La Justice est aveugle. Sourde aussi, parfois.

16 juin 0 Commentaire Catégorie: Non classé

Thomas est angoissé.

Deux heures qu’il attend dans un couloir, de passer devant le Juge aux Affaires Familiales.

S’y entasse une vingtaine de couples, tout aussi angoissés que lui. Tous convoqués à la même heure, ou quasi.

Des rumeurs courent : « vous êtes convoqués à 10 heures 15 vous aussi ? Vous pouvez aller visiter la ville, le juge vient de commencer à entendre des dossiers des personnes convoquées à 8 h 45… »

Thomas s’est levé à l’aube, pour parcourir en voiture les plus de 200 kilomètres qui séparent son domicile du Tribunal.

Mais son fils de 5 ans vaut tout l’or du monde et tous les sacrifices.

C’est d’ailleurs pour lui que Thomas a saisi le juge aux affaires familiales.

 

De l’union de Thomas et Charlotte est né Alban, en 2010.

Alban n’avait pas 18 mois quand le couple décida de se séparer.

Un autre juge aux affaires familiales avait alors organisé, sauf meilleur accord des parents, le sort d’Alban. Résidence habituelle chez la mère, droit de visite et d’hébergement accordé au père un week-end sur deux, et la moitié des vacances scolaires. A charge pour lui d’aller chercher Alban chez la mère et de l’y reconduire, à ses frais. Outre une contribution à son entretien et à son éducation à hauteur de 150 € mensuels.

Mais ce qui était supportable quand les parents n’étaient séparés que de quelques kilomètres, est devenu problématique, quand Charlotte a refait sa vie.

Son nouveau mari est muté à 250 kilomètres, au beau milieu des montagnes.

La décision de Justice restant la même, Thomas se voit donc contraint, un week-end sur deux, d’effectuer 250 kilomètres pour aller chercher Alban le vendredi soir, 250 autres pour le ramener chez lui, plus 250 pour le reconduire à sa mère le dimanche soir, et 250 pour revenir chez lui. 1000 kilomètres de route tous les quinze jours, Charlotte habitant dans une vallée reculée mal desservie par les transports en commun. Des trajets de parfois 5 heures l’hiver avec 40 cm de neige.

Thomas a bien proposé à Charlotte qu’elle prenne en charge le trajet retour, et qu’elle contribue aux frais de transport. Fin de non-recevoir. Depuis qu’elle a refait sa vie, Charlotte veut oublier Thomas. Il est un intrus, une verrue, un caillou dans la chaussure. Thomas gêne son bonheur retrouvé. S’il pouvait s’effacer, disparaître, Charlotte n’y verrait aucun inconvénient. Mais il y a Alban. Et Thomas est le père d’Alban. Alors Charlotte subit de lui laisser son fils pour ses droits de visite, mais n’entend faire aucun effort pour les lui faciliter, bien au contraire.

Mais Thomas est un père aimant, alors il s’accroche. Pour la chair de sa chair. Pour ce fils qu’il n’a le droit de voir que tous les 15 jours. En-dehors de ces périodes, Charlotte ne le laisse même pas l’avoir au téléphone. Au motif qu’Alban n’en exprimerait pas le souhait. Mais le désir de Thomas, qui s’en soucie ? Certainement pas Charlotte.

Alors Thomas a saisi le Juge aux Affaires Familiales du lieu de résidence d’Alban. Il ne demande pas la lune: juste que Charlotte prenne en charge la moitié des trajets, et qu’elle lui laisse parler à Alban au téléphone une petite fois par semaine, pendant un quart d’heure. Pour qu’Alban raconte à son papa ce qu’il fait à l’école, comme tous les petits enfants de son âge. Et que Thomas lui demande comment il va, lui parle, le console, comme tous les papas.

 

Déjà trois heures que Thomas se trouve sur son banc, à attendre que son affaire soit appelée. Son avocat vient d’aussi loin que lui, mais pas de passe-droit devant le Juge aux Affaires Familiales: les dossiers sont appelés dans l’ordre du rôle, le greffier n’accepte aucune dérogation « sinon Maître, je ne sais plus où j’en suis ».

Enfin, son affaire est appelée.

Thomas à peine introduit dans le cabinet du juge, celui-ci prend la parole. Il entend ne pas se laisser déborder par les parents, c’est lui qui mène les débats. D’ailleurs, au vu de la requête de l’avocat de Thomas, il a déjà tout compris, et arrêté sa décision ».

« Bon, pour le téléphone, Thomas pourra parler à Alban tous les mardis et les jeudis de 18 heures à 18 heures 15″.

Thomas n’en attendait pas tant, lui qui n’avait demandé qu’une fois par semaine. Le Magistrat statue au-delà de ce qui lui est demandé, « ultra petita ». Echange discret de sourires avec son avocat. Pour le Juge aux affaires Familiales, c’est Noël en juin.

Charlotte tente de s’y opposer. « ‘mais je préfèrerais le week-end… »

Le Juge la coupe : « le soir à 18 heures zêtes chez vous ? oui ? alors !! »

Charlotte s’accroche: « Mais il ne faut pas forcer Alban, il ne veut pas parler à son père »

Le Juge la re-coupe: « c’est pas la mer à boire qu’on vous demande, là, hein ! Et si le père lui a envie de parler à son fils ? C’est la moindre des politesses que d’apprendre à Alban que ce n’est pas lui qui décide et qu’il doit au moins entendre ce que son papa veut lui dire ! Alors, vous prenez votre téléphone, vous conversez avec Monsieur (à ce stade, l’avocat tente d’expliquer que le couple ne communique plus que par SMS, Charlotte refusant tout contact avec Thomas, mais le juge ne le laisse pas parler). Et puis, vous dites « je te passe Alban », il parle un quart d’heure, il va pas raccrocher au nez de son père ! Ils vont se dire « tu vas bien-je vais bien-qu’as-tu fait-je te vois bientôt », c’est pas intrusif ça ! voilà c’est aussi simple que cela ! »

 

Puis le Juge s’attaque au problème du droit de visite. Vous noterez que Thomas n’a pas encore eu l’occasion de dire un seul mot, son avocat non plus. Ils sont pourtant en demande…

Bon, pour le droit de visite et d’hébergement du père, ces trajets si longs de façon si fréquente, ça va pas. Monsieur, vous risquez l’accident avec la fatigue. Alors on va faire comme ça: je vous supprime l’un des deux week-ends par mois, ça ne vous en fait plus qu’un. Mais en contrepartie je le rallonge, vous pourrez garder Alban jusqu’à 19 heures. »

Charlotte s’écrie: « ah non, c’est bien trop tard ! 19 heures c’est son heure de coucher ! »

Le Juge: « eh bien une fois par mois il se couchera à 19 h 30 ou 20 h… »

Charlotte: « ‘mais le lendemain, il y a école…et il verra pas sa petite demi-sœur d’un an… »

Le Juge: « suffit. J’ai dit ! si vous n’êtes pas contente, vous ferez appel ! »

Puis il poursuit: « donc, Monsieur, ce que je vous supprime pendant le temps scolaire, je vous l’accorde en vacances. Vous aurez Alban pour l’intégralité des vacances de Pâques et de Toussaint, plus la moitié des vacances de Noël et d’été ! »

L’avocat de Thomas tente de lui expliquer, par de grands signes, qu’il va ne voir son fils qu’une fois par mois, et s’enquérir du fait qu’il ait bien compris. Mais le Juge enchaîne :

« Par ailleurs, Madame, c’est vous qui irez chercher Alban chez Monsieur, à la fin de chaque période de vacances où il sera chez lui ! »

Charlotte proteste: « Mais j’ai une fille d’un an, je ne peux pas m’organiser, et sa voiture est plus confortable que la mienne, et on est justes question budget… »

Le Juge s’agace: « écoutez Madame, Monsieur fera 20 allers-retours par an, vous seulement 4 ! c’est une différence de 1 à 5 ! Vous êtes une mère que je qualifierais de sur-protectrice. »

ça, c’est le terme diplomatique pour dire « abusive, intransigeante, qui ne veut pas laisser son enfant au père et ne consent à aucune concession et aucun effort pour faciliter l’exercice des droits de visite et d’hébergement… »

Le Juge: « bon, ça c’est réglé… écoutez, je préfère que chacun fasse un pas vers l’autre, que vous repartiez de mon Cabinet chacun un peu content et un peu déçu, et pas l’un totalement satisfait et l’autre totalement furieux…voilà. Bon, et la pension alimentaire ? »

La greffière vole au secours de l’avocat de Thomas: « Mais Monsieur le Juge, aucune demande de révision n’a été présentée ! »

Le juge bougonne, vérifie tout de même que les revenus des parents sont équivalents, et concède: « oui, bon, pas de demande sur ce point. »

Puis il indique: « délibéré au 3 juillet. Au-revoir messieurs-dames, au-revoir Maître. Au fait vous venez d’où ? Ah, si loin ? »

 

Oui, l’avocat est venu de loin. Comme Thomas. Il est bien temps de s’en préoccuper. 200 kilomètres aller, pour ne pas avoir la parole, et assister à une cause visiblement déjà entendue. Pour ne rien dire car ce qui est décidé est de toute façon, conforme à l’intérêt de son client.

Charlotte s’éclipse rapidement, tête basse. Sonnée. renvoyée dans ses buts sur chacun de ses arguments foireux. Elle a tout perdu, et elle le sait.

 

Thomas sort du Tribunal un peu hébété. Et réalise enfin qu’il ne verra Alban qu’une fois par mois, sauf meilleur accord avec Charlotte qui ne correspond avec lui que par SMS ou par mari interposé. Mais qu’il l’aura pour la totalité de certaines vacances. « c’est super je vais pouvoir l’emmener faire des tas de choses et à Eurodisney. »

Mais au-delà de cette décision prise à la hussarde, qui lui est relativement favorable, Thomas garde en bouche un goût amer. Celui de ne pas avoir été entendu. De ne pas avoir pu expliquer quel bon père il est pour Alban, attestations à l’appui; De ne pas avoir pu exprimer sa tristesse et celle de son fils à chaque fin de droit de garde, quand il le reconduit chez sa mère, et qu’Alban angoisse de ne pas le revoir pendant si longtemps.

« Et si tout est joué d’avance, et si on n’y peut rien changer »…

Thomas est venu à l’audience avec un lourd bagage. Celui de sa vie, de sa relation avec Alban, des difficultés de communication avec la mère qui entend le gommer de l’existence de leur fils; le lourd bagage des jouets offerts à Alban qu’il ne peut ramener chez lui car ils sont jetés systématiquement par Charlotte. Du doudou mis à la poubelle car recousu par la mère de Thomas. Et ce lourd bagage fait de fêlures et de blessures, il doit repartir avec.

Parce qu’un juge, son juge, ne l’a même pas écouté.

Parce que dire, exprimer les choses, est au moins aussi important que le jugement lui-même.

Parce que pour des parents, une audience devant le Juge aux Affaires Familiales, c’est le procès d’une vie.

Parce que le sort de leur fils et leur histoire familiale, valent mieux qu’un juge blasé et croulant sous les dossiers qui n’a ni le temps ni l’envie de les écouter et qui de toute façon, a déjà préjugé l’affaire.

Parce que la Justice, dont on savait déjà qu’elle était aveugle, peut se montrer sourde, aussi, parfois.

Parce qu’elle n’a pas besoin de dossiers à la chaîne et de faire de l’abattage. La Justice a juste besoin d’un peu plus d’écoute.

Et d’humanité.

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