Langue Morte

3 juin Un Commentaire Catégorie: Non classé

« Soyez de bons avocats. A savoir, des avocats qui ne plaident pas ! »

 

C’est en ces termes que le Premier Président de la Cour d’Appel d’Orléans avait accueilli les jeunes Confrères tout juste sortis de l’œuf-FB (blague de juriste) et prêtant serment devant lui, juste avant une audience concernant l’un de mes dossiers.

 

Ledit Premier Président avait explicité son propos: « vous comprenez, avec la multiplication des procédures, on n’a plus le temps de vous écouter. »

 

Et pour bien faire comprendre que ce conseil avisé ne s’adressait pas qu’à la jeunesse, sitôt les perdreaux de l’année envolés, le Magistrat commençait son audience en indiquant : « Mesdames et Messieurs les avocats sont instamment priés de déposer leurs dossiers ».

 

C’est ainsi que mon affaire, venant sur renvoi après Cassation, suite à sept années de procédure, se résuma pour tout épilogue, à ces quatre mots: « je m’en remets ».

 

Quatre mots. Et pas un pour décrire la souffrance de ma cliente, mariée au Vietnam avant la guerre d’indépendance, abandonnée par son mari à l’arrivée des soldats ennemis avec ce conseil: « sauve-toi, fais boat-people ! ». Pas un mot pour décrire la souffrance de cette femme, obligée de quitter son pays sans ses enfants. Pas un  mot sur le fait que, réfugiée en France, son mari ne leur transmettait même pas ses courriers déchirants, les missives d’une maman qui leur disait qu’elle pensait à eux et brûlait de les revoir. Pas un mot sur ce père indigne qui de son côté faisait croire aux enfants que leur mère les avait abandonnés pour vivre égoïstement sa vie. Pas un mot sur la découverte de cette maman par les enfants devenus grands, qui décidèrent alors de la faire vivre dans une résidence secondaire cossue, propriété de son mari, alors qu’elle vivait de ménages. Pas un  mot sur l’arrivée en France dudit mari, et de son refus de communiquer avec son épouse trouvée chez lui et traitée comme une intruse, répudiée. Pas un mot sur l’attitude dégueulasse de cet homme qui alla jusqu’à nier l’existence même du mariage, profitant du fait que les documents officiels avaient disparu pendant la guerre. Fort heureusement Madame avait conservé quelques photos d’elle en robe de mariée, et de lui, signant le registre de la mairie de cette petite bourgade vietnamienne.

 

Fort heureusement, le divorce fut prononcé aux torts exclusifs de Monsieur, à l’issue de ce marathon judiciaire. Le défaut de plaidoirie ne fit au final, pas défaut.

 

Je n’ai même pas osé dire à ma cliente que je m’étais déplacé jusqu’à Orléans pour 5 minutes chrono et n’avais pu plaider son affaire qui s’était soldée par un dépôt de dossier. Elle était absente à l’audience. Au moins cette douleur-là lui aura-t-elle été épargnée.

 

Mon client de ce matin était en revanche présent, lui. Devant la Cour de Lyon.

 

Il a donc entendu cette présidente très sèche et directive, dire aux avocats telle une institutrice revêche à ses élèves dissipés : « vous avez 10 mn chacun, j’ai lu vos dossiers, j’ai vu vos pièces et écritures. Ne les paraphrasez pas, contentez vous d’une observation sur un point particulier sur lequel vous souhaitez insister. Tout le reste… »

 

Nous avocats étions venus de Paris, d’Aix, d’Avignon, de Nîmes, de Bourg, de Mâcon, pour ce qui a des chances de constituer le dernier degré de juridiction (les pourvois en Cassation étant rares, et limités aux erreurs de Droit), l’ultime occasion d’exposer des faits, des douleurs, des vies, devant cette Chambre sociale entendant des appels des jugements prud’homaux, donc pour 90 % des dossiers, de licenciements.

 

Et notre élan de verve a été fauché « comme un lapin en plein vol » comme disait un commentateur sportif. Coupé net par une mère tape-dur qui n’avait visiblement pas envie de nous entendre et nous le faisait bien comprendre. Ne prenant aucune note sur les plaidoiries (c’est la crise, le budget stylos de la Justice doit être épuisé ou réservé aux greffiers). Ne prêtant qu’une oreille distraite, affairée à chercher des papiers, lire autre chose, deviser avec son greffier, tandis qu’un malheureux avocat plaidait dans le vide. Les plus malchanceux se faisant vertement rabrouer. « Bon, Maître, vous n’allez tout de même pas aborder les cinq griefs de la lettre de licenciement ? » Ah tiens, nous ne sommes pas là précisément pour cela ?! Les Confrères interrompus, rendirent les armes. Les plaidoiries d’ordinaire flamboyantes furent agrémentées de « pour le reste, vous verrez mes pièces », l’une se termina par un « bon ben voilà, quoi. »

 

Vient enfin mon tour. La Présidente plante le décor : » ah votre dossier il est très factuel, un licenciement pour faute grave. Alors je vous le dis toute de suite, tout se jouera sur vos pièces et sur le dossier. Vous aurez beau plaider comme Bossuet, si vous n’avez pas les pièces qui viennent étayer vos dires…On ne va donc pas tout reprendre. C’est inutile. Donc, c’est l’histoire d’un licenciement pour une serviette éponge jetée à la poubelle… »

 

Mon Confrère et moi-même tentons un timide « il semble y avoir erreur ». Effectivement, la Présidente a confondu deux dossiers. Nous, c’est un licenciement après dix années d’ancienneté, pour faute grave, au motif d’avoir dit à son chef de service « toi, je t’aime pas. » La Présidente s’excuse, mais précise que cela revient au même: « c’est du factuel pur, tout est dans le dossier. » A bon entendeur…

 

Appelant, mon contradicteur a la parole en premier. Il se focalise sur un point mineur du dossier, et je le comprends de noyer le poisson.

 

Après 5 minutes, c’est mon tour. Je tente de protester parce que l’adversaire m’a confié juste avant de plaider, qu’après deux ans de procédure, il entendait contester mes calculs du salaire moyen du salarié. Lequel conditionne tout le reste, notamment le montant du préavis, l’indemnité légale de licenciement, mes dommages-intérêts…

La Présidente me coupe « la Cour refera les calculs, s’ils sont contestés. »

J’insiste: « il n’en demeure pas moins que cet argument a été révélé 2 mn avant de plaider…qu’on ne me dise pas que l’on a découvert mes calculs hier soir à 20 heures (heure à laquelle on m’adressait 10 nouvelles pièces et un jeu d’écritures qui n’en faisaient même pas état… »

La magistrate balaie tout cela d’un revers de main: « c’est le jeu »…

Nous sommes donc dans un jeu. Sauf que c’est avec les indemnités de mon client surendetté depuis son licenciement qu’on fait joujou. Et que les articles 15, 16 et 136 du Code de procédure civile consacrent le principe du respect du contradictoire et obligent le juge à le faire respecter…mais bon, si c’est « le jeu »…

 

Au jeu de roulette du casino judiciaire, j’ai donc dû choisir. Ne pouvant tout plaider, faute de temps et d’écoute, j’ai dû faire un choix cruel entre insister sur le caractère monté de toutes pièces du licenciement, sur la disproportion entre le grief et la sanction, et parler de la détresse de mon client, à qui l’on va saisir la maison, et qui a un fils de 12 ans handicapé. Ce n’est pas un choix, cela !

Je n’ai donc pas parlé des conséquences matérielles et morales. Comme les autres, j’ai dit « vous verrez bien, j’ai toutes les preuves au dossier ».

 

Le délibéré est très court : à quinzaine. Faut pas que ça traîne. « et si tout est joué d’avance, et si on n’y peut rien changer »…

A la Cour de Lyon, c’est un peu « là-bas »: Tout n’est pas neuf, mais tout est sauvage.

 

Mon client sort frustré de cette non-audience. Il n’a même pas pu placer un mot. A quoi bon, d’ailleurs. Deux ans de procédure, censée être orale, balayés par un « je verrai bien votre dossier ».

 

Avocats, notre langue se meurt. Ce qui fut notre outil de travail, n’est plus guère qu’un accessoire relégué à une utilité minimale en audience. « Bonjour, je suis Maître X, voilà mon dossier, merci, au revoir ».

 

Certes, d’aucuns parmi nous en portent une part de responsabilité. J’ai fulminé plus souvent qu’à mon tour, contre ces Confrères qui confondent Juge aux Affaires Familiales et Assises, et plaident une heure chacun pour un droit de visite ou une pension alimentaire. Maintes fois j’ai maudit ces avocats-minute (« Confrère, j’en ai juste pour une minute, puis-je passer devant vous ? ») qui par égo surdimensionné, s’écoutent plaider, se gargarisent de leurs propres mots, quitte à répéter quinze fois le même argument devant un juge excédé.

 

Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain, et le client avec son avocat « baveux-bavard » ?

 

N’oubliez jamais, Mesdames et Messieurs les Magistrats débordés, que nous en sommes qu’un vecteur. Celui, bien souvent, d’une souffrance, de femmes et d’hommes qui demandent justice et ont besoin qu’on les écoute. Et pas seulement qu’on les lise. Pour la plupart, ce sera la seule et unique fois qu’ils auront recours à la Justice.

 

Leur procès, leur dossier, c’est leur vie.

 

Derrière la froideur des dommages et intérêts demandés, il y a des blessures, des situations difficiles, des nuits sans sommeil après un licenciement et l’angoisse de ne pouvoir retrouver un emploi. Tant de choses qu’on a certes envie de voir couchées sur des écritures d’avocat, mais aussi dites, et écoutées.

 

Nous sommes la voix des sans-voix.

 

Si l’on nous relègue au rang de simples scribes, nous devenons des robots du droit, et perdons toute une part d’humanité que les plus belles écritures au monde, ne sauront qu’imparfaitement restituer.

 

« Que je gagne ou que je perde, peu m’importe: l’essentiel c’est que j’aie le sentiment d’avoir été entendu », me confiait un jour, un client.

 

Ma plume est acerbe, mais ma langue est agile. Merci ô Magistrat qui tiens tant à économiser ma salive. J’ai une langue. Tu as des oreilles. Un cœur aussi. Si, si, cherche bien. Et pas dans mon dossier.

 

Sache-le, magistrat, mon ami: je veux t’être utile, à vivre et à plaider !

Une réponse

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  1. merci, merci. Effectivement, la justice c’est aussi (et avant tout?) cela pour nous autre gens du « peuple » : avoir pu faire entendre notre voix, généralement ignorée, notre réalité et surtout, avoir été écouté (ou au moins avoir le sentiment de l’avoir été et si possible, compris). Le résultat peut être secondaire C’est reconnaitre notre existence en tant que personne et citoyen et que notre situation est bien réelle.

    Sophie 5 juin 2015 à 16 h 47 min Permalink

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