Et si l’on m’assassine

30 septembre 0 Commentaire Catégorie: Non classé

« Un jour, rassurez-vous, je ne manquerai pas de mourir » (Charles de Gaulle)

Je vis dangereusement.

Avocat engagé, je me targue d’avoir défendu des terroristes islamistes, des skins d’extrême droite,  des anars d’extrême gauche, des pédophiles, des meurtriers, des violeurs, des braqueurs, bref, des gens bien peu sympathiques.

Je ne compte plus les menaces, verbales ou écrites, larvées ou directes, de tous les débiles qui croient que l’avocat épouse la cause de son client et cautionne les attentats, les meurtres, les viols d’enfants.

On ne s’y habitue jamais vraiment.

Aujourd’hui encore…

Alors il faut bien prévoir, « au cas où ».

Si je devais être assassiné…

Je voudrais que le procès de l’accusé de ce crime soit placé sous le signe de la dignité.

Que l’accusé ait un procès équitable. Qu’il comparaisse libre plutôt que détenu parce que l’audience aura été fixée in extremis, le dernier jour de la durée maximale de la détention provisoire.

Que l’enquête soit sans faille. Que l’accusé soit renvoyé devant les Assises, après que toutes les autres pistes possibles aient été explorées et écartées sur la foi d’éléments pertinents. Que les scellés aient été consciencieusement préservés et pas laissés à tripoter par n’importe qui. Que ne subsiste aucune zone d’ombre, aucun soupçon de déloyauté envers la défense.

Je voudrais que l’accusé n’ait qu’un seul avocat. Plusieurs défenseurs, cela fait beaucoup pour un seul homme. Dans l’inconscient collectif, quand vous avez besoin de plusieurs personnes pour porter votre voix, c’est que votre défense est particulièrement délicate. Donc que vous êtes, nécessairement, coupable. C’est injuste, mais c’est ainsi !

Le nombre d’avocats rajoute à la gravité du crime, peut susciter de l’antipathie envers l’accusé, qui « a les moyens de se payer plusieurs avocats » alors que les parties civiles, elles, se contenteraient d’un seul…

Je voudrais que l’accusé, s’il prend plusieurs avocats, n’entende pas ceux-ci s’en expliquer maladroitement en préambule à leur plaidoirie. Qu’ils n’aient pas à dire, l’un « c’est moi qui ai appelé à l’aide mes Confrères en raison de leurs compétences techniques sur tel aspect du dossier », l’autre « rassurez-vous, l’Etat ne paiera pas plusieurs avocats, nous nous partagerons une seule et même aide juridictionnelle » dont il donnera le montant forcément indécent aux yeux des jurés, et un autre encore, « moi je me fais un honneur à intervenir gratuitement ».

Comment avoir le moindre crédit pour assurer la défense d’un homme quand l’on commence par s’excuser d’être là ?

Je voudrais que s’il prend plusieurs avocats, un seul plaide. Mais cela, c’est certainement beaucoup trop demander aux avocats –vanitas vanitatis…

Je voudrais que l’accusé n’ait qu’un seul avocat, mais un bon. Un pur. Un qui ne cherche pas à tirer la couverture à lui. Un qui soit en tous points soucieux des règles déontologiques. Un dont on n’ait pas à se gausser, ou à fustiger l’attitude, au cours des débats. Un qui pense sincèrement à défendre plutôt qu’à la publicité personnelle que lui rapporterait l’affaire.

Je voudrais que l’accusé ait un comportement irréprochable pour s’attirer l’empathie des jurés; Qu’il ne s’empêtre pas dans le déni, dans des versions à géométrie variable, s’adaptant aux événements ou aux révélations de la procédure. Que son avocat à tout le moins, sache le sortir de l’ornière dans laquelle il s’est embourbé.

Que la défense n’indispose pas les jurés et l’Opinion par une stratégie de rupture en créant des incidents sur des points secondaires et en faisant montre d’agressivité outrancière et déplacée.

Mais surtout, surtout, si vous m’aimez, vous mes proches, je vous demande d’œuvrer pour la sérénité des débats.

De ne pas être comme ces excités qui arborent des tee-shirts commémoratifs en pleine salle d’audience, agitent des photos de la victime sous le nez de l’accusé, manifestent bruyamment leur hostilité et réclament du sang, celui de l’accusé, coupable forcément.

Je ne veux même pas d’une rose sur le pupitre devant mon épouse qui symboliserait ma présence. Le procès de mon potentiel assassin n’est pas une commémoration. Il y a des églises pour cela.

Vous mes proches, ne prenez pas l’audience pour une catharsis, pour une séance expiratoire. La thérapie individuelle ou de groupe se fait dans des cabinets spécialisés. Et vous risqueriez d’être déçus.

Ne prenez pas le procès en otage: ce n’est pas l’occasion de parler de moi, mais de parler de l’accusé. C’est son procès. C’est sa vie, son parcours, qui doivent être explorés.

Que ma vie ne soit surtout pas décortiquée :  le crime est-il plus ou moins grave selon que j’apparaîtrai sympathique ou non aux yeux des jurés ?

Qu’est ce que cela apporterait aux débats –sinon un regain de haine envers l’accusé, présumé innocent- de savoir que je laisse deux orphelins de 7 et 5 ans, une femme éplorée, que j’étais sympa et rieur, que j’aimais la vie ?

Qu’est ce que cela apporterait aux débats –sinon de salir ma mémoire- que d’apprendre par ma famille et mes « amis », avec qui j’ai couché avant le mariage, si je buvais, si je fumais, si j’étais instable, si mes affaires professionnelles marchaient bien ?

J’aimerais que l’avocat général qui prendra des réquisitions, parle davantage au cerveau des jurés qu’à leurs tripes. Même si le juré populaire a parfois le côlon plus gros que la cervelle. Qu’il ne se fasse pas le porte-voix de mes proches en allant jusqu’à s’excuser auprès d’eux d’être « trop technique » quand il fait simplement, son travail de démonstration de la culpabilité. Qu’il ne se fasse pas mon interprète, ne m’invoque pas, en martelant qu’une peine lourde, les jurés me la doivent. Pernicieux message qui sous entend : « si vous acquittez, ou même si vous condamnez à une peine inférieure à mes réquisitions, vous cautionnerez le meurtre atroce de ce pauvre avocat innocent, dont vous avez vu le cadavre, les photos, au cours des débats ».

A cet égard, j’aimerais que l’on ne diffuse pas des photos de moi. Sur la table de la morgue avant l’autopsie: c’est déplacé, écoeurant. De moi bébé, pour mes 20 ans, prêtant serment, avec mes enfants dans les bras et mon épouse à mes côtés…tant que l’accusé n’a pas été reconnu coupable, c’est exercer sur les jurés une pression intolérable.

En fait, mon souhait, c’est une légère entorse au Code de procédure pénale.

Ce dont je voudrais, c’est d’un procès en deux temps.

Dans un premier temps il serait tourné exclusivement sur les faits, et la personnalité de l’accusé.

C’est sur cette base et celle-ci seulement, que les jurés se retireraient pour délibérer.

Serait alors prononcée la phrase fatidique « vous êtes acquitté » ou « vous êtes reconnu coupable et condamné à telle peine de réclusion criminelle ».

Ensuite, et ensuite seulement, si la culpabilité est acquise et une fois la peine prononcée, commencerait un nouveau volet du procès.

L’on entendrait votre douleur.

L’on retracerait ma vie.

Cela vous servirait, à vous mes proches, pour ce qui reste votre seule place acceptable dans un procès d’Assises : solliciter des dommages et intérêts. Demander « réparation » et pas vengeance.

Je voudrais, par-dessus tout, que la Justice ne vous apporte pas UN coupable pour vous servir de défouloir, mais LE coupable dont la condamnation apaisera quelque peu votre peine, si tant est que vous en ayiez de m’avoir perdu…

Qu’enfin, la tête de mon assassin ne retrouve pas en une du journal local, sa photo géante barrée du titre « condamné » ou « coupable », alors même que les délais d’appel ne sont toujours pas expirés.

Je veux la sérénité.

N’oubliez jamais : j’étais avocat.

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