Rose, victime. Condamnée à perpétuité ?

8 juin 0 Commentaire Catégorie: Non classé

 

Nous l’appellerons Rose. Son prénom a été changé, vous allez vite comprendre pourquoi

 

Nous dirons, pour les mêmes raisons, qu’elle habite en Bretagne.

 

J’ai rencontré Rose chez des amis communs. Nous sympathisons, nous nous trouvons de mêmes loisirs et centres d’intérêts et convenons de rester en contact pour que son compagnon et elle viennent visiter ma charmante région viticole.

 

Je précise au passage qu’elle est déjà en couple car je connais votre esprit taquin, cher lecteur. Les idées galopent, surtout si elles sont préconçues, et je lis à livre ouvert dans vos pensées: « tss, tss, voilà un homme marié, père de deux ravissant bambins, beau costume, belle voiture, cravate, lunettes, bref tout ce qui devrait en faire un notable rangé, et voilà ce law-boy qui profite d’une soirée solitaire et loin de son foyer pour tirer plus vite que son ombre. » Ce à quoi je vous réponds que la rumeur est une hideuse chenille qui salit les plus jolies fleurs, en répandant sur elles, la bave dégoûtante de son écume. Et toc.

 

A propos de jolie fleur, revenons à Rose.

 

Rose m’ayant évoqué son appartenance au même club services que moi, et ayant oublié le nom de sa ville dans l’euphorie d’une soirée aussi bien arrosée que terminée tardivement, dès le lendemain je mène l’enquête. Rien de plus facile, Saint-Google est mon ami. Un nom, une touche envoi, et le tour est joué.

 

Sauf que.

 

Au milieu des fiches Viadeo et LinkedIn de Rose, un article de journal attire mon attention.

 

Il date de 2008.

 

Il relate des faits qui se sont déroulés 20 ans plus tôt. Ce qui ne nous rajeunit pas, enfin,  surtout vous.

 

Il parle des parents de Rose, et de Rose aussi, qui était alors adolescente.

 

Aux tournures de phrases, que j’ai appris à détecter, on sent que le journaliste, même pas de presse à sensations, a trouvé un sujet dont il se délecte. Et qu’il détaille avec une jouissance moqueuse qui transparaît de sa plume aussi dégoulinante que la bave de l’hideuse chenille sus-évoquée.

 

Car il y a maintenant près de 30 ans, la mère de Rose a essayé –sans succès, heureusement-, de tuer son mari, le père de Rose donc.

 

Avec la complicité de son jeune amant, et avec le soutien tacite du grand-père maternel.

 

Le journaliste s’amuse visiblement comme un petit fou, à développer à l’envi, les détails croustillants de ce mauvais vaudeville: « le mari, la femme, l’amant…et le beau-père ».

 

C’est que le père de Rose n’est pas une victime ordinaire.

Il s’agit d’un notable local, que l’on devine à l’abri du besoin.

 

Et les tentatives d’assassinat chez les riches, ça amuse le bon peuple et fait vendre du papier, bien davantage qu’un obscur règlement de comptes dans les bas-fonds.

 

Alors aucun détail n’est épargné: ni la surface de sa maison, ni ses loisirs, ni son train de vie.

 

Quant à celle qui a tenté de l’assassiner, on ne se contente pas d’écrire qu’elle avait un amant. Non, il faut du sordide, du croustillant. Alors l’on écrit qu’elle collectionnait les conquêtes. Criminelle ne suffit pas, c’est d’un banal…mais une salope criminelle, ça, c’est bankable !

Et tant pis s’il s’agit d’une « légère » entorse à la vérité. Dieu y reconnaîtra les siens. Il sera bien le seul.

 

Le diable, quant à lui, est dans les détails. Et en plus, ce couple de riches composé d’un notable victime et d’une affreuse diabolique, a une fille adolescente. Elle n’était pas témoin des faits, se trouvant chez des amis ce soir-là ? Qu’importe. On la mentionne. On donne son âge. Elle s’appelle Rose.

 

Et c’est ainsi que, 30 ans plus tard, Rose se trouve encore condamnée à vivre avec les fantômes du passé.

 

Internet n’avait pas encore déferlé dans nos vies, au moment du procès de sa mère, de l’amant de celle-ci, et de son grand-père.

 

Qu’importe: des années plus tard, un article vient fort à propos, réveiller la douleur que l’on croyait enfouie.

 

Et cet article se trouve encore en ligne, près de 10 ans plus tard –la peine infligée à la mère de Rose.

 

Celle-ci est libérée depuis longtemps. Rose, quant à elle, continue de payer. Pour un crime qu’elle n’a pas commis, et dont elle est victime collatérale puisqu’il a déchiré sa famille et l’a privée de sa mère.

 

Rose, victime, condamnée à perpétuité.

 

Condamnée à ne jamais pouvoir oublier.

 

Condamnée à ce qu’un parfait inconnu, qui tape simplement son nom sur un moteur de recherches d’internet, exhume sans le vouloir les cadavres de son passé enfoui.

 

Condamnée par ces détails qui tuent, ceux dont elle se serait volontiers passée et qui font qu’un simple compagnon de soirée, est en mesure de savoir que l’adolescente Rose dont on décortique à l’envi la tentative d’assassinat de sa mère sur son père, cela ne peut être qu’elle et pas une homonyme.

 

Ce que j’ai fait, son employeur, un ami, un recruteur, peut le faire tout aussi facilement.

 

Mise à nu en un clic.

 

A l’heure où l’on parle du Droit à l’oubli des auteurs de crimes et délits, il ne faudrait pas non plus oublier les victimes collatérales.

 

Une femme condamnée pour avoir découpé son mari à la tronçonneuse, libérée depuis, se plaint de ne pouvoir refaire sa vie. Car dès qu’elle trouve un nouveau quartier, de nouveaux amis, une Xème rediffusion de « faites entrer l’accusé », sa photo à l’appui, fait qu’elle se trouve rejetée par son entourage et obligée de déménager.

 

Un autre, violeur en série, indiquait qu’il était tabassé violemment par ses codétenus à chaque fois que ses crimes étaient de nouveau évoqués dans les médias.

 

Mais que dire de Rose ? Innocente de tout ? « On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille »… Condamnée non seulement à porter ce lourd fardeau que constitue un tel secret familial, ce qui est déjà  en soi suffisamment pénible, mais de surcroît à le faire au vu et au su de quiconque tape simplement son nom sur un clavier ?

 

Tout cela à cause d’un article paru 20 ans après les faits. Et toujours en ligne des années plus tard.

 

« On n’oublie jamais rien, on vit avec », chante, avec plus ou moins de bonheur,  Hélène Ségara.

 

Ne pas oublier, vivre avec, soit. Mais le faire seul (e) , est ce trop demander au monstre attrape-tout et recrache tout qu’est internet ?

 

Cela s’appellerait, le respect de l’intimité de la vie privée.

Ecrivez un Commentaire

Commenter Gravatar

Je suis con ou bien... ? |
VICTOR OJEDA-MARI AUTEUR ET... |
Désintoxicateur |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Les Réseaux Sociaux
| EN AVOIR OU PAS
| Actions populaires françaises