Cendrillon en chaussons

27 novembre 0 Commentaire Catégorie: Non classé

Nous l’appellerons Céline.

Juste avant de la rencontrer pour la première fois, dans le cadre de sa permanence de garde à vue, son avocat commis d’office la voit brièvement décrite par un gendarme, mi-attendri, mi-fataliste :

« Céline et son concubin, cela fait plus de 10 ans qu’on les connaît. La brigade est appelée régulièrement à intervenir chez eux. Pour des engueulades sur fond d’alcool, pour des bagarres…ils ont fait de l’alcool et de la violence, le mode de fonctionnement de leur couple. Elle a même connu la prison à cause de cela ! Un jour elle a donné un coup de couteau à son concubin. A sa sortie, il lui a pardonné, ils se sont remis ensemble. Et depuis, ça recommence.

 Là elle est placée en garde à vue pour lui avoir donné un coup de bouteille sur la tête. Il ne veut pas porter plainte, et il souhaite rester avec elle. Il a une plaie au crâne. »

 

La tâche de l’avocat s’annonce ardue. Ce d’autant plus que le gendarme, cachottier, a « oublié » de préciser que c’est Céline qui a composé le 17 pour signaler des violences conjugales; que le concubin a refusé de se faire soigner, que sa plaie au crâne est superficielle et qu’il a zéro jour d’ITT.

Quoi qu’il en soit, pour violences sur conjoint ou concubin avec arme par destination (la bouteille) et en état d’ivresse manifeste soit trois circonstances aggravantes, Céline encourt la « bagatelle » de 7 années d’emprisonnement et 100 000 € d’amende. Oui, pour Zéro jour d’ITT.

Enfin, l’avocat fait connaissance avec Céline.

Pour lui, c’est un choc.

L’avocat et sa cliente ont le même âge, sauf qu’elle en paraît dix de plus. La vie et l’alcool ont ravagé son visage fripé, ridé, buriné, ses cheveux aux racines grises.

Céline a été emmenée par les gendarmes, comme elle se trouvait la veille au soir. Sans même mettre des chaussures. Céline est en garde à vue, avec ses chaussons roses à têtes de lapin.

L’avocat lui explique ses droits, ce qui va lui arriver, le projet de la présenter au Parquet le lendemain puis de la faire « passer » en comparution immédiate. La possibilité qu’elle a de demander un débat différé mais avec le risque d’être incarcérée en attendant d’être jugée dans ce cas. Céline a la réaction de neuf gardés à vue sur dix dans cette situation : « oh ben si c’est pour me mettre en prison, je préfère encore être jugée tout de suite ! »

Céline en chaussons lapins roses, n’ose pas trop se confier à cet avocat qui une minute auparavant, était encore pour elle, un parfait inconnu. Avec pudeur, elle laisse entendre qu’elle est avec son compagnon depuis 2001, qu’elle boit depuis l’âge de 26 ans. Qu’il lui a déjà mis « quelques gifles ». Que quand il a bu, il la traite de salope. Ce qui était le cas hier soir.

L’avocat tente: « donc, vous avez vu rouge ? »

Céline esquisse un pauvre sourire: « c’était plutôt une bouteille de blanc ! »

 

Céline ne veut pas retourner en prison, surtout en chaussons. La prison, elle connaît. Quand elle a donné un coup de couteau à son compagnon, elle a effectué un mois et demi de tôle. Qui ne lui ont manifestement pas laissé le meilleur souvenir mais elle ne souhaite pas s’étendre davantage sur le sujet.

La vie de Céline, pour ce qu’elle veut bien en livrer, est un roman de Zola. Femme handicapée, femme sans travail, femme éplorée qui a vu un précédent compagnon mourir sous ses yeux, ce qui l’a poussée à boire. Femme insultée depuis 14 ans, femme battue, femme batteuse aussi.

Céline est sous le coup d’un précédent sursis (qu’elle traîne depuis l’affaire du couteau) et d’une mise à l’épreuve non respectée: astreinte à une obligation de soins, elle ne s’est pas rendue au premier rendez-vous chez l’addictologue. « C’était trop loin et je n’ai pas de voiture ».

 

Les confessions de Céline à son avocat sont brusquement interrompues: le médecin est arrivé pour l’examiner et ne peut attendre. L’état de santé de Céline est déclaré compatible avec la garde à vue, sous réserve qu’elle prenne ses médicaments contre le diabète, l’hypertension, et ses antidépresseurs. Une ordonnance longue comme une liste de courses du samedi.

L’avocat prend congé de Céline et lui souhaite bonne nuit. Comme si Céline pouvait dormir en attendant d’être jugée demain.

 

Le lendemain, l’avocat a enfin pu prendre connaissance du dossier de Céline. Du signalement par le maire de sa commune, désemparé par la situation de ce couple à la dérive, qui refuse toute aide des services sociaux et toute mesure de soins. Le maire se dit inquiet pour la santé et la sécurité de ce couple mais également des riverains excédés qui vivent eux aussi au rythme des disputes, des hurlements, des appels à la gendarmerie, de la conduite d’une voiturette en état d’ivresse (plus de deux grammes)

Céline est vue par le SPIP pour une brève enquête de personnalité avant d’être jugée. Le SPIP est désemparé, Céline est dans le déni et sur la défensive, la verbalisation est aussi pauvre qu’elle. Au point qu’il est préconisé par l’enquêteur social, une incarcération pour lui permettre de « couper » la relation avec son compagnon et d’entamer des soins réguliers.

Dans le dossier, il est également fait état de la litanie des interventions de gendarmerie au domicile du couple toxique. Tantôt à cause d’elle, tantôt à cause de lui. Pour injures, pour bagarres. Un jour Céline est auteur, le mois suivant elle est victime. Une chute de Céline en scooter permettra ainsi de constater des marques de coups incompatibles avec l’accident.

Il est indiqué que son compagnon « a parfois des propos inadaptés envers Céline et sa famille ». Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! La réalité est plus crue: quand il a bu, le compagnon de Céline lui intime d’aller « retourner chez sa pute de mère ». Ce qui lui a valu, avant-hier encore, un coup de bouteille.

« Fallait vraiment que je sois énervée, Maître, pour secouer le vin ! »

L’audience se tient. Dans la salle, deux journalistes locaux, prévenus par on ne sait qui. Un couple d’escorte, un chef chevronné et une jeune femme gendarme qui l’entend lui demander si elle a fait du droit. Je pense que oui. Un avocat de permanence. Un de ses dévoués Confrères venu le soutenir et prendre un café. Et Céline en chaussons. Le rose de ses lapins est en train de virer au noir de crasse après 36 heures en cellule de garde à vue puis un transfert dans les geôles du Palais. Céline sent la sueur, elle n’a pu faire un brin de toilette depuis deux jours, ni  même sans doute se laver les dents. Elle comparaîtra, sale. En chaussons.

Un greffier, trois magistrats et un procureur arrivent. Nous sommes au complet.

Le Président décortique le dossier comme il le ferait d’une crevette. Minutieusement et avec le souci de ne laisser aucune carapace. C’est la vie de Céline qui est ainsi mise à nu. Ses antécédents judiciaires, ce qu’on lui reproche et qu’elle reconnaît, le visage fermé. La froideur de Céline n’échappe pas au Président, il l’interprète comme de l’indifférence, là où il faut surtout voir du fatalisme et de la résignation chez une Céline fatiguée de se battre et qui sait qu’elle va aller au trou. « Ben, je vais pas gueuler ! » lui répond Céline.

Son compagnon n’est pas là. Il n’a pas porté plainte, ne se constitue pas partie civile, aime toujours Céline, l’attend à la maison. Mais s’il n’est pas venu l’accabler, il ne s’est pas non plus déplacé pour la soutenir. En a t’-il eu seulement l’idée ? Est-il d’ailleurs en état de se présenter au Tribunal ?

Personne n’a de question à poser à Céline. Sauf son avocat. Qui se démène comme il peut. Pour faire dire à Céline qu’elle boit depuis la mort de son premier amour sous ses yeux, sur un lit d’hôpital. Que son compagnon l’insulte parfois et lui donne des gifles quand il a bu. Sauf qu’aujourd’hui ce n’est pas lui qui est jugé, mais elle. Qu’elle a des frères et sœurs mais ne peut pas aller habiter chez eux même pour un temps en attendant que les choses se tassent.

Le Ministère Public insiste sur l’impuissance à trouver des solutions, face au déni du couple et le refus opposé aux propositions de soins et de l’aide des services sociaux. Face aux sursis avec mise à l’épreuve non respectés. Il  dramatise en disant que si l’on n’y met pas un coup d’arrêt, demain Céline risque de se retrouver jugée aux Assises. Et requiert un an de prison ferme, avec mandat de dépôt.

L’avocat se dit tout aussi désemparé. « C’est le procès de la misère », risque t’-il. En insistant sur le caractère réciproque des violences dans le couple, sur les insultes de Monsieur –sans toutefois oser aller jusqu’à plaider l’excuse de provocation-, sur le caractère bénin des blessures et l’absence de plainte de la victime.

Surtout, il met en garde le Tribunal contre les conséquences, perverses, d’une peine trop lourde. La victime ne veut pas porter plainte, ne veut pas que Céline dorme en prison. Si elle y va, à sa sortie ils se remettront ensemble. Et c’est une chape de plomb qui risque de recouvrir les relations de ce couple. Aucun n’osera porter plainte contre l’autre, de peur d’être de nouveau séparés…

A l’apparente dureté de Céline, il oppose la douceur de ses chaussons lapins roses. Dont la présence au sein d’un Tribunal paraît aussi surréaliste qu’incongrue. A quand un prévenu jugé en pyjama, parce qu’il aura été cueilli par les gendarmes au saut du lit ?

« N’envoyez pas Céline en détention, ce soir, ne l’envoyez pas en prison, en chaussons lapins roses ».

Il est partiellement entendu. Après 30 minutes de délibéré –rendre un jugement peut prendre le même temps que livrer une pizza-, le Tribunal condamne Céline à huit mois d’emprisonnement ferme, avec mandat de dépôt.

Céline accuse le coup, son visage est toujours dur mais ses yeux s’humidifient.

« Vous avez dix jours pour faire appel, mais… »

Céline coupe son défenseur. « laissez, Maître, avec les remises de peine, ce sera moins…je ferai quoi; deux mois ? »

« un peu plus quand même ! »

« Je viendrai vous voir, promis ».

Mais de la visite de l’avocat, Céline s’en fout. Celui qu’elle veut, c’est son homme. Qui l’attend. Et qu’elle retrouvera à la sortie. Pour le meilleur et pour le pire.

 

Espérons que Céline n’a pas perdu un de ses chaussons roses dans son transfert en maison d’arrêt. Ou que, si tel est le cas, il aura à tout le moins, été récupéré par un prince un peu plus charmant.

L’avocat rentre à son Cabinet, avec dans la tête, une chanson du groupe Téléphone.

Elle s’appelle, Cendrillon.

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