Le revers de la médaille ou la roseur de la légion d’honnêtes

15 mars 0 Commentaire Catégorie: Non classé

« C’est avec des hochets que l’on mène les hommes »

Ces mots auraient été prononcés par Napoléon Bonaparte devant Cambacérès et Roederer qui s’inquiétaient de sa décision de créer l’Ordre de la Légion d’Honneur.

 Alors qu’il est encore Premier Consul, Napoléon Bonaparte travaille à préparer l’avenir de la France. Après avoir organisé l’Administration et la Justice, Napoléon veut instituer un nouvel ordre de chevalerie afin de récompenser les meilleurs citoyens, la Légion d’Honneur.

Pierre-Louis Roederer, sénateur et conseiller du Premier Consul, souligne que ce nouvel ordre risque d’être considéré comme une nouvelle noblesse. Jean-Jacques Régis de Cambacérès, Second Consul, ajoute que les Assemblées risquent de s’y opposer. Napoléon leur réplique que les Français sont fiers et légers, que malgré la Révolution, la liberté et l’égalité ne leur sont pas essentiels. Il ajoute que dans toute République, des distinctions existent : « On appelle ça des hochets, je sais, on l’a dit déjà. Et bien, j’ai répondu que c’est avec des hochets que l’on mène les hommes ». 

 De fait, la Loi créant la Légion d’Honneur sera votée le 19 mai 1802 par le Parlement.

 Depuis lors, la Légion d’Honneur récompense les mérites civils et militaires, en temps de paix ou de guerre.

 Napoléon n’avait pas tort quand il assurait que les hommes aimaient les décorations : la Légion d’Honneur existe toujours en France, ayant résisté à tous les changements de régime depuis plus de deux siècles.

 Tous les hommes ? Non ! Seule une petite poignée d’irréductibles résistent encore et toujours, à la tentation de se faire décorer.

 Certains par conviction idéologique, de refus des honneurs décernés par le pouvoir, quel qu’il soit. Ce fut le cas d’Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT, qui la refusa au motif que « Ce n’est pas à l’État de décider ce qui est honorable ou pas« .

 Mais également de l’auteur de bandes dessinées Jacques Tardi (?!), déclarant « vouloir rester un homme libre et ne pas être pris en otage par quelque pouvoir« . Citons aussi des écrivains célèbres: Georges Bernanos, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Albert Camus; des peintres tels que Claude Monet, Gustave Courbet. Des musiciens : Hector Berlioz, Maurice Ravel.

Honoré Daumier, caricaturiste du XIXe siècle, connu pour ses dessins satiriques d’hommes politiques, déclara pour refuser la Légion d’Honneur: « je prie le gouvernement de me laisser tranquille ! »

Georges Brassens agrémenta son refus d’une chanson satirique où il dénonça « le fatal insigne qui ne pardonne pas. »

 Léo Ferré brocarda quant à lui «ce ruban malheureux et rouge comme la honte« 

 Marcel Aymé répondit de manière cinglante au ministère de l’Éducation nationale qui lui proposait l’insigne :  » […] pour ne plus me trouver dans le cas d’avoir à refuser d’aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu’ils voulussent bien, leur Légion d’honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens.»

 Les susdits auraient tout aussi bien pu s’en estimer indignes : Lorsque Louis Aragon la refusa, Jacques Prévert lui dit, en faux reproche: « c’est très bien de la refuser, encore faudrait-il ne pas l’avoir méritée. »

Plus récemment, en 2009,Françoise Fressoz, journaliste au Monde et Marie-Eve Malouines, journaliste à France info, l’ont toutes deux refusée, estimant que « rien dans (leur) parcours ne justifie pareille distinction« 

 Car le problème est bien là. Comme le dit si bien une grande penseuse de notre temps, Geneviève de Fontenay: «C’est vraiment désacraliser le ruban que de le distribuer à n’importe qui… comme des médailles en chocolat

 « Les décorations sont comme la pluie: elles tombent sur n’importe qui, le juste comme l’injuste » disait encore un auteur dont le nom m’échappe.

 Et cette pluie-là n’a fait que s’amplifier avec les années: comme si l’Etat voulait compenser sa déliquescence en se faisant de plus en plus d’obligés. Dame, c’est qu’il est difficile pour un artiste, un homme politique, un journaliste…d’aller ensuite cracher dans la soupe que l’on ne se privera pas de lui rappeler lui avoir servie, et qu’il a acceptée sans rechigner.

 C’est ainsi qu’une flopée de personnages aux « mérites pour la Nation » disons, plutôt flous, ont été « honorés »: chanteurs, acteurs…

Mais pourquoi diable les Ministres se voient-ils dévolu des « contingents » de légions à distribuer ? Ce qui valut un jour au Palais de Justice de Paris, ce spectacle d’un ministre ancien avocat proposant de décorer un salarié de l’Ordre qui lui avait rendu quelque service; lequel eut la sagesse de refuser l’honneur empoisonné qui risquait de lui valoir l’inimitié jalouse de ses supérieurs non décorés.

 La Légion d’Honneur a de fait, perdu son honneur, pour ne plus laisser subsister que la légion: celle des obligés, des séides du pouvoir, des vaniteux et des serviles qui trouvent parfaitement normal de recevoir la même décoration que mon grand-père, héros de la résistance. 

 Pour redonner son Honneur à la Légion, et quelque cohérence aux décorations, rien de plus simple: il suffit d’appliquer ce qui existe déjà, mais de l’appliquer mieux. Chacun sa décoration, et les vaches sacrées seront bien gardées !

 La Légion pour les faits d’armes, les actes de bravoure, ou la reconnaissance de la Nation pour ce que le récipiendaire lui a apporté et au-delà d’elle, à l’humanité (un Pasteur, un Curie…qui l’ont d’ailleurs refusée en indiquant ne pas en voir l’utilité !)

 D’autres décorations plus « ciblées » viennent utilement la compléter:

-         médaille du Travail pour un exercice professionnel méritoire –ce qui aurait évité à Claude Bartolone, récemment, d’enrubanner de bleu son frère Renato dont le seul « mérite » à notre connaissance aura été la tenue d’un restaurant italien pendant 38 ans.

-         médaille du courage pour les « héros » civils qui ont sauvé leurs concitoyens de quelque péril comme Lassana Bathily, le héros de l’ »Hyper Casher ».

-         médaille de la bravoure militaire pour les soldats qui, sans aller jusqu’à mériter la Légion d’Honneur, se sont particulièrement illustrés au combat.

        mérite agricole pour les personnes ayant participé activement à promouvoir et améliorer l’agriculture (et pas seulement en exerçant leur profession pendant X années). Tel fut également le cas de mon grand-père, toujours, fondateur d’un lycée agricole dont une promotion porte son nom, et co-fondateur de la FNSEA.

-         palmes académiques venant récompenser les acteurs méritants en faveur de l’enseignement. Mon père, médecin, a ainsi été fait chevalier de cet ordre, pour avoir organisé un système de prévention et de soins gratuits dans les écoles de sa ville. Ce qui lui valait d’ailleurs l’inimitié des enseignants désireux que cette distinction restât leur « chasse gardée »…

-         médaille des arts et lettres pour les écrivains, les chanteurs, les acteurs…ayant participé au rayonnement de leur art, et à travers lui, de la France dans le monde.

Enfin, création d’une médaille spéciale pour les personnalités étrangères que l’on souhaiterait honorer, que ce soit pour des raisons diplomatiques ou bassement mercantiles. Nul n’est besoin d’aller souiller la Légion en l’attribuant à tel dictateur. Le rouge de la médaille n’est pas celui du sang des décapités au sabre en quelque royaume chérifien.

L’on estime la force d’une nation, à la valeur qu’elle donne à ses symboles. Les nôtres ont été particulièrement galvaudés ces dernières décennies. Qu’elles soient bleues ou rouges, le temps est venu de leur redonner de la cohérence et des couleurs.

 

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