien l’affaire.

Mehmet n’a pas de chance.

Plusieurs témoins de la famille adverse, l’accusent d’avoir été celui qui a porté plusieurs coups de couteau à l’un des leurs. Ce qui est démenti non seulement par les membres de sa propre famille, mais par un témoin extérieur aux deux familles, donc neutre, qui assure ne pas l’avoir vu muni d’un couteau, mais se défendre avec ses poings, recevoir un coup de niveau de chantier qui lui fendra la lèvre, être groggy, et être écarté de la bagarre par son épouse pour recevoir des soins, lui qui est épileptique, handicapé, atteint d’une cardiopathie et de hernies discales chroniques. Rien du profil d’un agresseur fou…

Mais Mehmet est Turc, et l’ensemble des protagonistes, l’est également.

Alors, les enquêteurs qui ne s’embarrassent pas de détails, auditionnent sur son lit d’hôpital, celui qui a reçu les coups de couteau…mais comme il ne parle pas français, il faut un interprète. Pas facile à trouver dans une petite ville de province, pas envie de trop chercher loin, non plus.

Qu’à cela ne tienne : la propre épouse de la victime en fera office. Elle qui est par ailleurs, témoin dans cette affaire. Qui sera entendue personnellement comme telle. Qui dira à l’arrivée des policiers, n’avoir rien vu de l’altercation. Qui le confirmera dans un premier temps lors de son audition au commissariat : « mon beau-frère m’a dit que… » « je suis arrivée après… », avant de changer soudain radicalement de version : oui elle était là, oui elle a tout vu, oui c’est bien Mehmet qui a poignardé son mari ! c’est donc ce témoin si peu objectif et si peu crédible, qui va faire office de traducteur de ce qui est supposé constituer la version de son mari. Sans aucune vérification ni certitude que ce qu’elle traduit correspond bien à ce que lui dit son époux, et non pas à sa propre version des faits, ou celle de son beau-frère qui « lui a dit que »… Et Madame aura ensuite eu tout loisir d’expliquer à son mari, quelle version elle a donné, afin qu’il se « synchronise », qu’il n’en dévie point, quand il sera réinterrogé par le juge d’instruction, bien des mois plus tard, avec cette fois, un véritable interprète, neutre et assermenté.

D’autres témoins (des deux familles, d’ailleurs) seront auditionnés dans pareilles circonstances : avec un cousin, un frère, un conjoint, assurant la traduction…

Dès lors, le sort de Mehmet est scellé. Au terme de cette enquête rondement menée, sur la foi de témoignages recueillis dans des circonstances pour le moins insolites et très particulières, le voilà renvoyé devant le Tribunal correctionnel, pour y être jugé. Près de cinq années après les faits, parce que la Justice sait prendre son temps.

Mehmet n’a pas de chance.

Il a un avocat, il va enfin pouvoir se défendre, donner sa version, écouter celle des autres, la contester.

Mais Mehmet est Turc.

Alors un interprète, un vrai, lui a été octroyé.

Sauf que dans les petites villes de province, devant les petits tribunaux, les interprètes français/turc ne sont guère légions.

Alors Mehmet « hérite » d’une traductrice aux compétences incertaines, voire lacunaires.

« C’est quoi, les lombaires ? » « C’est quoi, contester ? » « Je n’ai pas compris, c’est de lui qu’on parle ? » demandera t’elle, perdue, aux magistrats…

Mehmet a bien essayé de dire qu’en 2016 sa fille a le droit de se marier avec qui elle veut. Qu’il n’a pas porté de coups de couteau, avec son épluche fruits à manche orange qui ne correspond en rien à la description de l’arme ayant servi. Que l’on n’est ni dans le mariage arrangé, ni dans le crime d’honneur, qu’il s’agit d’un différend entre familles. Mais le procureur reparlera de « clans ». Produira un semblant d’arbre généalogique « pour qu’on s’y retrouve, vu qu’ « ils » se marient entre cousins, les oncles sont beaux-frères… »

Mehmet a pris un an de prison ferme ; peine aménageable, surtout amputée des quatre mois qu’il a déjà effectués en détention provisoire. Il a toutes les chances de ne pas retourner en détention, de voir sa peine convertie en jours-amendes ou en travail d’intérêt général, ou de connaître le placement sous bracelet électronique.

Une peine relativement clémente eu égard au maximum encouru et à la gravité des faits reprochés, initialement qualifiés de tentative d’homicide avec arme.

Mais Mehmet doit-il s’estimer heureux ? Peut-on sérieusement lui dire « cela aurait pu être plus sévère, circulez, il n’y a rien à voir ? »

Qui pourra empêcher Mehmet de penser qu’il n’a pas eu de chance, dans ce procès, parce qu’il est Turc ? Et que la Justice n’est pas tout à fait la même pour tous ?

Une réponse

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  1. Très intéressant. Certaines personnes sont littéralement mal-traitées dans notre société, la justice n’échappe pas à cette vérité. Les pauvres sont plus souvent condamnés que les autres, être jeune, peu éduqué ou vu comme « oriental » ou simplement « different de nous » n’arrange pas les choses.

    Crypto-publiciste 14 mai 2017 à 19 h 31 min Permalink

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