Tous au zoo

18 août 3 Commentaires Catégorie: Non classé

Que M6 ma pardonne: je n’ai pas pu regarder son émission »rue des allocs » hier soir.

Mais j’ai une bonne excuse: j’étais avec une personne en détresse.

Une personne qui pourrait habiter, rue des allocs.

C’est d’ailleurs ce qui a irrité son juge.

Albane comparaissait pour cambriolages. Comme il lui était demandé pourquoi une jeune femme de 19 ans en était venue à voler par effraction au domicile d’autrui, Albane a tenté d’expliquer, de sa voix aussi timide que sa stature est frèle: « Je bénéficie de la garantie-jeunes, je ne gagne que 460 € par mois, c’est dur… »

Ce à quoi son juge la rabroua d’un ton réprobateur: « Mais jeune fille, vous n’avez pas le droit de vous plaindre ! C’est déjà bien que l’on vous verse des allocations ! Il y a des gens qui triment et qui sont durement ponctionnés d’impôts à cause de vous, vous savez. Alors, si en plus, vous les cambriolez… »

Nous ne sommes pas passés loin du « z’aviez qu’à faire des études, spèce de feignante, non mais ».

Albane aurait volontiers répondu qu’elle ne demandait pas mieux que d’échanger sa situation mirifique d’ « assistée’ » avec n’importe lequel de ces gens qui estiment payer trop d’impôts « pour les pauvres ».

Tout comme, jeune avocat collaborateur, j’avais répondu à mon patron qui me payait au lance-pierres et voulait que je le plaigne de régler des charges sociales: « Mais j’aimerais bien, comme vous, devoir 6 000 € à l’URSSAF…cela voudrait dire que je gagne trois fois plus ! »

 Le regard porté par son juge sur Albane m’a furieusement fait penser à certaines émissions de téléréalité –et en premier lieu, à « rue des Allocs ».

 Car je me suis égaré à une session de rattrapage sur M6 Replay.

Dans ce genre d’émission, les juges, ce sont nous. Et les producteurs le savent bien: bon nombre d’entre nous se délectent de ce regard par le trou de la serrure, de se muer en petits vieux sur un banc qui critiquent tout le quartier. Moquer les autres, les voir dans leurs défauts et leur détresse, nous rassure sur notre propre condition. Nous avons peut-être des vies médiocres, mais nous au moins, nous ne sommes pas comme ceux-là. Ces tâches, ces rebuts, ces boulets, ces ridicules. Ouf, il y a pire ailleurs ! Alors il nous faut le crier, histoire d’exorciser je ne sais quoi. Les réseaux sociaux nous ouvrent un boulevard: Facebook, Twitter, les commentaires sous les articles dédiés à ces émissions…nous serviront de défouloir contre ces boucs émissaires que la télévision nous livre, complaisamment, en pâture.

Ils ont tout compris, les producteurs. Plus il y a de matières à moqueries, plus il y a de buzz. Plus il y a de buzz, plus il y a de personnes qui regardent. Plus il y a de personnes qui regardent, plus il y a de recettes publicitaires. CQFD.

Alors il est fait appel à nos plus vils instincts. Notamment celui qui consiste à dézinguer joyeusement le voisin, surtout s’il nous semble faible. Le rabaisser nous servira de piédestal.

 

Dès le titre, le ton est donné. « Rue des Allocs ». Qu’en voilà du beau populisme qui ne se cache même pas. Comme si une personne se résumait aux subsides qu’elle perçoit. Et il y a en cela, quelque chose de malsain: d’ « alloc »‘ à « cassoc » à « fainéant », puis à « parasite », il n’y a qu’un pas que nous sommes invités à franchir allègrement.

Quant à l’expression « rue », c’est tout un quartier qu’elle stigmatise. Sans distinction. Sans mention des étudiants qui y vivent, ou de ceux qui s’en sortent un peu mieux. Les pauvres sont des animaux exotiques, la « rue des allocs » est leur réserve où ils sont parqués, la chaîne de télé est le gérant du zoo.

 Cette expression « rue des allocs » est  à ce point enfermante que pour « coller » au plus près à son titre, l’émission ne va reculer devant rien.

-         pour « la rue », il faut un plan 3D marquant d’une couleur de l’infamie, les maisons des « allocataires ». Et tant que nous y sommes, filmons les noms des rues et les numéros des maisons.

-         pour les « allocs », tout doit y ramener. un homme fête son anniversaire ? Il est indiqué qu’il va « boire ses allocs » avec ses amis. « Aujourd’hui c’est jour de fête: les allocs sont tombées »… La voix off se fait littéralement putassière en rabaissant les gens à des espèces de sangsues de la société se réjouissant quand elles réussissent à pomper un peu de sang…et à le gaspiller derechef. Un « alloc » qui gèrerait son budget au plus juste, réussissant avec peine à joindre les deux bouts, mais sans excès, sans jeu à gratter, sans alcool, sans cigarettes, sans tuning ? A surtout ne pas montrer. Inintéressant. Pas assez « ‘haut en couleur ». Les « gens » risqueraient de s’ennuyer devant leur poste et de changer de chaîne. Non, il faut les tenir en haleine. Avec des gens truculents. Le raciste qui imite l’accent africain et qui parle de payer un noir en bananes. L’homophobe voleur de casquette qui s’est fait punir en étant lâché « dans le coin des pédés ». ça, c’est du bon, du lourd, du spectacle ! Et puis surtout, il en faut qui aient des noms qui prêtent à moquerie, comme ce gamin qui s’appelle Gitan. ça fera marrer le bon peuple !

Mais le plus répugnant reste encore l’ignoble cynisme de la chaîne, qui dégoulinante de faux-cuterie, ose nous emballer sa merde d’un bas de soie, en se parant d’une vertu informative, voire pédagogique: « c’est un moyen de voir que ces gens existent, de prendre conscience de leur quotidien, d’interpeller sur l’extrême pauvreté qui touche plus d’un français sur 7… »

Pour un peu, il faudrait dire merci aux producteurs du programme de livrer en pâture ces pauvres hères.

« Ah dame, si les gens sont méchants et détournent notre belle émission de son but premier, nous n’y pouvons rien, c’est pas nous… »

 C’est cela, oui.

Et tes choix de scènes diffusées, M6, tu veux qu’on en parle ?

Et les commentaires de ta voix off qui nous sert de l’alcool et des allocs à qui mieux-mieux ?

Et les « tests de connaissances » assénés par tes concurrentes/amies aux Marseillais ou aux Ch’tis qu’on a choisis spécialement pour leur plastique avantageuse et leur bêtise crasse  ?

 

A propos de pâture…tu nous as déjà fait le coup, notamment, avec l’Amour est dans le Pré.

Côté pile: une émission sympa, qui a pour vocation d’aider les agriculteurs, touchés par la désertification rurale et le peu d’attrait tant pour leurs contrées que pour leur propre personne, à trouver chaussure à leur pied. D’ailleurs M6 ne se lasse pas de mettre en avant tous ces couples, mariages, bébés issus de l’émission…M6, la télé-bonheur. En plus on voit de beaux paysages avec plein de mignons animaux dedans et on connaît mieux le quotidien d’une ferme, d’un élevage, d’une exploitation viticole…

Côté face: une invitation à la curée. Dont sont victimes bien des agriculteurs-trices et des prétendant-es.

Pourquoi faire continuer l’émission à celle qui a manifestement un souci psychologique, qui est misanthrope, ne veut pas qu’on la complimente ni que l’on cherche à la séduire, et a fait venir chez elle des prétendants dont dès le départ elle savait qu’elle n’en ferait rien ?

 Pourquoi diffuser celui qui subit l’humiliation de n’avoir reçu aucune lettre de prétendante ?

Pourquoi une image d’accouplement d’animaux juste après une scène d’ambiance séduction chez une agricultrice ?

 Pourquoi ces calembours lourds de sous-entendus grivois sur le « gros engin » de ces messieurs (désignant leur tracteur), sur une prétendante timide qui ne « pipe mot », sur une question qui « turlupine » ?

 Pourquoi insister sur la muflerie de celui qui laisse ses visiteuses porter elles-mêmes leurs valises ?

Pourquoi ce gros plan appuyé de plusieurs secondes (une éternité en matière d’image !) sur les ongles vernis d’une prétendante, si ce n’est pour bien montrer son décalage avec sa vie citadine et le quotidien agricole ?

Dans ces émissions, les moqueries ne sont pas subies par la production ou la chaîne: elles sont bel et bien provoquées. L’on est priés de s’esclaffer.

Lors de la dernière émission, une prétendante a « pris cher » sur les réseaux sociaux: effacée et plus réservée que sa « concurrente », elle a été qualifiée de « plante verte », de « meuble », voire de « poulpe mort ». Rien de moins. Quant à sa camarade de jeu, plus ouverte et d’un tempérament solide, elle s’est vue accusée d’être intrigante, entre autres amabilités.

 Sous couvert de nous faire découvrir des personnes, la télé-réalité a renouvelé, en le modernisant, le principe du pilori.

Oui, nous allons au zoo.

Certains curieux vont même après la « saison », visiter directement des agriculteurs dans leur ferme, comme l’on va voir la girafe ou le babouin, qu’on n’a jamais aperçus qu’à la télé. Me revient à l’image de cette scène de la Soupe aux Choux, avec Carmet et De Funès encagés avec leur ferme, et des curieux qui leur jettent des cacahuètes en criant « les vieux cons, les vieux cons ! »

La télé-réalité porte bien mal son nom. Parce que la réalité qu’elle nous sert, ce n’est pas la vérité, mais c’est sa réalité à elle, celle qu’elle fabrique, celle qui fait son audimat. La caricature, les traits grossis, sont là pour nous inciter à l’avilissement d’autrui.

Nous nous vautrons dans le putassier, et quelque part, nous le méritons.

Albane a pris 6 mois avec sursis pour ses cambriolages. J’espère pour elle, qu’elle n’ira jamais habiter rue des Allocs. Et qu’elle ne regarde pas M6.

  1. Un pas a tout de même été franchi en terme de télé réalité avec RueDesAllocs, c’est qu’il y a un message clivant pour la société : assistés vs contribuables. Infiniment puant… et dangereux.

    @intwermittent

    Stéphane 18 août 2016 à 20 h 00 min Permalink
    • Vous avez parfaitement raison: au-delà de la moquerie, c’est vouloir dresser les gens les uns contre les autres, désigner des boucs émissaires.

      souslarobe 18 août 2016 à 20 h 10 min Permalink
  2. Et cela donne du « crédit » aux fameuses attestations de paiements de ces assistés au RSA ou qui font des enfants pour les allocations ou encore de ces vilains immigrés qui viennent par famille de 10 profiter de notre richesse en touchant retraite et autres d’un montant vertigineux… Ma France est belle, les français? Pas toujours…

    Camille 2 novembre 2016 à 23 h 27 min Permalink

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