Taisez-vous, Rantanplan !

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TAISEZ VOUS, RANTANPLAN !

 

Avertissement : ceci est une œuvre de pure fiction. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence.

 

 

Prologue

 

 

Mardi 5 novembre 2002

 

 

Je ne sais pas ce qui m’a poussé le plus à entreprendre la rédaction de ce journal.

 

Est ce  l’annonce sans ménagements par Fabrice Fouchs, du départ d’Anne Sylvie, virée par sa compagne  Pascale ? (« Tiens, Pascale a viré Anne Sylvie, on fait un grand nettoyage avant janvier, c’est vous le prochain »…)

 

Est ce le cynisme de Fabrice allant jusqu’à me demander de lui rechercher sur Internet de la jurisprudence sur le harcèlement moral ? (« C’est de la merde, vos recherches, vous n’avez pas autre chose que ce torchon ? »)

 

Est ce la découverte à l’occasion desdites recherches, que ce que je vis dans son cabinet depuis près de 18 mois : insultes, hurlements, dévalorisation, critiques systématiques du travail, reproches injustifiés, instructions contradictoires, moqueries sur mes pantalons trop remontés ou mes cravates mal nouées…constituent autant d’éléments du harcèlement moral ?

 

Non, en fait, Fabrice a commis sans le savoir l’erreur fatale, la réflexion de trop, celle « qui tue » : il s’en est pris à ma petite amie Nicola, qui est Allemande, me demandant « ça va votre Gretschen ? »

Et cela, ça ne passe pas.

 

Désormais, je raconterai tout et ne lui passerai rien. Pour qu’on sache ce que je subis.

 

 

 

Partie 1-LE POIDS DU PASSE

 

 

Pourtant tout avait bien commencé : « débauché » de mon précédent cabinet par Fabrice Fouchs sur les chaudes recommandations de mon amie Christine BIRON, je pensais arriver dans un cabinet enfin « normal » après plusieurs déconvenues.

 

Côté patrons, dans ma jeune carrière j’avais tout connu –du moins le pensais-je.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1- Maître PÉTROV

 

Maître PÉTROV voulait m’arnaquer : après un pré-stage (non rémunéré) dans son cabinet lors de mon année à l’école de formation du Barreau, il m’avait demandé de « venir le voir » sitôt mon diplôme d’Avocat en poche. Je n’ai donc pas cherché de poste de collaborateur ailleurs, persuadé qu’une place m’était promise chez lui…en fait il me proposa ni plus ni moins, que de travailler gratuitement pour lui, en l’échange d’un bureau.

 

Pour me convaincre, tout y est passé : de la flatterie (« vous êtes tellement brillant que vous aurez très vite une clientèle ») au sensibilisme (« mon fils  serait tellement heureux de vous savoir dans mon Cabinet »).

 

Manque de chance pour mon « cher Confrère », sa secrétaire m’avait fait part de ce qu’il s’était fort imprudemment vanté auprès d’elle, qu’il « m’aurait, et gratuitement » ; j’ai donc décliné poliment mais fermement l’offre mirobolante qui m’était faite et suis allé chercher fortune ailleurs.

 

Je devais vraiment avoir une bonne tête de pigeon, car Maître PÉTROV, tenant absolument à me vendre quelque chose, m’a par la suite proposé son vieux camping-car (« une affaire, vous verrez, vous pourrez aller avec aux audiences, mais non cela ne fera pas ridicule »), puis de racheter sa clientèle…sans avoir vu le chiffre d’affaires !

 

 

Chapitre 2- Maître ROMEYER

 

Maître ROMEYER a tenté de me dégoûter de la profession. Il s’agit d’une Avouée près la Cour d’Appel dont je connaissais vaguement la fille, étudiante à Assas.

 

Sur ses recommandations, Madame mère consent à me recevoir ; rendez-vous est pris un soir à 17 heures.

 

A 18 heures, toujours point de Maître ROMEYER à l’horizon. Les secrétaires me disent qu’elle « a dû m’oublier », je repars donc chez moi, où je trouve un message sur mon répondeur : « vous auriez pu m’attendre, je suis arrivée 5 minutes après votre départ »; nous convenons d’un nouveau rendez vous pour le lendemain.

 

Je me demande encore aujourd’hui, pourquoi elle m’a reçu : en guise d’entrée en matière, je me vois gratifié d’un reproche sur mon message de répondeur (« vous êtes bien chez Maître Vernon, – 20 % sur les meurtres de belles-mères ») ; je suis accusé pêle-mêle de « me prévaloir du titre d’avocat alors que je n’ai pas prêté serment », de « faire de la publicité téléphonique sauvage », c’est tout juste si elle ne rajoute pas à la liste, l’appel au crime !

 

Puis Maître ROMEYER passe aux choses sérieuses : « quand on sort de l’EFB on ne sait rien, il faut tout vous apprendre, vous nous coûtez plus que vous ne nous rapportez, vous voulez 12 000 F/ mois ? Mais vous ne les valez pas !! »

 

Je ressors de son cabinet relativement ébranlé, vais je donc devoir payer mon Maître de stage, si j’en crois Maître ROMEYER ? Je suis tenté de rendre mon diplôme au Bâtonnier.

 

 

Chapitre 3- Maître COHEN MARTIN

 

Maître COHEN MARTIN a tenté de m’avoir «en solde » ; connue par le biais d’une amie de ma sœur Pascale, nous convenons d’un rendez-vous.

 

Là, surprise, il est question de me faire passer « un test » : Maître COHEN a déjà appelé mes anciens « Maîtres de stage » de l’EFB pour se renseigner sur « ma valeur » mais les bons échos qu’elle a pu avoir ne lui suffisent pas ; je suis donc contraint de m’attabler devant un dossier, avec 2 heures devant moi pour « pondre » des conclusions.

 

Si Maître COHEN fait la même chose avec tous ses candidats collaborateurs, elle fait une rudement bonne affaire, puisque ses dossiers sont traités…à l’œil !

 

Le test est a priori concluant, vient la délicate question de ma rétrocession d’honoraires…Maître COHEN me propose « royalement » 8 000 Francs par mois, avec promesse de revoir cette somme (à la hausse j’espère, bien qu’elle ne le précise pas) après 6 mois d’exercice, et encore, seulement si je lui apporte de la clientèle.

 

Quand je lui dis que je réserve ma réponse et que je vais justement à un autre entretien chez l’un de ses Confrères, la panique la gagne : tout est fait pour me retenir et me faire rater mon rendez-vous, elle me propose de prendre un thé, puis comme je lui demande un téléphone pour prévenir son Confrère que je serai un peu en retard, elle me prête un appareil qui ne fonctionne pas…

 

 

Chapitre 4- Maître LABRUT

 

Maître LABRUT m’a maltraité. L’ex-Maître LABRUT, devrais-je écrire.

 

Pauvre LABRUT, déjà fou mais pas encore sous tutelle quand j’étais son collaborateur. Si aujourd’hui sa déchéance me fait presque pitié, je n’oublie pas qu’avec lui j’ai vécu une véritable terreur.

 

Dès l’entretien d’ « embauche », le ton était donné par son associé Paul ARRIGHI:

« Vous venez de chez COHEN ? Cela ne vous fait rien de travailler pour une COHEN ? Ah, elle est née MARTIN…mais elle a épousé un COHEN, alors ! C’est pire ! »

 

Eh oui, il faudra m’y faire : j’entre dans un cabinet d’extrême droite pour ne pas écrire de droite extrême, et qui le revendique haut et fort.

 

Je ne m’y suis jamais fait. J’ai eu la faiblesse d’accepter de « collaborer » (jamais ce terme n’a aussi bien porté son nom que dans ce cabinet), j’ai vendu mon âme. Pour 9 000 balles, 1000 de plus que Maître COHEN, 4 000 de moins que le minimum fixé à l’époque par l’Union des Jeunes Avocats compte tenu, notamment, de nos charges –ce que j’ignorais.

 

Ainsi ai je eu droit, pendant un an que durera cette collaboration, à devoir supporter la vue de LABRUT et de sa tenue « décontractée » quand il ne recevait pas de clients : un tee-shirt représentant un chevalier médiéval, avec la mention « France Blanche ».

 

Un jour que, outré par des propos sulfureux de Paul ARRIGHI, ancien de l’OAS (« Monsieur Vernon, vous n’allez quand même pas accorder un renvoi d’audience à cet avocat, vous avez vu son nom ? il est juif !» ), je lui disais « mais vous êtes nazi ! » , il me rétorquera dans un grand éclat de rire : « Nazis, nous ? non, néo-nazis ! »

 

 

J’ai également dû me familiariser avec les mentions des meetings des « Bleus Blancs Rouges » de Jean-Marie LE PEN sur l’agenda du Cabinet, au même titre que les dates d’audiences et de rendez-vous…

 

Mais le plus dur fut encore de supporter LABRUT. Son éthylisme un jour sur deux. Ses réflexions ordurières dont voici un florilège :

 

-         « vous vous estimez mal rétribué ? si vous me parlez du tarif UJA, je vous sors à coups de pompes dans le train ! d’ailleurs si vous voulez gagner plus, vous n’avez qu’à baiser votre logeuse, vous économiserez le loyer ! »

 

-         « quand vous êtes arrivé dans ce cabinet, vous aviez rang de chien ; maintenant, vous êtes une chose, vous avez donc baissé en grade ; il ne vous reste donc plus que le néant. Mais cela pourrait être pire, vous pourriez être une femme ! »

 

-         « je vais à un enterrement, mais ce qui me console, c’est que pour le vôtre, je n’aurai pas besoin d’acheter des fleurs, il n’y en a pas besoin pour le cimetière d’Asnières qui est celui des chiens »

 

-         « vous avez été fini à l’urine » (Ce à quoi j’avais osé répliquer « nous avons donc des origines communes »)

 

-         LABRUT, chantant sur l’air de « on m’appelle simplet », de Bourvil : « on m‘appelle  VERNON, j’suis l’idiot du village… »

 

-         Un jour, j’ai trouvé un papier sur un dossier : « Rantanplan n’a qu’à le faire » ; puis j’ai vu arriver la secrétaire avec ledit dossier, qui le déposa sur mon bureau. Ce fut un choc : Rantanplan, le chien stupide de Lucky Luke, c’était moi !!

 

Cette collaboration s’est terminée en « apothéose » : LABRUT devenait de plus en plus agressif et de moins en moins génial (car ce monstre était génial, une aisance oratoire extraordinaire, une connaissance du droit social encyclopédique). De moins en moins présent aussi, ou quand il était là il s’enfermait dans son bureau et ne voulait recevoir personne.

 

Le « commencement de la fin », a consisté en un incident tragi-comique : LABRUT tirait les pigeons dans la Cour depuis une fenêtre du cabinet, avec son pistolet à plombs ; voyant cette scène surréaliste, j’ai cru drôle de roucouler. Que n’avais-je fait là ! LABRUT se retourna, un sourire sadique aux lèvres, et me visa en s’écriant « ça y est, j’en tiens un ! »

 

Je n’eus alors d’autre issue que de m’enfermer dans les toilettes pour éviter de me faire tirer comme un lapin –ou plutôt, en l’occurrence, comme un pigeon. C’est son associé Paul ARRIGHI qui m’a délivré (« Monsieur Vernon, vous pouvez sortir, il est parti ! »)

 

Puis ce fut ce maudit vendredi de décembre 1997. Le cauchemar.

 

LABRUT est un pilier de la Corpo de Droit d’Assas, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’avais postulé dans son Cabinet, étant moi-même un « jeune ancien » de cette association étudiante;

 

Et c’est également l’une des raisons ayant motivé mon embauche, la solidarité entre Corporatistes étant légendaire.

 

LABRUT et moi étions donc Corporatistes,  bien qu’il le fut au moins deux générations avant moi, ce qui nous valait de partager de temps à autre quelques libations et autres agapes.

 

Le 17 décembre 1997, je me suis tout naturellement rendu à l’assemblée générale de notre vénérable association, à l’invitation du Bureau en place.

 

J’y ai retrouvé LABRUT, déjà bien confit dans l’alcool après avoir consommé force bières.

Se campant devant moi, mon cher Confrère me hurle « imbécile » et « connard », sans raison apparente si ce n’est ma seule présence pacifique. Anton PÉTROV, Corporatiste lui aussi (c’est décidément une grande famille !) lui fait remarquer qu’il n’a pas à traiter ainsi un collaborateur de son cabinet. LABRUT réplique, avec sa délicatesse habituelle, que si je suis dans son cabinet, il a envie de « tirer la chasse »

 

Puis nous nous retrouvons à dîner dans un restaurant. LABRUT nous y a précédés et continue de picoler au bar. Au moment de se mettre à table, des corporatistes vont le chercher, ou plutôt le portent, en scandant « LABRUT avec nous ! »

 

Il se met à genoux pendant que nous lui chantons un Kyrie paillard.

 

Soudain, il me voit. Il se redresse comme l’éclair du haut de son mètre quatre vingt dix et je vois cette armoire à glace  fondre sur moi. Il me hurle sous le nez, si près que je bénéficie d’une douche de postillons mêlés de relents de bière : « foutez le camp, et tout de suite ! »

Je lui demande pourquoi, il me répond que « c’est son bon plaisir ».

 

A peine ai-je eu le temps de murmurer d’une voix blanche que je voulais rester, il m’empoigne et me soulève de terre ; j’atterris sur le sol après un superbe vol plané.

 

Je n’ose plus bouger ; les rires et les chants se sont tus, certains croyaient à une plaisanterie mais en me voyant rester au sol, ils réalisent que c’est du sérieux.

 

PÉTROV s’en prend à LABRUT, le traite de fou. J’éclate en sanglots pour la première fois depuis des années et je pars en boitant, soutenu par quelques Corporatistes outrés de l’incident ; avant de quitter la salle, je lance « Monsieur LABRUT, je vous présente ma démission ». Rideau.

 

Sur le trottoir, tandis que LABRUT vient de s’attabler à ma place, j’appelle ARRIGHI –Corpo lui aussi. Manifestement je le réveille. Il est abasourdi d’apprendre que son associé vient d’agresser son collaborateur. Il me dit qu’on verra cela lundi et que je lui fasse une lettre pour relater l’incident.

 

Après un week-end cauchemardesque, tant je suis choqué de la tournure des événements, le lundi je n’ose plus aller au cabinet. J’y allais déjà la trouille au ventre depuis quelques temps, me demandant quels propos allait encore trouver LABRUT pour m’humilier encore un peu plus. Mais à présent, c’est la peur panique ; vais-je devoir travailler et vivre 12 heures sur 24 avec mon agresseur et même pour lui ?

 

J’appelle l’Ordre des Avocats pour lui demander conseil. Je subis là mon deuxième traumatisme. LABRUT est intouchable. Mon interlocutrice, après m’avoir fait remarquer en préambule que « c’est le cabinet de Paul ARRIGHI, à l’excellente réputation », me dit que « si je l’ai supporté aussi longtemps, c’est que je suis, quelque part, un peu responsable » (sic) et m’achève par un « si vous le prenez si mal, je comprends sa réaction ! »

 

Il ne me reste donc plus qu’à aller travailler. Dans la rue du Cabinet je croise LABRUT, il fait mine de ne pas me voir. Dans le fond, je préfère autant.

 

ARRIGHI m’attend sur le perron, l’air triomphant et narquois de ceux qui se savent intouchables. « Alors, Monsieur VERNON, on appelle l’Ordre ? Vous avez compris ? Bien, maintenant, au travail ! ».

 

C’est quand je lui remets ma lettre de compte rendu des événements qu’il réalise enfin la portée et la gravité du geste de son associé. Il blêmit et appelle son second associé, Arnaud BAILLY, dans son bureau. « BAILLY, lisez cela ! »

 

BAILLY lit. Visiblement il n’en croit pas ses yeux et semble ébranlé.

 

ARRIGHI me demande de rester, de ne pas démissionner. « Ne me faites pas cela, je vous ai formé pendant un an, ne me faites pas chier ». Mais ma décision est prise. Martine COHEN est vengée.

 

ARRIGHI demande à sa secrétaire d’appeler PÉTROV, il veut entendre un témoin objectif des événements. De mon bureau je l’entends hurler au téléphone : « mais qui m’a fait un associé pareil ? » Manifestement, PÉTROV est un témoin très (trop ?) objectif, qui raconte même avoir vu partir un coup de poing que je n’ai pas senti.

 

ARRIGHI m’est reconnaissant d’avoir minimisé les faits –je crois plutôt que c’est PÉTROV qui les a exagérés !- ; le lendemain nous serons tous, associés, secrétaires et collaborateurs, convoqués dans le bureau de ARRIGHI. Qui exige de LABRUT qu’il me fasse des excuses publiques. Et LABRUT s’exécute, d’une voix à peine audible, en homme déchu qui semble comprendre que sa carrière va s’arrêter là.

 

En effet après lui avoir fait subir cette humiliation, ARRIGHI et BAILLY attendront mon départ pour lui racheter ses parts du Cabinet et le pousser vers la sortie.

 

LABRUT aujourd’hui, n’est plus rien. Il erre de bar en bar, comme un quasi-clochard, et a été mis sous la tutelle de son frère. Le Grand Avocat ne peut plus ne serait ce que faire un chèque.

 

Le jour de mon départ, en guise d’oraison funèbre, je n’aurai aucun mot de LABRUT et plus étonnant, aucun de ARRIGHI. Seul Arnaud BAILLY me dira qu’il regrette les circonstances dans lesquelles je quitte le Cabinet.

 

Brave Arnaud BAILLY, le plus sympa des affreux. Tellement gentil ou faible qu’il acceptera de porter l’entier cabinet sur ses seules épaules suite au départ de LABRUT et à la longue maladie de ARRIGHI. Il paiera de sa vie son dévouement, mort d’un arrêt cardiaque à 39 ans en allant travailler.

 

Quant à ARRIGHI l’antisémite, les événements conjugués du départ de LABRUT, du décès de BAILLY et d’une longue maladie le contraindront à s’associer avec sa collaboratrice et son compagnon…juif ! Comme quoi, si le bon Dieu agit sur nos destins, il se montre parfois facétieux.

 

Chapitre 5- Maître BARNIER

 

Que m’a t’il donc pris d’accepter de collaborer avec Joël BARNIER ?

Plusieurs raisons auraient dû me pousser à me méfier de lui.

 

Entre PÉTROV et LABRUT, j’avais postulé pour une place de collaborateur dans le Cabinet de Gilberte DURAND, que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam mais qui exerçait au rez de chaussée de l’immeuble où j’avais ma chambre de bonne au 7ème étage (sans ascenseur, ce qui me vaut certainement d’avoir aujourd’hui encore les plus beaux mollets de tout Paris).

 

Gilberte DURAND m’avait gentiment reçu, après s’être renseigné sur ma bonne moralité auprès de la concierge qui a d’autant mieux chanté mes louanges qu’elle venait de recevoir mes étrennes.

 

Gilberte DURAND m’indique ne pas avoir besoin de collaborateur mais me propose de travailler pour elle, gratuitement, « pour ne pas perdre la main en attendant de trouver une place ailleurs » (sic).

 

J’ai accepté avec le secret et fol espoir de me rendre indispensable ; et puis je n’avais rien d’autre à faire, autant ne pas sombrer dans le désoeuvrement…surtout, j’avais encore à l’époque le feu sacré, des idéaux, et je brûlais d’aller défendre la veuve et l’orphelin, enfin surtout la veuve.

 

Je me retrouvai donc dans le bureau de Gilberte DURAND, à étudier mon premier dossier de Divorce.

 

A peine avais-je travaillé cinq minutes, cinq minutes et demie, que Joël BARNIER, un Confrère avec lequel elle co-partage les locaux, entrait et après une rapide présentation, elle me laissait entre ses mains, ou plutôt entre ses griffes.

 

Recruté pour me former en droit de la Famille, je me retrouvais ainsi à découvrir le Droit Immobilier, matière qui m’était totalement étrangère.

 

J’ai alors commis une double erreur qui allait m’être fatale : j’ai sympathisé avec sa mère octogénaire (à qui il demandait de venir archiver ses dossiers) et surtout j’ai confié à Joël BARNIER au détour d’une conversation qu’une de mes amies pouvait m’apporter la clientèle du syndicat des pharmaciens.

 

Que n’avais-je dit là ! Aussitôt BARNIER me proposa ses services totalement intéressés : « mais c’est un gros client cela, Bruno, vous aurez besoin de quelqu’un d’expérience pour vous épauler ».

 

Puis sans me laisser le temps de répondre, il empoigna son dictaphone : « Sandrine, ouvrez-moi un dossier clients que vous appellerez Syndicat des Pharmaciens ».

 

Enfin, il me demanda de téléphoner de toute urgence à cette amie providentielle, de peur qu’elle ne change d’avis ou ne confie ses dossiers à quelqu’un d’autre.

 

Annie fut surprise de cet appel impromptu à six heures du soir, surtout pour lui dire que j’avais trouvé un « associé » sur les dossiers qu’elle ne m’avait pas encore transmis !

 

Elle me fit comprendre qu’elle avait l’intention de me les confier à moi et à personne d’autre, surtout pas à ce BARNIER si maladroitement empressé qu’elle ne connaissait pas.

 

Mais malgré cet échec de sa tentative de phagocytage, aux yeux de BARNIER j’étais soudain devenu intéressant. Un filon. La poule aux œufs d’or. Un pigeon.

 

Quand je suis parti chez LABRUT qui lui me payait, BARNIER me laissa sous entendre que je devrais plutôt patienter et continuer à travailler gratuitement pour lui, une place étant susceptible de se libérer « bientôt » dans son Cabinet –traduisez : il allait « bientôt » virer l’une de ses deux collaboratrices qui avaient eu l’outrecuidance de tomber enceintes en même temps…ce qui m’a valu cette confidence élégante de BARNIER : « désormais, je ne prendrai plus que des hommes, ou des femmes ménopausées ou ligaturées des trompes ».

 

Mais BARNIER étant incapable de mettre une date précise derrière ce « bientôt », j’ai préféré tenir que courir et suis allé tout droit me perdre chez LABRUT, avec les conséquences que l’on sait.

 

Lorsqu’il a appris dans quelles circonstances j’étais parti de chez LABRUT, BARNIER est revenu à la charge, estimant que j’étais mûr.

 

Effectivement, je l’étais : fragilisé par une année de souffrances morales et physiques, j’étais prêt à accepter n’importe quoi, pourvu qu’on ne me maltraite pas. Quand il me proposa un poste dans son cabinet pour 12 000 Francs (toujours au dessous du tarif UJA des débutants et malgré 1 an d’expérience) avec obligation de lui reverser 30 % des honoraires perçus dans mes dossiers personnels, ce qui est rigoureusement interdit par l’Ordre des Avocats, je lui aurais bientôt baisé les pieds pour le remercier de me prendre.

 

En fait, l’exploitation a commencé pour lui avant même que j’aie quitté mes précédents bourreaux ; j’étais en effet encore en préavis chez LABRUT quand BARNIER me contacta pour me dire en substance : « vu que vous êtes en préavis, vous ne devez plus avoir grand chose à faire qu’à expédier les affaires courantes ; donc vous devez avoir du temps libre, cela tombe bien, j’ai un dossier à traiter en urgence… »

 

J’allais vite comprendre que chez lui, tout est urgent ; comme dit le proverbe « il n’y a jamais d’urgence, il n’y a que des gens pressés ! »

 

Après une semaine dans son Cabinet, au cours de laquelle j’étais formé par Christine BIRON à qui j’étais appelé à succéder (ce qu’elle fit de bonne grâce et consciencieusement malgré les circonstances particulières de son départ), Joël BARNIER me convoqua un soir dans son bureau pour me dire en substance qu’il n’était pas satisfait de mes services, que j’étais trop lent, que je bavardais trop…

 

Je m’attendais donc à un passage aussi intense que court dans son cabinet. Christine me rassura : « ne t’en fais pas, c’est un moyen pour lui de te mettre la pression, il croit qu’on travaille mieux en étant stressé… »

 

De fait, je devais être rentable, puisque je suis resté plus de deux ans et demi avant de donner ma démission.

 

Je végétais chez BARNIER : surveillé en permanence de façon insidieuse, aucune seconde de mon temps ne devait être perdue.

 

Ainsi étais je tenu pour la première fois de ma carrière, à des horaires précis (9 heures-20 heures) bien que je ne sois pas salarié et que la liberté dans l’organisation du travail soit théoriquement, l’un des (rares) avantages de mon statut libéral. Chez BARNIER, il y avait un gouffre entre la théorie (comprenez : ce qui est autorisé par l’Ordre des Avocats) et la pratique.

 

Ainsi mon statut n’avait-il de « libéral » que le nom : si je n’étais pas arrivé au Cabinet à 9 heures 05, BARNIER paniquait et m’appelait sur mon portable « pour savoir s’il ne m’était pas arrivé quelque chose », de même si je partais à 19 heures 50 il regardait sa montre d’un air étonné qui voulait dire « tiens, je retarde, il est déjà 20 heures ».

 

Quand je revenais d’audience, il s’arrangeait toujours pour savoir combien de temps j’avais attendu, en quelle position l’affaire était enrôlée, histoire de vérifier que je n’avais pas traîné en route.

 

Je subissais en outre une surveillance digne de Big Brother : il se permettait de regarder au dessus de mon épaule pour vérifier ce que je tapais sur ordinateur, restait à côté de moi quand j’avais une conversation téléphonique, y compris et surtout avec l’un de mes rares clients personnels, et tournait en rond dans mon bureau tel un lion en cage pour me faire comprendre d’abréger l’appel ; la secrétaire devait lui dire combien de temps elle avait consacré à mes propres dossiers.

 

J’ai été également astreint, pendant une période, à des « fiches de temps » ; je devais lui justifier de chaque minute de mon temps de présence, en lui indiquant tous les jours, le nom du dossier traité, l’action que j’avais faite et le temps que j’y avais consacré.

 

Cette méthode de travail n’avait rien à voir avec le suivi de la facturation, qui était déterminée par un biais différent, au surplus je devais également justifier du temps consacré à mes clients personnels; il s’agissait ni plus ni moins que d’un « flicage » et j’ai ainsi dû subir des réflexions du genre « vous passez 5 minutes sur une lettre, c’est trop, réduisez à 3 minutes, cela vous laissera 2 minutes pour faire autre chose »…  « J’ai additionné votre temps passé aujourd’hui, vous me justifiez de 9 heures sur 11, qu’est ce que vous avez foutu pendant 2 heures ? », « Vous avez travaillé pour vous pendant 1 heure aujourd’hui, c’est trop…»

 

Un jour, n’y tenant plus, je décidai d’intégrer dans mes fiches de temps passé, la « pause toilettes », le « temps consacré à entendre les explications du patron sur les dossiers » et même le « temps passé à rédiger la fiche de temps ». BARNIER comprit alors l’absurdité de son système, qui lui faisait perdre son temps à vérifier ce que je faisais du mien, et je n’entendis plus parler des fiches de temps.

 

Tout était conçu dans son cabinet pour gagner du temps –donc de l’argent: dossiers pourvus de  pastilles autocollantes de couleurs différentes (une par client) pour distinguer du premier coup d’œil le nom du client, lettres- types, modèles d’actes, de conclusions et que sais je encore…

 

Après deux ans et demi, lassé de me voir cantonné à mettre des chiffres dans des modèles invariables, ou à ne changer que le nom des parties, désireux de renouer avec l’expression écrite au combien plus valorisante et passionnante, débordé de travail puisque j’étais en charge de plus de 300 dossiers, fatigué de me faire arnaquer sur les périodes de vacances qui se déterminaient tantôt de janvier à décembre, tantôt de juin à mai, ce qui permettait à BARNIER de me gruger d’une semaine chaque année, et excédé de devoir en sus me faire racketter de 30 % des honoraires perçus des clients personnels dont je traitais les dossiers après 20 heures ou le week end, j’ai de nouveau pris mon envol.

 

J’ai vraiment eu du mal à le faire, j’avais déjà tellement subi que je redoutais de tomber de Charybde en Sylla. Il m’a fallu une bonne dose de courage et parier une caisse de vin avec une collaboratrice pour me motiver !

 

L’annonce de mon départ a été une surprise totale pour BARNIER ; il resta un instant silencieux, puis tenta de me retenir en me disant que c’était dommage, qu’il pensait m’associer dans quelques mois…connaissant le personnage, je savais que cette idée d’association datait d’à peine trois secondes et qu’il n’en serait rien.

 

BARNIER, par inconscience ou naïveté, pensait qu’une boîte de chocolats à Noël et une pause de 5 minutes à 18 heures pour écouter avec lui Laurent Gerra sur Europe 1 dans son Bureau, suffisaient à m’attacher corps et âme à son cabinet. Erreur fatale ! A l’heure des choix, pèsent beaucoup plus lourd dans la balance, le « j’espère que vous vous faites payer ! » lancé dans la couloir d’attente où se trouve l’un de mes clients, et le « je trouve que vous ne facturez pas assez vos clients personnels, je le dis pour vous » -sous entendu : « vous ne me donnez pas assez au titre de mes 30 % »…

 

Surtout, j’avais découvert dans son bureau, sa « Bible », source de tous mes maux : il s’agissait d’un livre écrit par un obscur professeur américain, qui se fendait de théories sur la rentabilité des entreprises. BARNIER n’avait rien inventé : les fiches de temps passé, les pastilles de couleurs, les modèles d’actes et de lettres…tout s’y trouvait. Mon cher patron avait toutefois, par inadvertance sans doute, à moins que ce ne soit par manque de temps, sauté quelques chapitres, notamment celui consacré aux rétributions de ses collaborateurs, qui disait en substance « soyez généreux avec vos subordonnés, payez-les grassement, ils vous en seront reconnaissants et vous obtiendrez tout d’eux ». J’attends encore qu’il ait lu ce passage !

 

Nous partîmes toutefois en bons termes, après un échange de petits cadeaux, moi lui laissant un code des baux dédicacé et une bonne bouteille, lui m’offrant 3 cravates (sans doute trouvait il les miennes moches) et un chèque de 5 000 Francs correspondant grosso modo à ce qu’il m’avait ponctionné au titre des fameux 30 %. Nous étions donc quittes.

 

BARNIER m’emploiera encore ponctuellement, à titre de vacataire, pour des dossiers que j’avais suivis et pour assurer quelques audiences, jusqu’à ce qu’il trouve moins cher en la personne d’une collaboratrice débutante, ex-stagiaire du cabinet.

 

 

Chapitre 6- Maîtres BOSCO

 

Je suis effectivement tombé de Charybde en Sylla. A ceci près que la Sylla en question était bicéphale.

 

Les BOSCO exercent en effet –ou plutôt, sévissent- en couple : à lui le droit des sociétés et le droit des affaires, à elle le droit immobilier et le droit social.

 

Il leur a suffi d’à peine 5 minutes d’entretien courtois pour me recruter ; j’ai eu la faiblesse de croire que cet empressement était dû à la conjugaison de ma grande expérience, de mon curriculum vitae sans faille et de mes capacités à savoir me vendre.

 

Ils n’avaient même pas sourcillé à l’énoncé de mes prétentions financières, à tel point que j’ai regretté ne pas avoir fait davantage monter les enchères. Mais point trop de gourmandise, mon échelle des valeurs était passablement faussée tant j’étais parti de bas. Chez BOSCO, je doublais ma rétrocession d’honoraires par rapport à chez LABRUT ; le tout en à peine 3 ans et demi. Quelle ascension fulgurante !

 

Comme quoi l’orgueil et l’appât du gain rendent aveugle. Mais il ne m’a fallu que d’une matinée dans leur Cabinet pour ouvrir les yeux.

 

Ce fut Frédéric, l’un de mes compagnons de misère, qui s’en chargea.

 

Lui s’était négocié à 24 000 Francs pour une ancienneté inférieure à la mienne –ma superbe en prit un sacré coup. Il m’apprit surtout que notre salaire était celui de la peur.

 

En effet, j’appris que j’étais le 12ème collaborateur depuis le mois de janvier, soit en dix mois, à occuper mon bureau. La cause de ce turn-over effréné avait un nom : Gertrude BOSCO.

 

Cette femme entre deux âges mais bien conservée, dynamique, qui me tutoyait (du jamais vu jusqu’alors !) tiendrait-elle de la Doctoresse Jekyll ou de Mrs Hyde ? Frédéric resta mystérieux sur ce point, se contentant de me dire « tu verras bien » avec le faible sourire de compassion du galérien pour son voisin qu’on vient d’enchaîner à la même rame.

 

Pour voir, j’ai vu. Ou plutôt, j’ai entendu. Cris, hurlements continuels de Gertrude BOSCO contre ses secrétaires et les autres collaborateurs, depuis le rez de chaussée, audibles haut et clair dans mon bureau du premier étage –porte fermée. Bonjour l’ambiance ! Je m’attachais donc à rendre un travail irréprochable pour échapper à ma volée de bois vert.

 

Peine perdue ! C’était oublier que l’hystérie échappe à tout côté rationnel. Critiques systématiques et injustifiées furent donc, au même titre que mes compagnons d’infortune, mon lot quotidien. Surtout, Gertrude BOSCO donnait des instructions à géométrie plus que variable, ce qui m’a notamment valu de me faire copieusement incendier de n’avoir pas traité en urgence un dossier qu’elle m’avait remis 10 minutes auparavant en m’assurant que j’avais tout le temps de l’étudier.

 

Son mari assistait aux scènes mais ne pipait mot, spectateur passif et dépassé de la folie de son épouse comme il semblait d’ailleurs l’être de sa propre vie. Ce qui lui avait valu ce surnom entre nous, ô combien évocateur : « l’homme sans couilles ».

 

Après quinze jours à me faire reprocher tout et son contraire, las des ordres et contrordres et soucieux de préserver ma santé mentale et mon système auditif, je « remerciai » mon couple de Thénardier et laissai la place au 13ème collaborateur (qui ne tint guère plus de temps que moi).

 

 

Chapitre 7- Maître DUVAL

 

Mon sauveur s’appelait Georges DUVAL. Il me contacta un soir béni où je souffrais toujours chez BOSCO pour me proposer une collaboration.

 

Georges DUVAL m’avait reçu en entretien plusieurs semaines auparavant mais n’avait pas donné suite, je pensais donc ne pas faire l’affaire ou m’être fait griller la politesse par un candidat moins gourmand financièrement ou plus intéressant professionnellement, voire les deux.

 

La réalité était tout autre : Pour Georges DUVAL, la notion du temps qui passe était un concept très flou. («ô temps suspends ton vol ! ») ; il considérait m’avoir rencontré la veille. Sensible à mes malheurs, il accepta de me prendre 15 jours plus tôt que prévu pour me tirer plus rapidement des griffes des BOSCO.

 

Georges DUVAL avait le côté débonnaire et rassurant des personnes un peu corpulentes. Son calme tranchait assurément avec la tornade Gertrude BOSCO. Je m’attendais donc à une collaboration plus reposante.

 

Elle le fut nerveusement mais certes pas physiquement. Je retrouvai les fiches de temps abhorrées chez BARNIER, à ceci près que Georges DUVAL ne faisait aucun calcul à la fin de la journée pour vérifier que j’avais été rentable. Je n’avais de comptes à rendre qu’à sa jeune et sympathique secrétaire, engagée en même temps que moi, qui était chargée de noter le temps passé sur ordinateur et de gérer la facturation.

 

Surtout, je découvris un rythme de travail inconnu jusqu’alors ; certains soirs je crus bien devoir me munir d’un sac de couchage pour dormir au Cabinet –par ailleurs fort opportunément pourvu d’une douche-. Mes journées s’étalaient de 8 heures du matin à 22 heures, au mieux. Avec –tout de même !- une heure de pause pour déjeuner.

 

Georges DUVAL s’astreignait lui-même à ce rythme effréné, y compris le week-end ; il n’était pas rare  qu’Albane, sa fille de 8 ans, vienne passer ses samedis et dimanches après-midis au Cabinet pour pouvoir « profiter » un peu de son père.

 

Il m’avait installé sur une simple table dans son bureau « à titre provisoire et dans l’attente d’une meilleure solution ». Le Cabinet affichait en effet complet. Je pris mon mal en patience mais au final, le provisoire dura cinq mois (toujours ce fichu rapport de Georges DUVAL avec le temps !) et aucune meilleure solution ne survint que celle de mon départ.

 

Non que je fusse malheureux chez Georges DUVAL –bien au contraire : mes réticences initiales à « partager le bureau du patron », me faisant craindre un « flicage » à la BARNIER, se sont bien vite estompées. Plus qu’un collaborateur, Georges cherchait quelqu’un qui apprécie ses blagues qui ne faisaient pas (ou plus) rire son épouse austère et sèche, occupante du bureau voisin. Avec moi, il avait trouvé bien plus qu’un public : un véritable complice, et je me fis fort d’enrichir son registre d’histoires « drôles » dont je confesse qu’elles étaient très souvent au-dessous de la ceinture.

 

Son épouse Petra supportait mal cette relation entre Georges et moi n’ayant qu’un très lointain rapport avec le travail et la rentabilité du Cabinet –sa grande passion. Elle déboulait parfois dans le bureau de Georges –accessoirement le mien- pour tempérer nos ardeurs potaches.

 

Un jour j’eus la confirmation qu’elle ne m’appréciait pas. Georges lui fit en effet la remarque suivante devant moi : « toi qui d’ordinaire n’aimes pas les blagues de Bruno, écoute celle là, elle est géniale ! ». Petra le coupa sèchement : « ce n’est pas les blagues que je déteste, c’est la répétition des blagues ». Dont acte.

 

J’ai vite appris que les membres du Cabinet se composaient en deux catégories : ceux avec qui on plaisante, et ceux avec qui on ne  plaisante pas. L’ennui est que Georges et moi n’avions pas la même perception de la répartition des uns et des autres entre ces deux catégories.

 

Mon seul et unique déjeuner dans la pièce du photocopieur avec les secrétaires fit scandale. Celles-ci se trouvaient agréablement surprises que pour la première fois, un collaborateur daigne partager leur repas. Georges DUVAL, alerté par je ne sais quelle mégère, veilla à ce que cette expérience fut sans lendemain en m’indiquant que « cela ne se faisait pas ». Puis il ajouta « si vous voulez déjeuner, faites le avec la SCP DUVAL, à savoir, la collaboratrice, notre secrétaire, Petra et moi. Notre Confrère Patrick CASTEIX à la rigueur. Mais les autres, non ».

 

Ainsi fonctionnions nous selon le mode sectaire; il y avait les « fidèles », situés essentiellement au fond du couloir, et les « hérétiques », les « infréquentables » de la zone de la porte d’entrée, avec lesquels Georges et Petra étaient pourtant associés !

 

Georges me le rappela de son air boudeur qu’il prenait systématiquement quand quelque chose le contrariait, lorsqu’il apprit –ô ignominie !- que j’échangeais des blagues salaces via internet avec l’un des infréquentables, à savoir Luc BULUT ; Georges fut encore plus contrarié d’apprendre que c’était ce dernier qui était à l’initiative de ces vilenies ! De même je me fis rappeler à l’ordre pour avoir osé substituer son associée Eglantine De MARSAC qui ne pouvait assurer une audience. Le verdict de Georges fut sans appel : « si elle a besoin d’un collaborateur, elle n’a qu’à sans payer un ; d’ailleurs je pense la facturer de vos diligences à 1 500 F / heure ».

 

Pourtant les infréquentables m’étaient bien sympathiques ; je n’eus de cesse de transgresser l’interdit et d’entretenir avec eux des relations amicales qui, à défaut d’être inavouables, resteront inavouées.

 

Outre le fait de devoir cacher mes amitiés, je supportais de plus en plus mal mon petit coin de table dans le bureau de Georges ; il m’était dévolu un ordinateur mathusalémien et je guettais avec impatience le départ de la secrétaire à 18 heures ou celui de la collaboratrice en audience, pour squatter leur poste de travail. J’étais le seul à ne pas être relié au réseau informatique et encore moins à internet, il me fallait donc enregistrer tous mes travaux sur disquettes pour pouvoir changer d’ordinateur. Je ne comptais plus les « plantages », les effacements de mes fichiers dûs à une disquette défectueuse…réduisant mes efforts de plusieurs heures à néant.

 

Surtout j’étais inquiet de ce provisoire qui durait ; je me voyais finir avocat SBF (sans bureau fixe) compte tenu du caractère de Georges et de sa faible motivation à résoudre les problèmes qui l’insupportaient. Ainsi avais-je remarqué qu’il « boudait » certains dossiers ; pour des raisons que lui seul aurait pu expliquer, il les laissait moisir sur un coin de son bureau et espérait je ne sais quel déluge, voire le décès du client, pour les classer définitivement.

 

Il ne s’en cachait pas et me dit un jour, en me gratifiant d’un clin d’œil : « ces dossiers là sont sacrés, et comme tout ce qui est sacré je n’y touche pas ! »

 

L’ennui est que ces fameux dossiers étaient en grande majorité ceux qu’il m’avait confiés ; à moi revenaient en conséquence les angoisses des dates d’audiences qui approchent sans que l’on ait communiqué nos écritures –faute qu’elles aient été relues par Georges bien qu’elles fussent prêtes depuis trois mois-, sans parler de la délicate gestion des clients furieux. J’usais de ruses de sioux pour calmer leur légitime impatience, inventant des grèves des postes et évoquant la légendaire lenteur de la Justice, dont les greffiers et les magistrats étaient tenus pour seuls responsables (fort injustement puisqu’en l’occurrence l’assignation n’avait pas encore était délivrée…).

 

J’ai ainsi le souvenir douloureux de ce brave franchisé d’une chaîne de restauration rapide, lié à un fournisseur par une clause d’approvisionnement exclusif. Les produits livrés étaient immondes, les plaintes de clients affluaient. Notre client voyait son chiffre d’affaires chuter et nous demandait d’agir en urgence devant le Tribunal de Commerce pour le délier de cette clause mortifère et arrêter l’hémorragie. J’ai rédigé l’assignation fin décembre 2 000, Georges DUVAL ne l’avait toujours pas relue mi-avril 2001 ; entretemps, notre client était tombé en liquidation judiciaire.

 

Je me voyais donc mal supporter « ad vitam aeternam » ce système d’(in)organisation. Ce d’autant moins que je savais trop bien qu’en cas de problème, c’est bien souvent le collaborateur qui essuie les plâtres et sert de paravent au « patron ».

 

LABRUT m’avait fait subir pareille humiliation : une facturation malheureuse, effectuée selon ses instructions, nous ayant valu le courroux du client, je dus lui écrire pour m’excuser !! Aujourd’hui encore, cette couleuvre là reste difficile à avaler.

 

Fort de cette cuisante expérience, je redoutais devoir assumer les carences de Georges et les faire miennes pour sauver un client « dans l’intérêt supérieur du Cabinet ».

 

Enfin, me restaient en travers de la gorge, ces samedis et dimanches passés au Cabinet à rattraper des retards dûs aux carences volontaires de Georges.

 

C’est en conséquence sans état d’âme que je partis après à peine quatre mois de bons et loyaux services, répondant à une nouvelle sirène du nom de Fabrice FOUCHS.

 

 

 

 

Partie II- L’EPREUVE DU PRESENT

 

 

Chapitre 1 : du paradis à l’enfer

 

 

1- Préliminaires

 

En prenant un nouveau départ pour me jeter dans les filets de Fabrice FOUCHS, je cédais aux sirènes de la facilité.

 

Christine BIRON ne m’était manifestement pas rancunière de lui avoir « piqué » sa place chez BARNIER puisque nous étions restés en excellents termes et qu’elle n’hésita pas à m’appeler pour me demander de la rejoindre chez Fabrice FOUCHS.

 

Elle-même n’était pas sous contrat avec Fabrice FOUCHS mais avec Aurélie LEANDRI qui partage les mêmes locaux ; ayant appris que Fabrice FOUCHS cherchait un nouveau collaborateur, Christine a aussitôt pensé à moi.

 

La perspective qui m’était promise s’annonçait des plus alléchantes : un cabinet familial, convivial, de taille humaine, une excellente ambiance puisque j’y retrouvais Christine, et surtout la fin du « 8 heures-22 heures ». Christine m’avait présenté Fabrice FOUCHS comme le « patron » idéal : pas regardant sur les horaires, humain, jovial, à peine lui concédait elle quelques sautes d’humeur passagères.

 

Nathalie, la collaboratrice à laquelle je devais succéder, acheva de me convaincre : elle quittait Fabrice FOUCHS en excellents termes, après être restée plusieurs années à son service, pour s’installer à son compte. Car le rythme de travail très « relax » chez Fabrice lui avait permis de développer parallèlement à sa collaboration, sa clientèle personnelle. Quant aux sautes d’humeur annoncées par Christine, Nathalie me rassura : « il ne râle jamais directement contra son collaborateur, mais contre les Confrères, le temps qu’il fait, les magistrats, ou la secrétaire qui a égaré son stylo… »

 

Un entretien très courtois avec Fabrice FOUCHS et tour était joué. Il parlait beaucoup et riait fort, surtout de ses propres traits d’humour. Nous avons le même cursus –hypokhâgne puis fac de Droit – et cela semblait lui plaire.

 

Il m’introduit auprès de Pascale LEGRAND, qu’il présente comme « sa femme » ; celle-ci juge utile de me prévenir : « Fabrice râle parfois, mais au bout de cinq minutes tout est oublié et il vous invite prendre un café ». Bien que n’étant pas très amateur de café, cette idée de disputes rares et éphémères, suivies d’une réconciliation autour d’une tasse ou d’un verre, me séduit.

 

Reste le plus délicat : annoncer à Georges DUVAL que, recruté en décembre, je vais le quitter en avril. J’ai tellement de scrupules vis à vis de Georges que je mettrai quinze jours à lui annoncer la « bonne » nouvelle. Et encore, lui inventerai-je une histoire nébuleuse d’un projet d’installation avec des amis pour ne pas lui avouer que je le quitte pour un autre. Comme quoi la collaboration tient parfois davantage des rapports de couple que de simple partenariat…

 

La réaction de Georges me rassure autant qu’elle me déçoit ; elle me rassure car il ne le prend pas trop mal ; elle me déçoit car il refuse de me laisser partir 8 jours avant la fin de mon préavis –ce qui aurait arrangé Fabrice FOUCHS : « nous sommes le 24 février, vous partirez donc au 24 avril ». Je commence à regretter mes quinze jours d’hésitations. Fort heureusement, Fabrice FOUCHS s’accommode de la situation et accepte de reporter mon intégration à fin avril.

 

Quant à Petra, sitôt informée de mon départ, elle m’enterre sans états d’âme. Il ne s’écoulera pas deux minutes avant que des CV de candidats découverts sur internet ne sortent de son imprimante.

 

Mon pot d’adieu permettra aux « hérétiques » et autres « infréquentables » de me prouver leur attachement en m’offrant un bouquet de fleurs…en chocolat, dont je suis grand amateur. Ce pot sera également l’occasion de revoir Georges DUVAL pour la dernière fois avant son décès.

 

A peine deux ans plus tard, Georges paiera de sa vie son rythme infernal. Fauché par un infarctus -comme Arnaud BAILLY et beaucoup de Confrères- à 47 ans.

 

 

2- bienvenue au paradis

 

Le Paradis que j’avais connu jusqu’alors n’avait rien d’idyllique ; il n’avait en fait de paradis que le nom, celui du Cabinet où sévissaient les BOSCO ; l’ironie avait voulu que ces « maléfiques » lui donnent nom évocateur, mais le cabinet BOSCO était aussi paradisiaque que feue la République Démocratique Allemande était démocratique.

 

En entrant chez Fabrice FOUCHS, je croyais avoir atteint mon nirvana : un bureau rien que pour moi (enfin !), un ordinateur récent et qui fonctionne, ma propre imprimante, une ambiance qui s’annonçait conviviale, toutes les conditions m’apparaissaient réunies pour une collaboration idéale et reposante après tout ce que j’avais vécu jusqu’alors.

 

J’arrivais chez Fabrice FOUCHS marqué par mes précédentes expériences malheureuses ; surtout de mon agression physique et des tortures morales infligées par LABRUT que je n’avais toujours pas digérées. Fabrice FOUCHS  le savait pertinemment car je ne le lui avais rien caché de mes mésaventures.

 

Comble de malchance, ma grand-mère décéda les jours suivant mon intégration du Cabinet ; puis « dans la foulée » ma mère fit une crise cardiaque. Fabrice se montra prévenant à l’extrême, m’autorisant à prendre autant de jours que nécessaire pour faire face à ces évènements.

 

Pascale quant à elle, vint me trouver pour proposer les services d’une de ses connaissances, « ponte » de la chirurgie cardiaque, pour maman.

 

Parallèlement pendant plusieurs mois, je n’eus que louanges sur mon travail ; mes conclusions étaient jugées « excellentes », « les meilleures » (sic) que Fabrice ait jamais lues.

 

Fabrice ne tarissait pas d’éloges à mon égard, notamment sur ma faculté à assumer la charge d’un dossier énorme de licenciement économique collectif touchant plus d’une centaine de salariés.

 

Nous faisions des « pauses-café » ou plutôt bière pour lui, Coca pour moi, presque tous les soirs aux alentours de 19 heures. A la fin de l’une de ces « récréations », comme nous remontions au Cabinet, Fabrice me confia : « Nathalie avait un défaut, elle ne voulait pas grandir, elle n’avait pas d’ambition. Mais j’ai de grands projets pour vous ».

 

En clair, Fabrice me laisse entrevoir la perspective d’une association avec lui ! C’est trop beau, trop vite. Je n’en crois pas mes oreilles et vis sur mon petit nuage.

 

La veille des grandes vacances me maintient dans cette illusion folle que désormais plus rien ne peut m’arriver. Je suis invité un après midi par Fabrice et Pascale dans leur maison de campagne près de Rambouillet. J’y suis excellemment bien reçu. Mes bouteilles de vin et mon livre sur la Corse (où ils vont en vacances) sont très appréciés. Si Fabrice ne m’a plus reparlé d’association depuis son allusion post-apéritive, il me semble satisfait de mon travail et c’est bien là pour moi l’essentiel. Je passe donc un été paisible. Mon dernier.

 

3- la descente aux enfers

 

Fabrice revient bougon de ses vacances en Corse ; les secrétaires m’indiquent que c’est normal, il est toujours ainsi à cette période de l’année vu qu’il déteste la rentrée.

 

Je n’y prête aucune attention particulière, car jusqu’ici j’ai bénéficié d’une espèce d’immunité qui m’a fait échapper aux légendaires colères Fouchsiennes.

 

L’une des plus mémorables eut lieu quelques jours à peine après mon arrivée ; Christine BIRON accoucha un beau matin, n’ayant que le temps de prévenir Fabrice FOUCHS pour lui demander d’assurer une expertise à sa place « vu les circonstances » ; Fabrice avait déboulé au Cabinet à 9 heures du matin en hurlant, maudissant Christine qu’il vouait à tous les diables, l’accusant de « l’avoir fait exprès » (sic) et me disant « votre amie se comporte comme une gougnafière » (re-sic). J’avais alors obtenu son apaisement et sa reconnaissance en proposant d’assurer moi-même cette expertise.

 

Mais à présent, la donne a changé : Christine a annoncé son départ du Cabinet au retour de son congé maternité ; je vais donc perdre mon plus fidèle soutien. En outre, sa « patronne » qui pourtant a eu deux enfants mais semble l’avoir oublié, n’a pas compris que Christine se trouve surchargée de travail et ne puisse plus accomplir autant de diligences depuis la naissance de sa fille.

 

Christine n’a donc plus la cote au sein du Cabinet, or il ne faut pas perdre de vue que c’est elle qui m’a recommandé à Fabrice FOUCHS…

 

Félicie non plus n’est plus là. La bonne et fidèle secrétaire de Fabrice a fait valoir ses droits à la retraite. Lasse (je le saurai plus tard) de se faire hurler dessus à 60 ans par un « jeunôt » de dix ans son cadet qui la laissait parfois en larmes.

 

Fabrice est en effet ce genre de personnes qui ont besoin d’un bouc émissaire, d’une victime expiatoire, d’un « punching-ball » sur lequel passer leurs nerfs. Félicie partie, et remplacée par une secrétaire aussi souriante qu’un jour de pluie et si austère que j’ai un temps cru qu’elle venait des pays de l’Est, je suis devenu la cible toute désignée des colères de mon bien aimé patron.

 

Bien entendu, j’ai effectué cette analyse a posteriori, pour trouver une explication rationnelle – je n’ose  écrire « des circonstances atténuantes » – à l’attitude de Fabrice FOUCHS, à laquelle je ne m’attendais pas le moins du monde en ce mois de septembre 2001.

 

La première attaque est violente. Fabrice déboule dans mon bureau avec l’un des dossiers que je traite. Il hurle littéralement, tout le Cabinet en profite haut et clair.

 

« Vous faites vraiment n’importe quoi ! Vous êtes con ou quoi ? Vous demandez à un client s’il peut nous adresser un rapport d’expertise ! Mais on l’a forcément si on a lancé la procédure ! J’ai l’air de quoi auprès du client ? Vous voulez me le faire perdre ? »

 

Je suis tellement estomaqué que je ne sais quoi répondre. Il sort en criant « je ne veux plus jamais de ça, est ce clair ? ».

 

Je tremble de tous mes membres, mon cœur bat la chamade. La sueur dégouline de mon front. Mais qu’est ce qu’il m’arrive ?

 

Je reprends le dossier en question, pour comprendre comment j’ai bien pu commettre une erreur aussi grossière. Je découvre avec soulagement que le rapport d’expertise dont j’ai demandé copie au client, n’est pas en notre possession. Il date d’il y a 20 ans, soit antérieurement à la procédure que  ce client nous a chargé d’intenter. Ceci expliquant cela.

 

Fabrice me trouve livide à mon bureau. Il me dit calmement « vous n’avez pas l’air bien, c’est cette histoire de tout à l’heure qui vous tracasse ? » ; je lui dis d’une voix blanche qu’il y a un léger problème, que j’ai eu raison de demander le rapport d’expertise.

 

Il accuse le coup, puis s’en va en lâchant « de toute façon, les dossiers que je vous confie sont très mal rangés, vous êtes bordélique ».

 

A plusieurs reprises par la suite, Fabrice me refera le coup de répondre par un autre reproche, au fait que je lui démontre que le reproche précédent est injustifié. C’est sa manière à lui de ne pas avoir à s’excuser –il est trop imbu de lui-même pour cela- tout en « sauvant la face ».

 

Même quand il est de bonne humeur –qu’il ait reçu un chèque, gagné un dossier ou surtout bu plus que de raison-, Fabrice se laisse aller à des plaisanteries dont je me retrouve la cible ; tout dans la finesse et dans la délicatesse, il me passa un jour autour du cou le collier de sa chienne et voulait me promener en laisse dans les couloirs du cabinet ; comme je m’y opposais il se contenta de rameuter nos Confrères pour leur dire qu’il « avait trouvé une nouvelle conception de la collaboration ».

 

Un autre jour, son humeur badine le conduisit à me dire, alors que j’étais de retour de convalescence après un problème de santé ayant nécessité mon hospitalisation, « vous avez certainement le SIDA ou une maladie de pédé, comme tout séminariste ». Fabrice, antireligieux au point de ne jamais entrer dans une église, de peur sans doute que la voûte ne lui tombe sur la tête, n’a semble t’il pas digéré le fait que je sois catholique pratiquant et que j’aie fréquenté le séminaire Saint Sulpice.

 

Un autre jour, Fabrice me demanda avec un sourire ironique, ravi de son petit effet : « Vous êtes homosexuel, Bruno ? »

 

Mais le pire ne réside pas dans ces enfantillages. Je fus bientôt réduit à aller travailler la peur au ventre, avec l’angoisse d’ignorer dans quel état de nerfs se trouverait Fabrice.

 

S’il est de bonne humeur, j’ai droit à un « ça va mon grand ? » et à un exposé par le menu des dossiers qu’il a plaidés, des nouvelles de sa famille…si en revanche, comme trop souvent, il est d’une humeur de dogue, un simple « comment ça va » de ma part peut me valoir un « mais vous êtes vraiment la mouche du coche ! Qu’est ce que ça peut vous foutre ? »

 

J’ai donc résolu le problème en ne disant plus que bonjour et au revoir, et en le laissant venir pour le reste des mondanités.

 

La suite n’est qu’une longue litanie de vexations, hurlements, critiques systématiques, instructions contradictoires et autres modes de harcèlement du même tabac, dont voici un florilège non exhaustif :

 

  • au titre des réflexions désagréables :

 

J’ai droit à des « petits papiers » dans mes dossiers, soit écrits de la main même de Fabrice FOUCHS, soit parfois dactylographiés –Fabrice poussant le manque de délicatesse jusqu’à faire taper ses reproches par la secrétaire : « vous êtes bon à rien », « vous êtes fêlé », « vous vous foutez de ma gueule », « vous êtes nul »…sans compter les remarques orales « vous êtes un con », « je comprends que  LABRUT vous ait frappé , je suis parfois tenté de faire de même »

 

  • au titre des reproches injustifiés :

 

-     Critiques systématiques de mon travail :

 

D’excellentes, mes conclusions sont subitement devenues nulles ; « si on montre votre travail au client, on le perd ! Vous oeuvrez contre les intérêts du cabinet » ; au final, les conclusions en question, si nulles et dangereuses qu’elles soient, seront envoyées quasi telles quelles au client, Fabrice FOUCHS y rajoutant juste une phrase…

 

Un jour qu’il vérifiait l’un de mes dossiers de plaidoirie avant mon départ pour l’audience (« je me méfie, Bruno, j’ai l’impression que certaines affaires que nous avons perdues l’étaient de votre faute »), il trouva que mes pièces étaient disposées « en vrac » (en fait, bien rangées dans les sous cotes prévues à cet effet, il s’agit d’un reproche totalement subjectif et gratuit). Puis il me dit que s’il était le magistrat, avec un tel dossier il me débouterait.

 

Un autre jour, Fabrice m’apostrophe d’un air bougon : « c’est normal que vous ayez saisi le Conseil de prud’hommes par lettre recommandée avec avis de réception ou c’est exprès pour faire perdre de l’argent au cabinet ? »

 

Comme je lui montre le texte du Code de procédure civile stipulant d’agir comme je l’ai fait, Fabrice rétorque avec un sourire narquois : « le Code exige seulement une lettre recommandée, pas un avis de réception ».

 

Le même jour, Fabrice, décidément très en verve ou plus prosaïquement désireux de « chercher la petite bête », me rejoint dans mon bureau :

 

«Vous êtes trop imprécis, vous envoyez un jugement pour exécution à l’huissier, sans détailler les sommes qu’il doit récupérer »

 

L’huissier est assez grand pour les trouver lui-même puisqu’elles figurent dans le jugement, mais bon, si Fabrice aime les détails, donnons-lui en, c’est lui le patron après tout…aussi je m’attache à donner un décompte aussi détaillé que possible : somme en principal, article 700 (frais d’avocat), droit de plaidoirie, montant des frais d’huissier pour le commandement et l’assignation, intérêts légaux…je pense même à préciser qu’« il conviendra de rajouter vos propres frais d’exécution, compris dans les dépens ». Avec ce luxe de détails, l’huissier va nous prendre pour des maniaques ou des cinglés !

 

Retour de Fabrice, furieux : « vous êtes vraiment un con, vous avez oublié les frais de timbre de placement en référé (13 euros), même si on se les fait déjà rembourser par le client,  il faut également les demander à l’adversaire. »

 

Vérification faite, jamais dans un dossier Fabrice n’a poussé aussi loin le détail dans des courriers similaires à l’huissier ; il s’agit d’un reproche de pure circonstance, qui m’est personnellement destiné « histoire de me prendre en défaut ».

 

Parfois je me demande si Fabrice ne joue pas un jeu sadique avec moi ; il semble follement s’amuser de la terreur qu’il m’inspire, de la gaucherie de mes réponses quand il élève la voix, des futilités qu’il me reproche…il me l’a dit un jour : « pour vous motiver, il n’y a que le fouet »

 

 

-     Imputation des erreurs de la secrétaire :

 

 « vous êtes un crétin, vous avez facturé le Confrère adverse à la place du client ! »

 

Comme je fais remarquer à Fabrice que je ne suis pas inconscient à ce point et que je n’aurais jamais eu pareille idée, qu’il s’agit donc d’une erreur de son secrétariat, sa réponse fuse, sans appel : « c’est vous le responsable, vous n’avez qu’à être précis dans ce que vous dictez en indiquant le nom du client ». Le tout, prononcé devant la secrétaire en question qui depuis lors, ne respecte plus aucune de mes consignes, consciente qu’au final, c’est moi qui trinquerai à sa place…

 

Un autre exemple d’erreurs de secrétariat qui me retombent dessus, les fautes d’orthographe : Fabrice me dit en public dans le secrétariat, pour que tout le monde en profite –pourquoi se priver ? – que mes dernières conclusions sont « truffées » de fautes d’orthographe, notamment je ne saurais pas écrire « magazine ». Vérification faite, il s’agit d’une erreur de frappe de la secrétaire, la seule en quinze pages ; partout ailleurs « magazine » est correctement orthographié. Pour Fabrice je suis responsable, car je suis censé relire le travail de la secrétaire et cette faute m’a donc échappé.

 

En réalité, la secrétaire Mélanie n’en fait qu’à sa tête ; j’ai beau lui seriner d’avoir à me rendre son travail pour vérification, elle s’obstine à le soumettre directement à Fabrice FOUCHS. Je n’ai aucune autorité sur elle –comment en aurais je alors que Fabrice m’impute ses erreurs, me traite d’incapable devant elle et lui fait même taper ses reproches à mon intention ? Un jour, j’ai surpris Mélanie répondant à une autre secrétaire qui lui disait qu’en l’absence de Fabrice je devais traiter les problèmes, « tu crois qu’il en est capable ? »

 

N’en pouvant plus, j’ai un jour osé faire remarquer sur dictaphone à Mélanie qu’elle n’avait pas refait un courrier conformément à mes instructions et que j’avais essuyé des reproches de Fabrice à cause d’elle ; elle déboula dans mon bureau pour me dire qu’elle n’appréciait pas mes remarques, que je ne lui avais jamais donné cet ordre, que j’étais un menteur et que désormais elle n’effacerait plus les bandes pour prouver ce que je lui dictais. N’importe quel patron aurait sanctionné sa salariée pour ce genre de propos. Fabrice qui avait entendu la scène de son bureau, s’est contenté de venir me voir en riant pour me dire « alors, vous vous êtes bien fait engueuler par Mélanie ? »; plus tard, il me fera le reproche de ne pas savoir diriger une secrétaire…encore faudrait-il m’en donner les moyens !

 

Depuis lors, les injustices continuent :

 

Reproches de ne pas indiquer le capital en euros d’une société dans la première page de conclusions alors d’une part, que cela n’est pas requis, et d’autre part, que c’est Mélanie qui est chargée de la rédaction des premières pages d’actes… « Bruno, je trouve inadmissible qu’en 2002 vous fassiez encore figurer le capital en francs français »…

 

Absence d’une virgule dans douze pages de conclusions…

 

Hurlements parce que j’ai rédigé une transaction en utilisant l’imparfait ( « M. X…contestait ») au lieu du présent ( « M X…conteste » ) ; comme je faisais remarquer à Fabrice que la cohérence voulait que l’imparfait soit utilisé, ce brave X…ne  contestant plus, par définition, puisqu’il accepte la transaction, je m’entendis répondre « si c’est pour contrer tout ce que je dis, ce n’est pas la peine »…en d’autre termes, article 1 : le chef a toujours raison ; article 2 : au cas où le chef aurait tort, voir article 1 !

 

Même quand il ne peut rien me reprocher –erreurs de Mélanie dans des courriers qu’il lui a dictés personnellement-, Fabrice trouve le moyen de me viser : « ma secrétaire est nulle, mon collaborateur est nul, j’en ai ras le bol ! »

 

-     imputation des erreurs sur les modèles informatiques

 

Au mois de juillet dernier, Fabrice a profité de mes vacances pour arriver dans la brasserie proche du Cabinet où nous avons nos habitudes ; là, devant ses associés, les collaborateurs et les clients, il a brandi un jugement qu’il venait de recevoir : « connaissez-vous la dernière de Bruno ? il a sollicité que l’adversaire soit déclaré occupant sans droit ni titre et il a omis de demander l’expulsion ! Résultat ce jugement est inexécutable ! »

 

Ces propos m’ont bien entendu, été rapportés dès mon retour.

 

La réalité est toute autre : Fabrice possède des modèles d’assignation en validation de congé pour vente dans son ordinateur ; n’ayant jamais fait ce genre de procédure, j’ai suivi « bêtement » son modèle…qui s’avérait être incomplet. Il est vrai que j’aurais dû vérifier, ma profession ne consistant pas à reproduire servilement des modèles. Mais Fabrice lui même est fautif, dois je lui rappeler qu’aucun acte ni aucun courrier ne sortent, rédigés par moi, qui n’aient été vérifiés par ses soins ? Et qui m’a dit de voir avec le modèle pour s’épargner de m’expliquer la marche à suivre ?

 

De même, un jour en guise d’accueil Fabrice me sort un « vous êtes nul en procédure ».

 

Puis il explicite ses propos : « toutes les assignations TGI que vous avez délivrées sont nulles de plein droit, vous avez mis « X…ayant pour avocat Maître FOUCHS », alors qu’il aurait fallu mettre  « ayant pour Avocat constitué Maître FOUCHS »

 

Suit la litanie classique des conséquences de mon incurie : les actions en responsabilité des clients contre le cabinet, la perte desdits clients, les déclarations de sinistre aux assurances, avec au final, la fermeture du cabinet. Le tout par ma faute.

 

J’accuse difficilement le coup ; serais je aussi lamentable que Fabrice le pense ? Il me reproche une erreur grave, qui a d’ailleurs fait l’objet d’un article dans le Bulletin du Bâtonnier. En effet le Tribunal de Grande Instance de NANTERRE vient de déclarer nulle une assignation ne comportant pas la mention « constitué… »

 

Je reprends donc l’ensemble des dossiers devant les Tribunaux de Grande Instance que nous suivons.

 

Première découverte : il s’agit, une fois de plus, d’une erreur de modèle informatique. Fabrice a des modèles foireux.

 

Deuxième découverte : cela ne concerne que deux dossiers que je supervise, dont l’un en passe d’être clôturé sans que l’adversaire n’ait décelé cette cause de nullité. Quant à l’autre dossier, nous devons réassigner, Fabrice ayant « omis » de me faire part d’un changement dans la dénomination sociale de notre client. Donc aucune conséquence fâcheuse.

 

Troisième découverte : ces bourdes de modèles sont antérieures à mon arrivée au Cabinet, et concernent des procédures lancées par Fabrice FOUCHS soi même…comment ose t’il me reprocher des erreurs commises dans des assignations lancées avant avril 2001 ?

 

Quatrième découverte : ces modèles imparfaits ont non seulement été utilisés par Fabrice sans être détectés, mais également par sa compagne Pascale pour quinze assignations !

 

Mais malgré ces éléments, c’est moi qui serai, au final, rendu seul responsable…

 

Pour mieux enfoncer le clou, Fabrice me dira que la meilleure preuve de mon incurie en matière de procédure est que je dise « toujours oui à l’adversaire » (sic) en ce que je ne conteste jamais la validité des actes de procédure adverses. Encore faudrait-il avoir matière à contestation ! Si la procédure est régulière, que dire ?

 

 

  • au titre des ordres contradictoires

 

-     l’ouverture du courrier

 

Un jour où Fabrice ne devait arriver que dans l’après-midi, je pris l’initiative d’ouvrir le courrier ; chez BARNIER je m’étais vu reproché de ne pas l’avoir fait dans de telles circonstances, et accusé de manquer d’initiative.

 

A son arrivée, Fabrice tonne : « mais quel est le con qui a ouvert mon courrier ? » -le terme de « con » employé me laisse penser qu’il a une petite idée à ce sujet vu qu’il m’est très régulièrement dévolu.

 

Le « con » revendique son crime et lui explique qu’il a cru bien faire, au cas où dans le courrier se serait trouvé un dossier à traiter en urgence ; réponse de Fabrice : « pour les urgences, il existe un appareil qui s’appelle un fax, je vous montrerai à quoi cela ressemble ».

 

Quelques jours plus tard, Fabrice est de nouveau absent le matin ; à son arrivée il déboule dans mon bureau : « vous auriez pu au moins ouvrir mon courrier ! »

 

Je lui rappelle ses propos et sa théorie sur les fax. Réplique méprisante de Fabrice : « vous auriez dû tenter de voir d’après les expéditeurs, si des courriers ne concernaient pas les dossiers que vous suivez. C’est cela, la vraie intelligence ».

 

Et côté intelligence, on peut faire confiance à Fabrice : il s’y connaît !

 

-     les destinataires de courrier

 

Fabrice est le Conseil d’une maison de retraite qui le charge de récupérer auprès des familles des pensionnaires, les frais de séjours impayés.

 

Ce client nous a été adressé par l’un de nos Confrères girondins ; c’est en conséquence tout naturellement que nos courriers informant de l’état d’avancée de la procédure, étaient destinés à ce dernier.

 

Puis ladite maison de retraite ayant été rachetée, le repreneur, une société spécialisée dans la gestion d’établissements médicalisés, a pris contact avec Fabrice.

 

Cela me valut une première « engueulade », car je continuais à adresser mes courriers à notre correspondant sur Pessac alors que Fabrice s’était entendu avec le repreneur pour le rendre directement destinataire de tous courriers. Encore eut-il fallu que je le sache, donc qu’il me le dise !

 

C’est bien là l’une des failles de l’organisation du cabinet selon Fabrice : il ne rédige aucun compte rendu de ses appels téléphoniques et ne m’en tient pas informé. Et si l’une de mes actions se trouve contraire à ce qu’il a décidé seul à seul avec le Client ou un Confrère, je me le fais vertement reprocher au motif que « si je ne savais pas, je n’avais qu’à lui demander… »

 

Je prends donc ma bordée d’injures habituelles et note d’avoir à rendre compte, désormais, à « Madame V… » . Pour une fois, Fabrice s’est même fendu d’un mot manuscrit comportant ses coordonnées.

 

Quelques mois plus tard, Fabrice me toise, ironique : « vous écrivez à une personne qui n’existe pas ; il n’y a pas de Madame V…, mais un  Monsieur V… »

 

Je suis tenté de répondre qu’il y a donc bien un V…et qu’en conséquence j’écris à une personne qui existe, et qu’au surplus je dispose d’un document de sa main mentionnant une Madame V…mais je préfère prendre sur moi, de toute façon il trouverait immédiatement autre chose à me reprocher.

 

J’écris donc désormais à Monsieur V…jusqu’à ce que Fabrice revienne vers moi : « j’ai eu Madame V…au téléphone, elle est charmante mais est vexée que vous l’appeliez Monsieur. Vous allez encore nous faire perdre un client… »

 

Par la suite, je reçois un courrier d’une Dame B…, directrice régionale, supérieure de Madame V… ; j’adresse donc désormais mes courriers à Madame B…

 

Nouvelle colère de Fabrice : il faut continuer à écrire à V….puis revirement de situation : « mais vous n’avez donc pas vu que B nous a contacté ? C’est à elle qu’il faut écrire ».

 

L’une de mes lettres à B…me revient barrée d’un trait rageur par Fabrice, et revêtue de la mention « vous vous foutez de ma gueule ? »

 

Derrière cette formule élégante (moi qui voyais en les Avocats des personnes raffinées, amoureuses des belles lettres et s’exprimant bien, quelle désillusion !), Fabrice m’indique qu’il faut écrire à B, mais pas au siège social où elle se trouve pourtant ; Fabrice demande qu’il lui soit écrit à l’adresse de la maison de retraite, qui lui transmettra. Ce que je fais sans discuter.

 

Puis nouvelle colère : Fabrice a changé d’avis. Désormais il faut écrire non à B ni même à V, mais à la directrice de la maison de retraite !

 

Aujourd’hui, je ne sais plus ; je redoute d’avoir à écrire dans ce dossier. J’ai même essuyé un nouveau reproche au motif qu’ « on ne s’y retrouve plus dans les correspondants ».

 

J’ai vraiment de quoi devenir schizophrène !

 

  • au titre de l’absence de communication

 

Fabrice peut être une journée entière sans me parler ; quand j’ose lui demander comment il va ou comment s’est passé un rendez-vous clients, il m’envoie bouler.

 

Le lendemain de l’une de ces périodes de mépris, il débarque dans mon bureau : « votre attitude est inadmissible, vous ne dites pas un mot, vous m’ignorez totalement. Parfois vous avez très mauvais caractère ». Beau renversement des rôles !

 

De même Fabrice me reproche de ne pas toujours le tenir informé des dates de mes audiences dans mes dossiers personnels…mais je n’ose plus lui parler, il me fait peur, devant lui je me sens très mal à l’aise et je bégaie. J’ai même été parfois réduit à payer des Confrères pour qu’ils assurent des audiences à ma place parce que je n’avais pas osé dire à Fabrice que j’étais pris ce jour là.

 

Cette peur est venue du jour où j’ai vu Fabrice dans un état de rage et de folie hors du commun ; pourtant il semblait de bonne humeur. Tout a basculé en une dizaine de secondes, quand il s’est aperçu que des revues juridiques avaient été mal reclassées dans sa bibliothèque. Il a commencé à râler, de plus en plus fort, puis est devenu rouge comme un coq. Je pouvais sentir la colère monter en lui. Puis il hurla qu’il en avait assez, que désormais personne d’autre que lui n’aurait accès à ses revues, avant d’entreprendre de balancer tous les ouvrages de sa bibliothèque sur le sol. J’étais pétrifié par tant de violence. On aurait dit un enfant qui pique une crise de nerfs et casse ses jouets.

 

Je suis resté là, hébété, jusqu’à ce qu’il ait complètement vidé sa bibliothèque. Puis il se calma et me demanda de tout ramasser. J’ai gardé de cette expérience cette boule d’angoisse qui m’enlève toute aisance quand je dois lui adresser la parole.

 

De son côté, Fabrice ne me tient pas informé des courriers qu’il reçoit et adresse dans les dossiers que je traite pour lui. Je les découvre par hasard. Au risque de rater une date d’audience.

 

Quand j’ai osé lui demander qu’il veuille bien me communiquer les informations qui m’intéressent, sa réponse a été la suivante : « ce sont mes clients, vous n’avez qu’à vérifier régulièrement dans les dossiers ».

 

Telle est la situation peu reluisante dans laquelle je me trouve ce 5 novembre 2002, date à laquelle je prends la résolution de tout raconter désormais. Tout. Car ce qui précéde n’était qu’une infime partie des vexations et harcèlements vécus au quotidien, tellement nombreux qu’il est impossible de tous s’en rappeler et de les énumérer.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2 : souffrances au quotidien

 

Mercredi, 6 novembre 2002

 

Il est 15 heures quand Fabrice arrive dans mon bureau. Il a manifestement abusé des bons vins pendant son repas d’ « affaires » ; il le confesse lui même « j’ai du mal à supporter le cognac ».

 

Suit un « bilan » improvisé de notre collaboration : « jamais je n’ai eu un collaborateur qui m’ait fait autant de boulettes que vous. Je ne comprends pas qu’un type comme vous qui avez de réelles qualités, -oui Bruno vous avez des qualités, vous êtes très serviable-. Qu’un garçon donc de valeur comme vous, soit aussi peu rigoureux. Que d’approximations ! »

 

Puis Fabrice concède « je me demande bien pourquoi je vous dis cela »…

 

Pour une fois, nous sommes d’accord.

 

 

Vendredi, 8 novembre 2002

 

Fabrice part vers midi sans me dire au revoir. J’apprends par la secrétaire de Pascale qu’il prend le TGV pour Bordeaux.

 

Je l’appelle dans le train, il a l’air agacé : « qu’est ce que vous me voulez ? » ; je lui réponds que je tenais simplement à lui dire qu’il pouvait prolonger son week-end, j’ai dicté plus de deux cassettes recto verso de conclusions à Mélanie. Elle est donc largement occupée jusqu’à mercredi.

 

Fabrice se radoucit, la nouvelle le soulage. « Merci, mon grand !»

 

C’est à croire que Fabrice sent que désormais, je relate  tous ses faits et méfaits. Il s’est montré relativement correct tout au long de la semaine. A moins que ce ne soit plus simplement la perspective d’un week-end bordelais.

 

A cet égard, je scrute désormais le ciel, d’un air inquiet, toutes les fins de semaine. Car je sais que dimanche de pluie pour Fabrice signifie lundi de souffrances pour moi.

 

 

Mardi, 12 novembre 2002

 

Fabrice a passé trois excellents jours à la chasse malgré la pluie. Aussi la multitude des petits tracas quotidiens (client en retard à son rendez-vous, réception de son avis d’échéance URSSAF, absence de chèque au courrier…) qui d’ordinaire, m’auraient valu des hurlements, n’entament pas son humeur guillerette.

 

Côté réflexion désagréables, j’ai donc droit au service minimum : Tout détendu qu’il est, Fabrice ne peut tout de même pas s’empêcher de me dire qu’il trouve ma coiffure en brosse « ridicule ». Rien de bien méchant même si la répétition de ce genre de remarques me mine progressivement et insidieusement.

 

Une nouvelle fois, il a « oublié » de m’informer de la réception d’un courrier d’huissier nous informant de l’état de ses diligences ; en conséquence, la lettre de relance  que j’ai dictée à l’intention de cet huissier s’avère inutile. Bien entendu Fabrice m’en fait le reproche et comme je lui fais remarquer qu’il est « légèrement » responsable de cette boulette, il me rétorque que si j’étais arrivé à 9 heures quand il ouvrait le courrier, plutôt qu’à 9 heures 05, il aurait pensé à me transmettre l’information…

 

Dans mon soulagement de le voir de bonne humeur, j’en ai oublié ce principe immuable : je suis et je resterai toujours responsable.

 

Fabrice a également « oublié » de noter dans son agenda que demain matin, je suis au Conseil de prud’hommes de Boulogne Billancourt pour plaider un dossier personnel.

 

Je me trouve dès lors confronté à un cruel dilemme : faut-il lui en parler, au risque de lui faire perdre son calme et sa bonne humeur ? Car bien évidemment, il n’oublie jamais rien, ce ne peut être que moi qui ai omis de l’avertir et qui le fais à la dernière minute…Ou passer cette audience sous silence, quitte à inventer une « maladie diplomatique » pour expliquer mon absence de demain matin ?

 

Je préfère la paix des braves et opte pour une troisième solution, consistant à demander à Christine d’assurer cette audience à ma place –moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, bien entendu. 200 euros hors taxes. Le prix de ma sérénité.

 

 

Mercredi, 13 novembre 2002

 

Fabrice vient me trouver dans mon bureau ; en ce moment nous ne croulons pas sous le travail, notre principal souci est même de trouver quoi dicter à la secrétaire.

 

Nous pourrions pratiquement fermer les portes du Cabinet jusqu’à la fin de l’année, Fabrice ayant d’ores et déjà réalisé un chiffre d’affaires supérieur à celui de 2001 désirant ne plus trop encaisser d’honoraires, de peur de passer à la tranche d’imposition supérieure.

 

Fabrice est donc détendu, souriant, je savoure ces instants de répit. Il me lance un « alors, on traite ses dossiers personnels ? » (de toute façon je n’ai rien d’autre à faire), puis me confie que Mélanie tape trop vite sur ordinateur, qu’il n’arrive pas à suivre son rythme. Il conclut : « c’est la meilleure secrétaire que j’aie jamais eu ».

 

Je manque de m’étrangler ; je n’ai pas la même perception des qualités professionnelles et humaines de Mélanie, je la trouve froide, antipathique, triste comme un jour de pluie, surtout elle respecte très rarement mes consignes et n’en fait qu’à sa tête. Ainsi, je ferraille depuis des mois pour qu’elle me soumette les courriers que je lui ai dictés plutôt que de les transmettre directement à Fabrice, ce qui a pour conséquence de m’en prendre plein la figure à la moindre faute d’orthographe…

 

Comme je lui fais part de cet aspect des choses, Fabrice n’en démord pas : « elle est rapide, c’est l’essentiel, et puis j’adore son humour. Vous ne pouvez pas le comprendre, c’est de l’humour fin ».

 

Puis il me demande où en est le dossier M….dans lequel il m’a chargé de calculs nébuleux ayant trait à une augmentation de loyers.

 

Je lui réponds que je suis plongé dedans mais que je n’y comprends rien.

 

Il me reproche alors de ne pas lui en avoir parlé, s’étonne que je ne lui demande jamais rien. Se rend il seulement compte que ses sautes d’humeur me terrorisent et que je n’ose plus l’aborder ? De toute façon je suis convaincu que si j’étais allé de moi-même le voir pour lui faire part de mes difficultés dans ce dossier, il m’aurait envoyé bouler non sans m’avoir au préalable, traité de con et d’incapable.

 

Fabrice se mue donc en professeur et m’explique –très clairement, d’ailleurs- comment procéder.

 

Il concède que le calcul des augmentations de loyers de la Loi de 1948 par rapport à la surface corrigée, est «  imbitable » (sic) ; avant d’enchaîner : « c’est pour cela que je vous le confie, c’est un travail chiant donc de collaborateur, ce n’est pas à mon âge que je vais m’emmerder avec des calculs ».

 

Il part sans me dire au revoir.

 

 

Jeudi, 14 novembre 2002

 

Je suis présent à 9 heures pétantes comme tous les jours désormais depuis les récentes allusions de Fabrice sur mes arrivées tardives.

 

Fabrice fait comme s’il ne me connaissait pas et m’accueille d’un « bonjour Monsieur », sa plaisanterie favorite. Ouf, Il est de bonne humeur.

 

Il est même plutôt gai, me montrant la photo d’une jeune fille sur un journal de l’Union des Jeunes Avocats qu’il vient de recevoir, pour me dire, en fin connaisseur et coureur de jupons, qu’il la trouve « pas mal ».

 

Puis il ouvre le courrier et maugrée contre ces Confrères qui doublent leurs télécopies d’une confirmation écrite par lettre.

 

Je lui confie qu’effectivement, comme lui je trouve cela coûteux en papier et aussi fastidieux qu’inutile ; moi même je me contente d’un simple fax et ne le double pas d’une copie courrier ( message subliminal pour Fabrice : je sous-entends que je suis économe du papier et des timbres du cabinet )

 

Revirement total de Fabrice : « eh bien, vous avez tort ; une télécopie c’est sale, on ne voit rien dessus, il faut toujours la doubler d’un courrier, ensuite quand vous recevez la confirmation par lettre du Confrère, vous n’avez plus qu’à jeter la télécopie pour ne pas alourdir le dossier ».

 

Je finirai schizophrène, vous dis-je.

 

Je retourne donc dans mon bureau, bientôt rejoint par Fabrice : « au fait, vous ne deviez pas vous rendre à une audience de procédure dans le dossier M…G… ? »

 

Je lui réponds qu’effectivement, je devais y aller mais que finalement j’ai préféré ne pas perdre mon temps à cette audience facultative, de simple mise en état, où nous ne risquons pas la clôture puisqu’il est précisé dans le bulletin de convocation du Tribunal, qu’il s’agit de vérifier si nous avons répliqué aux écritures adverses.

 

Au surplus, le Confrère adverse a écrit au Tribunal pour indiquer qu’il ne sollicitait pas la clôture.

 

Colère de Fabrice : « mais le magistrat pourrait très bien clôturer quand même ! Vous auriez pu écrire au Tribunal pour solliciter un report ! Vous êtes vraiment nul en procédure ! »

 

Comme je lui sors la lettre du Confrère et le bulletin ne mentionnant aucun risque de clôture, Fabrice me coupe brusquement en criant : « je ne veux pas le savoir ! »

 

Je n’ai d’autre solution que de courber l’échine et de repartir dans mon bureau.

 

J’entends Fabrice demander à Pascale s’il y a un risque de clôture ; sa compagne lui confirme que du moment que le bulletin ne précise pas que la clôture pourra être prononcée à cette audience et où de surcroît le Confrère a écrit au Magistrat qu’il ne la solliciterait pas, il n’y a aucun risque…

 

Fabrice se calme instantanément et plaisante avec Fatiha, la secrétaire de Pascale : « c’est encore vous qui avez pris mon Code de Commerce et ne l’avez pas replacé ? Qu’est ce que vous vouliez donc en faire ? »

 

Fin de l’incident.

 

Cet après midi, Fabrice arrive dans le secrétariat alors que je m’y trouve occupé à faire des photocopies. Fatiha lui dit qu’un « gros client » doit le rappeler.

 

 

Réponse de Fabrice en me regardant: « si c’est pour me donner 50 000 Francs, il n’y a pas de problème ; cela dit je ne sais pas si je les vaux, j’ai un collaborateur nul. »

 

Piqué au vif par cette attaque gratuite –une de plus -, je décide de prendre toutefois la réflexion sur le ton de la plaisanterie et réagis en disant, avec un sourire tout de même un peu crispé: « je proteste énergiquement »

 

Fabrice réplique du tac au tac : « vous n’avez rien à dire, c’est hélas vrai. » Puis il ajoute en soupirant : « beaucoup de suffisance et tout autant d’insuffisance… »

 

En ce qui concerne l’insuffisance, je ne sais, mais pour ce qui est de la suffisance, je pense être largement battu par Fabrice sur ce terrain.

 

L’ego surdimensionné de Fabrice le conduit notamment, à me demander de bannir de mes courriers l’expression « d’ordre et pour le compte de mon client », car il n’a « d’ordre à recevoir de personne ni de comptes à rendre à quiconque » (sic). Même chose  pour « je reste à votre disposition » car il trouve que « ça fait valet de chambre, c’est bon pour un collaborateur » (re-sic). Ses leçons de morale sur ma soi-disant suffisance n’en sont que plus déplacées.

 

Si seulement il pouvait avoir l’idée de devancer le week-end et de partir dès demain après midi à la campagne…

 

 

Aux alentours de 19 heures, Fabrice revient à la charge : « dites-moi Bruno… ». Il commence toujours ses phrases ainsi quand il a un reproche à me faire. Le simple fait d’entendre cette expression me fige sur place et me fait angoisser ; qu’a t’il donc bien pu encore trouver ?

 

« Dites-moi, Bruno, vous ne m’aviez pas informé de l’appel que vous avez reçu de le société S… ; qu’est ce qu’elle voulait ? »

 

Je lui réponds qu’effectivement il ne m’a pas semblé utile de l’avertir, la société en question ayant simplement appelé pour savoir si elle devait nous adresser une lettre nous mandatant pour la représenter en Justice, ou en rendre destinataire directement le Conseil de prud’hommes. J’ai demandé que la lettre nous soit adressée, comme il est d’usage.

 

« oui c’est bien ce qu’il m’a été dit ( quel intérêt alors de me le demander, si ce n’est pour vérifier ? la confiance règne…) , mais vous auriez dû m’en parler, la secrétaire a consigné l’appel et je leur ai téléphoné pour savoir ce qu’ils voulaient…j’ai eu l’air d’un con…vous avez vraiment un problème de communication ».

 

Trois quarts d’heure plus tard, le voilà revenu : « au revoir, Vernon. Au fait, vous avez un fax. Je ne vous l’ai pas apporté, je ne suis pas votre bonne, c’est vous qui êtes la mienne. Mais je vous le signale, estimez-vous heureux».

 

 

Comme je me dirige vers le secrétariat pour chercher mon fax, il en profite pour lire ostensiblement les papiers sur mon bureau ; il trouve une signification de jugement que Mélanie m’a confié, il y manque un timbre que je dois prendre la prochaine fois que j’irai au Palais.

 

« Tiens, c’est encore là, ça ? Mais il n’y a qu’un exemplaire, c’est pas deux d’habitude ? Et pourquoi il manque le timbre ? Et pourquoi il n’est pas daté ? »

 

Je lui réponds que Mélanie me l’a donné tel quel, je n’ai pas encore vérifié. Je m’attends à ce qu’il m’en fasse le reproche…eh bien non ! Il se contentera de dicter à Mélanie d’avoir à refaire le bordereau de signification. Pour une fois j’échappe à une critique, c’est un jour à marquer d’une pierre blanche !

 

Vendredi, 15 novembre 2002

 

Mes vœux sont exaucés : Fabrice part en week-end anticipé ! Mais je n’échapperai pas pour autant à la vacherie du jour : voyant sur mon bureau la photo de mon amie Nicola, Fabrice s’en saisit, la reluque de son oeil lubrique et me dit : « il manque le bas, c’est dommage… », avant d’ajouter, moqueur : « une femme si bien que ça, avec vous ? »

 

Mis à part cette énième réflexion désagréable, je passe un après-midi tranquille. C’est fou ce que l’ambiance peut être détendue quand il n’est pas là !

 

Lundi, 18 novembre 2002

 

Fabrice rentre détendu de son week-end de chasse ; nous avons reçu beaucoup de courrier, les affaires reprennent après une période de relatif creux, le voilà soulagé.

 

Surtout nous avons enfin de quoi dicter à Mélanie vu que nous avons reçu les éléments attendus, les dossiers se débloquent.

 

Vers midi, me croisant dans le couloir, Fabrice me toise, remarquant que je me suis fait couper les cheveux, et me dit : «il vous a raté, votre coiffeur ; j’espère au moins que vous ne l’avez pas payé ! »

 

Plus tard, dans son bureau, il reviendra à la charge en me disant : «vous avez les cheveux sales » (ce qui est faux, j’ai fait un shampooing ce matin), puis « approchez-vous ; mais oui, c’est bien ce que je pensais, vous perdez vos cheveux » (ce qui est faux également).

 

J’avais prévu de déjeuner avec Isabelle, la collaboratrice d’Aurélie LEANDRI; Fabrice se joint à nous –fait de plus en plus rare ces temps-ci.

 

Il nous assène ses histoires de chasse pendant tout le repas ; au moins il est à peu près aimable, mis à part quelques vacheries ; ainsi s’adressant au serveur, il lui reproche de l’avoir placé à côté de moi, au motif que « cela  va lui couper l’appétit », puis change de place.

 

Pendant le repas, il déplore ouvertement ne pas avoir un collaborateur digne de confiance à qui il pourrait se permettre de transmettre les rênes du Cabinet pendant qu’il passerait son temps à la chasse ou en voyage. Puis Fabrice ne peut s’empêcher de me redire qu’il comprend que LABRUT ait voulu me tirer dessus et qu’il est parfois tenté de faire de même…s’il est aussi bon tireur au pistolet qu’il l’est à la chasse, je ne crains rien de ce côté là.

 

Il nous paye le repas, je prends cela pour un dédommagement du désagrément de sa présence.

 

Dans l’après-midi, comme je me trouve dans son bureau en compagnie de sa belle-sœur Coralie, Avocate dans un autre Cabinet, il me présente à elle comme  étant « le plus nul des collaborateurs » et prétend que depuis mon arrivée, il a eu 19 mises en cause de sa responsabilité professionnelle dans les dossiers que je traite. Pour plaisanter bien entendu…mais la plaisanterie systématique visant à me rabaisser constamment, devient à la longue, pesante.

 

Coralie me demande de lui faire une recherche juridique sur internet ; Fabrice lui dit « il est nul, il ne trouvera rien » ; Coralie le démentira : « tu te trompes, en deux minutes il m’a sorti la circulaire UNEDIC que je cherchais ». Réponse de Fabrice : « il passe son temps à faire des jeux sur internet, je l’ai vu » ; c’est une fois encore une pure invention de Fabrice, mais est ce la peine de le préciser ?

 

Ensuite, comme Fabrice me reproche d’avoir écrit à un client qu’il pouvait interjeter appel d’un jugement, sans lui préciser qu’il disposait d’un mois pour ce faire, je lui réponds que cette annonce est prématurée, vu que le jugement du Tribunal de Grande Instance doit, avant d’être signifié au client ce qui fait courir les délais d’appel, nous être signifié par le Confrère Adverse ( on appelle cela une « signification à avocat » ) ; réplique de Fabrice : « effectivement, mais ce qui m’étonne c’est que vous le sachiez ».

 

Sur ce, Fabrice part en me disant : « j’ai un contrat de travail à rédiger, mais je ne vous le confie pas, vous ne savez pas comment on fait » ; je suis titulaire d’un DEA en Droit Social, j’ai une expérience professionnelle de bientôt 5 ans en la matière, mais je m’entends lui répondre, d’une voix résignée qui sonne comme une capitulation : « oui, Fabrice, vous avez raison, je ne sais pas faire ».

 

Mardi, 19 novembre 2002

 

Fabrice est d’excellente humeur ; normal, il a besoin de moi vu que Mélanie est en RTT, je lui fais donc office de secrétaire.

 

Il prend visiblement un malin plaisir à me dicter un courrier le plus vite possible ; manque de chance pour lui, j’arrive pratiquement à prendre en sténo.

 

Me croisant dans le couloir il me dit: « dans un dossier le Confrère est aussi jeune que vous, il a oublié de lever un état des créanciers inscrits avant de solliciter l’acquisition de la clause résolutoire du bail commercial ».

 

Je ne vois pas ce que la jeunesse a voir là dedans, il arrive à Fabrice lui-même, tout auréolé de son expérience professionnelle et du « haut » de  ses 51 ans, de faire des oublis…mais il est vrai que pour Fabrice, je suis jeune et con, – jeune donc con, devrais-je écrire.

 

Puis il me confie une assignation en quadruple exemplaire, à charge pour moi de lui prendre une date d’audience en référé au Palais ; en réalité un seul exemplaire est nécessaire et suffisant pour ce faire.

 

Comme à mon retour, comme il me réclame les trois exemplaires restants, je lui réponds qu’ils lui seront inutiles vu que la mention de la date d’audience, que je viens d’obtenir, n’y figure pas encore. La réponse fuse, sèche et tranchante : « mais si, crétin !  vous ne pensez tout de même pas que je vais demander à Mélanie de retaper la date sur l’assignation dans l’ordinateur ? ! Ce serait gâcher des feuilles, il suffit d’écrire la date à la main sur l’un de vos exemplaires. Il est vrai que vous êtes peu économe des fournitures du Cabinet, comme par exemple des timbres ».

 

Puis il avise un dossier de plaidoirie dans une affaire que j’ai traitée, dont nous venons d’avoir retour par le Greffe du Tribunal ; nous avons obtenu gain de cause en totalité, mais il se permet de relire l’entier dossier, histoire de vérifier si j’ai bien mis toute les pièces (quel intérêt, alors que l’audience est passée, que le jugement a été rendu et qu’il nous est favorable ?), comme il le ferait pour un stagiaire 1ère année. Je me demande parfois pourquoi il me garde comme collaborateur, s’il a aussi peu confiance en moi !

 

Evidemment, il trouve matière à redire, me reprochant pêle-mêle, d’avoir produit un document en original plutôt qu’en copie, et même d’avoir intégré  ce document au dossier, au motif qu’il est inutile de fournir les justificatifs des paiements partiels adverses, à son sens une simple mention desdits paiements suffit.

Il me laisse digérer ses réflexions puis revient à la charge, pour me demander de lui faire un décompte du temps passé dans les deux volets de l’énorme dossier de licenciement économique collectif dont j’ai la charge depuis mon arrivée au Cabinet, et qui va bientôt être plaidé devant la Cour d’Appel.

 

Cette comptabilisation du temps passé est un travail très pénible puisqu’il faut reprendre depuis l’origine l’ensemble de nos correspondances et actes de procédure (conclusions…) et fournir une estimation du temps consacré au dossier. Ce recensement est  rendu nécessaire et également difficile, par le fait que Fabrice ne note jamais au fur et à mesure sur la fiche de temps passé prévue à cet effet, ses propres diligences (téléphones, courriers…). C’est au moins la troisième fois que je m’attelle à cette tâche, la dernière datant d’à peine deux mois.

 

Après deux heures sous une montagne de papiers, je ne suis pas peu fier de moi : j’ai rédigé un tableau récapitulatif mentionnant la date de chaque diligence accomplie, sa nature, et le temps passé ; puis j’ai effectué le total en dissociant le temps consacré à l’affaire en première instance de celui relatif à la procédure devant la Cour d’appel. Enfin, j’ai recensé les honoraires facturés, puis j’ai divisé le total des honoraires par le total du temps passé pour obtenir notre tarif horaire.

 

Je le présente à Fabrice qui ne le regarde même pas ; « je n’en ai pas besoin, c’était juste pour voir si vous suiviez vos dossiers ». J’oscille un temps entre la rage et le découragement, pour finalement opter pour la deuxième solution. Les ordres stupides, les travaux ingrats et inutiles font également partie de mes séances quotidiennes d’humiliation, il faudra bien m’y faire.

 

Puis Fabrice entre en rendez-vous ; à un moment il sort, tout sourire pour me demander « ça va mon lapin ? » ; je n’apprécie guère cette soudaine familiarité totalement déplacée quand on sait comment il me traite d’ordinaire, et puis il n’est jamais rassurant de se faire appeler « mon lapin » par un chasseur…

 

J’obtiens très vite le fin mot de cette « gentillesse » : Fabrice a besoin que je lui fasse des photocopies pour sa cliente. Il me glisse au passage : « elle est complètement folle, je vais vous la refiler ».

 

Effectivement, comme je lui apporte les photocopies, Fabrice me présente à « la folle », comme étant « prêt à mettre mon talent de collaborateur à son service » ; en parlant de mon talent, Fabrice se retient ostensiblement d’éclater de rire…puis il dit à sa cliente qu’elle ne doit pas hésiter à m’appeler si elle a besoin de quoi que ce soit. Voilà comment Fabrice se « débarrasse », de manière élégante et  en douceur, d’un client pénible en le refilant à son collaborateur…La cliente en question n’y voit que du feu, ne se rend même pas compte que Fabrice ne remettra plus jamais le nez dans son dossier et se contentera de percevoir les honoraires. Quant à moi je suis –une fois de plus- le dindon de la farce.

 

Enfin, histoire de m’achever, Fabrice me confie comme « cadeau de fin de journée », un dossier à aller plaider à BOURGES demain matin à 9 heures, sachant que le premier train part de la gare de PARIS-AUSTERLITZ à 7 heures, je suis donc bon pour me lever aux aurores…

Avant de partir prendre un sauna, Fabrice me lance ironiquement «bonne soirée, couchez-vous tôt… »

 

 

 

 

Mercredi 20 novembre 2002

 

Aujourd’hui, RAS…c’est assez rare pour être souligné ! Mais l’explication est simple : le matin je suis à BOURGES, et quand je rentre en milieu d’après-midi, Fabrice est parti en vadrouille je ne sais où.

 

Lorsqu’il rentre en début de soirée, il est trop fatigué pour être désagréable. Même si je suis debout depuis 5 heures du matin, des journées comme celle là j’en voudrais plus souvent !

 

Jeudi 21 novembre 2002

 

Fabrice boîte, certainement l’une de ces crises de goutte qui le prennent parfois ; comme, assis à son bureau, il semble peiner à remettre l’une de ses boucles de chaussures, je lui demande s’il a besoin d’aide.

 

Il me répond, goguenard : « bonne idée, mettez-vous à quatre pattes sous le bureau, et léchez mes chaussures ».

 

Naïf que je suis ! Mais qu’est ce que je croyais ? Que ce type abject allait se muter en agneau tout simplement parce que je fais assaut d’amabilités envers lui ?!

 

Cela m’apprendra à vouloir être serviable…désormais je ne lui proposerai plus rien. Je me souviens du conseil judicieux de Christine : « avec Fabrice, surtout n’en fais pas trop, c’est inutile ; contente toi de faire ton travail, rien de plus »

 

Plus tard dans la journée, il me reproche devant les secrétaires, de ne pas avoir relancé un client au sujet de nos honoraires ; après vérification je m’aperçois que la note en question date de moins de huit jours.

 

Vendredi, 22 novembre 2002

 

Ce matin, je suis au Palais pour un dossier personnel ; en réalité j’ai déjà assuré le renvoi de l’affaire à distance, mais je ne résiste pas au soulagement de me trouver soustrait de Fabrice pendant quelques heures.

 

 

Après ce court instant de liberté, je regagne l’atmosphère glauque du Cabinet ; Fabrice est tout sucre tout miel, il a besoin de moi pour taper un protocole d’accord en urgence vers 13 heures, Mélanie étant partie. Je fais donc office de secrétaire.

 

Fabrice m’en sait gré mais ne pourra pas s’empêcher une réflexion sur mon absence de cravate et une allusion peu fine (le contraire venant de sa part serait étonnant ), sur ma petite amie Allemande et le fait que je préfère « les teutonnes ».

 

En milieu d’après midi, il part en week-end et c’est tant mieux. Qu’il y reste.

 

 

Lundi, 25 novembre 2002

 

Il pleut des hallebardes depuis trois jours ; Fabrice ne peut donc prendre sa moto et a certainement passé un mauvais week-end. Je me rends donc au Cabinet la peur au ventre car je sais pertinemment qu’il va me faire payer ce temps pourri bien que je n’y sois pour rien.

 

L’attitude de Fabrice est à la hauteur de mes craintes : il me grogne un « bonjour » de mauvais augure.

 

D’entrée, c’est à dire dès le rituel matinal de l’ouverture du courrier, je déguste : Fabrice me reproche –une fois de plus !- d’avoir écrit à la mauvaise personne dans le dossier de la maison de retraite, comprenez qu’il a encore changé d’avis et qu’il ne faut plus désormais s’adresser à Madame B…mais à la directrice de la maison de retraite directement. Ce dossier me rendra dingue, j’en viens à redouter d’avoir à rédiger le moindre courrier –qui sera, de toute façon et par principe, adressé au mauvais interlocuteur.

 

 

Puis c’est l’incident : j’ai le malheur de faire remarquer à Fabrice que le papier à en tête du client a changé et que la société qui a repris la maison de retraite ne s’appelle plus « Mon Repos » mais « Séniors».

 

Fabrice démarre au quart de tour et rugit: « mais vous êtes neuneu ou quoi ? Je vous ai toujours (sic ! ) dit qu’il fallait écrire à chacune des maisons de retraite ! »

 

J’essaie de canaliser ses hurlements en lui faisant comprendre qu’effectivement le « neuneu » a bien compris, mais que je voulais simplement lui signaler le changement de dénomination de la société cliente.

 

Réponse de Fabrice, toujours aussi enragé : « mais on s’en fout ! De toute façon je le savais déjà, ils m’ont écrit ! »

Encore eut-il fallu que je le sache…

 

C’est décidément ma fête, puisque Fabrice enchaîne : « d’ailleurs, dans ce dossier, vous ferez bien de ne plus insulter les clients. »

 

Là, c’en est trop. Je lui demande de m’expliquer en quoi j’ai pu les insulter.

 

Réponse de Fabrice « oui…non…euh, c’est vos phrases alambiquées…et puis n’arrêtez pas de les relancer pour obtenir des éléments… »

 

Ainsi, Fabrice me reproche d’assurer le suivi de mes dossiers ! Et en relançant les clients régulièrement (c’est à dire toute les 3 semaines), je les insulterais ! On croit rêver !

 

Bien entendu, si je ne le faisais pas, je me ferais reprocher mon manque de diligence…

 

Histoire d’enfoncer le clou, Fabrice poursuit : « d’ailleurs, j’hésite à vous présenter encore des clients, vous m’en  faites perdre »

 

Aujourd’hui, j’ai décidé de ne pas me laisser faire ni de lui laisser dire n’importe quoi ; je lui demande donc la liste des clients qu’il aurait perdus à cause de moi.

 

Pris de court par ma répartie, Fabrice me répond avec un sourire ironique : « tous ».

Autant dire, aucun !

 

Je réplique : « alors nous n’avons plus qu’à fermer le cabinet ! Et c’est à se demander pourquoi vous me gardez ! »

 

Mélanie vient interrompre cette passe d’armes et fournit un échappatoire à Fabrice, lequel se saisit du parapheur qu’elle lui tend en maugréant : « celui-là, il a le don de m’énerver dès le matin ! »

 

« Celui-là » regagne son bureau.

 

 

Hélas, il me faut retourner dans celui de Fabrice, passage obligé pour prendre une cassette de dictaphone. Fabrice me demande si je sais ce que veut dire « code NAF » ; je l’ignore mais j’essaie de trouver : « norme…administrative… » Fabrice me coupe : « fécale, c’est cela, oui ! »

 

Par ce jeu de mots d’une grande finesse, il me fait comprendre que sa colère est passée –du moins momentanément-.

 

Puis il revient dans mon bureau, tournant manifestement « autour du pot » pour me faire comprendre qu’il aimerait que je le substitue à une audience à VILLENEUVE SAINT GEORGES : « vous allez voter, vous, pour les élections cet après-midi au Palais ? Moi je voudrais bien, mais il y a cette audience à VILLENEUVE SAINT GEORGES…c’est au bout du monde…c’est dommage, c’est vous qui avez suivi le dossier…ça va encore me prendre des heures…en plus les clients sont chiants et les conseillers prud’hommes sont cons comme des bites (merci pour eux !) »

 

J’ai parfaitement compris où il voulait en venir et prends les devants : « oui, vous avez raison, Fabrice, ce serait mieux que j’y aille, vous allez perdre un temps fou. On pourrait dire aux clients que vous êtes bloqué par la grève des routiers ? »

 

« non, dites-leur plutôt que j’étais à MARSEILLE pour le week end et que mon avion a 4 heures de retard »

 

J’hérite donc d’une audience au fin fond du Val De Marne, ce qui soulage Fabrice et lui rend sa bonne humeur…par mon « sacrifice », j’achète la paix sociale. 2 heures de transport en commun et une abstention aux élections ordinales valent bien une fin de journée tranquille !

 

Par la suite, toutes les occasions sont bonnes pour Fabrice de venir dans mon bureau : il me demande mon avis sur les honoraires à réclamer à un client, sur la confirmation d’une faute d’accord de Mélanie qui a écrit « l’affaire ayant échouée »…autant de renseignements pour lesquels Fabrice aurait manifestement pu trouver la réponse tout seul. A mon avis il doit regretter son emportement de tout à l’heure et essaie –maladroitement- de renouer le contact.

 

Je fais –une fois de plus- montre de la plus parfaite naïveté. Mes années de Séminaire m’auraient-elles à ce point marqué, pour que je sois poussé à chaque fois à pardonner à ce type et à penser qu’il puisse avoir des remords ? Toujours est-il que je reçois une nouvelle douche froide quand, chargé par Pascale d’expliquer à Fabrice comment on consulte le courrier électronique, je l’entends dire à Mélanie : « vous me montrerez, Vernon n’est absolument pas pédagogue ».

 

Puis, voyant le moteur de recherche Google à l’écran, il s’exclame : « c’est quoi, ça ? gougueule ? Gogol ? C’est pour… »

Il ne finit pas sa phrase, mais tout le monde, à commencer par moi, a compris qui il désignait…

 

Le Gogol part donc en audience à Villeneuve Saint Georges pour rendre service à son bien aimé patron.

 

Celui-ci m’appelle vers 16 heures, goguenard : « allô, Vernon ? Je suis toujours bloqué à Marseille…(quelle bonne blague !) ça s’est bien passé ? Je suis bien content que vous y soyez allé, quand je vois le temps que ça prend…allez à tout à l’heure, mon petit Bruno ».

 

A mon retour, il vient me voir dans mon bureau pour me dire qu’il a du travail pour moi ; une fois de plus, j’ai une réaction naïve en montrant de l’enthousiasme ; je le paie aussitôt et cash, Fabrice s’exclamant dans les couloirs : « mais il est con, ce type ! On lui donne du boulot et il est content ! »

 

Quelques minutes plus tard, il me trouve occupé à voter par internet aux élections ordinales. Comme il me demande qui j’ai choisi comme Dauphin du Bâtonnier, je réponds « Edouard de Lamaze, il est pas mal ». Fabrice prend la balle au bond : « pas mal ? Je le savais bien que vous étiez pédé ! » Tandis que je tente –misérablement- de lui expliquer que mes considérations étaient davantage de l’ordre de la compétence que de celui de l’esthétisme, Fabrice s’en va, content de son « bon mot ».

 

Il me rappelle sur le portable à 20 heures 15, je ne décroche pas tellement je suis excédé; il ne laisse pas de message. Je n’en peux plus de ce type.

 

Mardi, 26 novembre 2002

 

La journée commence mal : je suis réveillé depuis 4 heures du matin, impossible de me rendormir ; hier soir j’étais tellement « à cran » suite au traitement de choc infligé par Fabrice tout au long de la journée, que je me suis disputé pour une broutille avec ma petite amie Nicola, lui raccrochant presque au nez. Ce que je subis au Cabinet a des répercutions directes sur ma vie privée, sur mon humeur, sur mon moral, sur mon sommeil, sur ma santé. Ce matin je me sens proche de craquer.

 

Pendant ces heures d’insomnie, je me suis posé de multiples questions. Que faire ? Mettre les choses au point avec Fabrice, lui dire ce que je pense de son attitude ? S’il le prend mal, je m’expose au mieux à ce qu’il me donne mon préavis, au pire à une double ration de brimades.

 

Partir ? Pour aller où ? Pour retomber sur un BARNIER, une BOSCO, un LABRUT ? J’ai bien essayé de courir ce risque, en postulant dans d’autres cabinets à l’insu de Fabrice, à plusieurs reprises je me suis fait griller la priorité par un collaborateur disponible immédiatement, sachant que de mon côté je dois un préavis de deux mois à Fabrice. J’ai déposé mon CV sur le site internet de l’Union des Jeunes Avocats. Je scrute les petites annonces de collaboration dans la Gazette du Palais comme l’oiseau en cage guette l’ouverture pour s’envoler.

 

M’installer ? Avec quel argent ? J’y ai pensé, j’ai fait mes comptes, je n’ai pas encore les reins assez solides financièrement. Ce serait du suicide.

 

Alors, je subis. Je n’ai pas d’autre choix pour l’instant. Je fais le dos rond en attendant des jours meilleurs, sous des cieux plus cléments. Il faut tenir, tenir, TENIR.

 

A mon arrivée au Cabinet, Fabrice me donne le ton de la journée : il est de fort méchante humeur, sous l’action conjuguée de la pluie et des grèves de transports. Comme il n’a pas de Cégétiste sous la main, c’est moi qui vais dérouiller.

 

Cela commence dès l’escalier : il est au premier entresol quand j’arrive à la porte vitrée du rez de chaussée ; il me fusille du regard et ne m’attend même pas. Il se contente de laisser la porte du Cabinet ouverte, preuve qu’il sait pertinemment que je le suis de quelques mètres.

 

D’entrée il hurle contre les fonctionnaires, qualifiés de « sous-merdes » (merci pour eux !) ; j’ai alors le malheur d’évoquer une possible grève des postes, Fabrice me répond d’un ton très agressif : « j’ai eu quatre lettres ce matin, votre grève des postes, elle ne concerne que vous ! »

 

Je bats en retraite dans mon bureau ; coup de chance, j’ai une audience en fin de matinée, je sens qu’elle va durer très longtemps…

 

Fabrice aura juste le temps, avant que je parte, de me lancer, devant Pascale:

« le Confrère dans le dossier S…est infernal, il n’a toujours pas conclu alors qu’il a nos écritures depuis 10 mois, enfin, mes écritures parce que les vôtres étaient nullissimes, dois-je vous le rappeler ? »

 

Je décide de le prendre sur le ton de la plaisanterie et prends Pascale à témoin, en m’efforçant de rire : « il me sort des vacheries et il est content »

 

Fabrice réplique en souriant : « non, justement, je ne le suis pas du tout ». Son ton détendu me prouve le contraire. Il est content. Pas de moi, mais de lui. De son humour irrésistible.

 

A mon retour, il me laisse relativement tranquille, ne venant dans mon bureau que pour tenter de me prendre en défaut en croyant déceler des erreurs dans les dossiers que je traite ; il n’y arrive pas, je suis capable de lui démontrer le bien fondé de chacune de mes actions ; mais je le sens qui cherche –en vain- quelque chose à me reprocher.

 

A défaut de reproches, j’essuie quelques moqueries, par exemple Fabrice s’amuse à me parler en singeant l’accent allemand, pour faire allusion à ma petite amie.

 

Comme je lui annonce son arrivée en France demain, il émet des doutes sur ma productivité de fin de semaine au Cabinet.

 

Lundi, 16 décembre 2002

 

Cela fait trois semaines que je n’ai pas rempli ce journal au jour le jour. Pas le temps de s’apitoyer sur mon sort en ce moment. Et puis je dois reconnaître que Fabrice a fait de gros efforts pour être à peu près correct.

 

J’écris « à peu près » car pendant cette période, j’ai quand même eu droit à quelques « piques » de sa part :

 

-         un « vous couchez avec l’ennemi, vous êtes un traître », avant de feindre de s’étonner : « mais elle est encore avec vous ? ça ne durera pas ! » puis de m’achever par un « vous me donnerez la date de votre mariage, je crois que je serai pris ce jour là… », auquel je me suis permis de répondre « mais qui vous dit que vous serez invité ? »

 

-         une colère noire jeudi dernier contre les grévistes des transports en commun « auxquels il faut envoyer l’armée » parce que Mélanie était bloquée Gare du Nord et ne pouvait venir travailler. Fort heureusement une audience au Palais me fit échapper à la furie, laquelle se reporta sur son pauvre téléphone…

 

-         une réflexion d’autant plus désagréable qu’elle était injuste, concernant un dossier de plaidoirie soi-disant mal fait.

 

Mais globalement, Fabrice m’a bien traité :

-         aucune réflexion sur mes absences pour audiences personnelles, même et y compris quand je n’ai pas osé les lui signaler à l’avance ;

-         preuve de ses efforts, Fabrice a accepté plusieurs fois de déjeuner avec moi, ce qui devenait rare ces temps ci ; certes nous n’avons pas grand-chose à nous dire et notre conversation se limite souvent à demander le pain ou le sel, mais nos silences sont plus gênés qu’agressifs ;

-         Fabrice a même poussé la sympathie jusqu’à rire de quelques unes de mes blagues ; d’ordinaire, elles lui inspirent uniquement le mépris ;

-         Il m’a offert un agenda pour 2003, cadeau d’un client. Quand il veut il peut se montrer supportable.

 

J’avais presque décidé de reléguer ce journal dans les oubliettes de ma mémoire, et venais même à regretter d’en avoir eu l’idée.

 

Et puis aujourd’hui, patatras : Fabrice-Jekyll redevient FOUCHS-Hyde, me poussant à reprendre du service pour écrire quelques lignes de plus sur son acte d’accusation…

 

Dès mon arrivée, je sens qu’il est dans un mauvais jour ; un « bonjour » renfrogné salue mon apparition.

 

Cinq minutes s’écoulent avant qu’il déboule dans mon bureau, l’air agacé:

« Dans le dossier Q…c’est vous qui avez adressé vos conclusions à la cliente avant que je les corrige ? »

 

Je lui réponds que je n’ai pas ce pouvoir, vu que je dois soumettre tout travail aux fourches caudines de sa signature. Rien ne part sans son aval –ce qui fait de lui le co-responsable de mes éventuelles boulettes, même s’il a une fâcheuse tendance à l’oublier.

 

Fabrice enchaîne : « n’empêche, vous avez demandé dans le dispositif de faire application de la loi pénale, or si le parquet n’a pas fait appel, l’affaire ne sera rejugée que sur les intérêts civils…vous ne faites attention à rien ! Cela ne vous fait peut être rien à vous de passer pour un con, mais pas moi et c’est moi qui vais plaider cette affaire ! »

 

Toutefois il tempère : « bon, c’est pas bien grave…mais quand même ! »

 

Encore moins grave même que Fabrice le pense ; est il besoin de préciser que, naturellement, le parquet avait fait appel –de même que l’adversaire…

 

Quelques dizaines de minutes s’écoulent avant qu’il revienne à la charge, le visage fermé, l’air vaguement livide :

 

« Dans le dossier M….j’ai un gros problème : l’enveloppe contenant l’argent liquide déposé par l’adversaire pour le client a disparu ! »

 

Je n’en crois pas mes oreilles. Un temps je crois qu’il s’agit de l’enveloppe de 400 € que ledit adversaire est venu nous déposer vendredi ; en l’absence de Fabrice je lui ai délivré un reçu et j’ai mis l’enveloppe sur son bureau.

 

Monsieur M…est un brave retraité algérien, retardataire dans le paiement de ses loyers et qui a l’idée géniale de venir faire des règlements ponctuels entre les mains de Fabrice plutôt que directement entre celles de son bailleur. Je ne comprends pas Fabrice d’accepter ces complications avec les risques que cela comporte, de conserver de l’argent liquide dans un dossier.

 

La preuve : ce n’est pas mon enveloppe de vendredi qui a disparu, mais celle contenant l’ensemble des paiements antérieurs, soit 730 € très exactement.

 

Je me souviens que quand j’avais pris le dossier pour y mettre le double du reçu délivré à Monsieur M…, j’avais déjà remarqué la disparition de cette enveloppe mais ne m’en étais pas inquiété outre mesure : soit Fabrice l’avait remise au client, soit ce dernier la lui avait laissée en règlement de ses honoraires. L’idée d’un vol ne m’était jamais venue à l’esprit.

 

Ainsi, il y a un voleur parmi nous ! Voilà qui ne va pas améliorer l’ambiance ! Le reste de la journée se passera dans un climat lourd de suspicion ; tous le monde a vu Fabrice compter et recompter ses sous dans la cuisine avant de les mettre dans ce dossier ; nous sommes tous des coupables potentiels.

 

Mélanie et moi le sommes un peu plus que les autres : moi qui suis ce dossier, elle qui ne pouvait ignorer l’existence de cette somme ni sa consistance, dans la mesure où je lui avais dicté le 2 décembre une lettre au client pour lui signaler avoir 730 € à sa disposition et lui demander de passer les chercher.

 

Entre sa secrétaire et moi, Fabrice a vite choisi « son » coupable : il vient me voir et me dit tout de go qu’il « soupçonne fortement un ancien curé… » Même s’il me montre qu’il plaisante, je trouve ce genre d’allusion de fort mauvais goût.

 

Ce vol est l’occasion de faire le point sur plusieurs disparitions inexpliquées ces temps-ci : Pascale avait déjà constaté la perte d’une enveloppe d’argent liquide destinée à la femme de ménage, mais ne l’avait pas ébruité ; moi-même suis orphelin d’un dictaphone, de deux ou trois parapluies ( dont l’un disparu dans la cabine de douche où je l’avais mis à sécher, il ne peut donc s’agir d’un client « distrait » ), de ma trousse de secours et d’un stylo Mont Blanc tenu pour égaré mais dont je me demande bien, avec le recul, s’il ne m’a pas été chouravé.

 

Fabrice semble très contrarié (ce qui se comprend !), au point de se retrouver muet comme une carpe à l’heure du déjeuner et de sortir de table sans prendre de café.

 

En fin d’après midi, quelques bières lui ont redonné du baume au cœur, à défaut de son enveloppe. Pour gage de son tonus retrouvé, j’ai droit à un « vous n’avez rien compris, vous n ‘écoutez jamais rien » pour la seule et unique raison que, textes à l’appui, je soutiens une position contraire à la sienne dans un dossier.

 

La journée se termine sur cette entrefaite, du moins celle de Fabrice qui part sans me dire au revoir ; la mienne doit durer encore jusqu’à 21 heures. Fermez le ban.

 

Mercredi, 18 décembre 2002

 

Hier j’étais en audience à Versailles, ce qui m’a permis de m’évader. J’ai traîné afin d’être le moins possible au contact de Fabrice.

 

Il a visiblement profité de cette journée presque sans me voir pour faire le plein de fiel, puisqu’il me ressort un arsenal de plaisanteries vaseuses :

 

« Vous couchez avec une Allemande, avec l’ennemi. Vous êtes un traître. Vous serez tondu ! »

 

Aux secrétaires : « il faut vraiment que je retrouve cette enveloppe d’argent, sinon je ne paierai pas Vernon ! » Puis se tournant vers moi : «  Personne n’aura de cadeau de Noël, parce que vous avez pris mon enveloppe… »

 

A un client au téléphone, alors que je suis dans la pièce: « j’enverrai mon collaborateur, je ne l’ai pas encore viré ».

 

Dans mon bureau : « résolution pour 2003 : les dossiers personnels sont interdits, ou plutôt vous me verserez 80 % sur ce que vous vous facturez ».

 

Dans la soirée, je trouve Fabrice déconfit à son bureau, portable en main : il a fait une mauvaise manipulation et n’arrive plus à supprimer le renvoi de tout message vers sa boîte vocale, si bien qu’il ne peut plus être joint en direct.

 

Il lance un « je sens que je vais m’énerver ! » de mauvais augure ; je décide donc d’éteindre l’incendie qui couve en lui et lui propose de l’aider à résoudre son problème. Quelques minutes plus tard, après consultation du manuel, je réussis à annuler la fonction de renvoi. En guise de remerciement, j’ai droit à un « il faut bien que vous serviez à quelque chose… »

 

Jeudi, 19 décembre 2002

 

D’entrée, je sens qu’aujourd’hui je vais déguster : Fabrice me lâche un « bonjour » glacial. Il est préoccupé. Il n’a pas digéré le vol de l’enveloppe. De plus il est grippé depuis quinze jours ce qui l’empêche d’aller voir son père, de peur de le contaminer. Enfin, il vient d’apprendre qu’il doit se rendre spécialement à Rouen pour consulter un dossier pénal, ce qui va retarder sa semaine de vacances. Trois « bonnes » raisons de s’en prendre à sa victime expiatoire favorite.

 

En guise de hors d’œuvre, j’ai droit à trois « descentes » de Fabrice dans mon bureau –une par souci !

-         la première, pour me reprocher d’avoir réclamé des honoraires à un client alors qu’il a un forfait ; comme je lui fais remarquer que je n’ai pas sollicité de nouveaux honoraires, mais le paiement du forfait non réglé depuis deux mois, Fabrice attaque : « mais si, il a payé ! si cela n’est pas indiqué sur la note d’honoraires, c’est une erreur de secrétariat ! vous auriez dû me demander…encore un courrier inutile! » . Une fois de plus je n’y suis pour rien, une fois de plus  c’est de ma faute…

 

-         la seconde, pour me traiter de « con » parce que je me suis rendu au Palais hier pour demander où en était le dossier pénal de Monsieur E… ; le greffe central s’est aperçu que ce dossier ne lui a pas été transmis par le commissariat de Police du 7ème et l’a appelé ; personne n’a pu retrouver la trace de ce dossier. J’en réfère au client, pour qui la perte de son dossier est plutôt une bonne nouvelle, mais Fabrice explose : « mais pourquoi vous lui dites ça ? et quelle idée d’aller remuer ciel et terre pour retrouver ce dossier ! Il fallait ne rien dire ! ».

 

Je lui réponds que ce n’est pas moi qui ai « remué ciel et terre » ni demandé qu’on retrouve ce dossier, que je me suis contenté de me rendre au service du Parquet où il était censé être, pour le consulter, comme il me paraît normal à un mois de l’audience et comme d’ailleurs il m’avait demandé de faire. Fabrice répond, énervé : « il fallait juste dire : bonjour Madame, vous avez ce dossier ? Non ? C’est pas grave, merci Madame, au revoir Madame ». Dans quelques jours je me ferai certainement passer un savon parce que je ne me suis pas préoccupé du devenir de ce dossier…

 

-         la troisième, pour m’accuser d’avoir demandé à une cliente, une pièce qui se trouverait déjà au dossier. Cette cliente est de totale mauvaise foi, elle est coutumière des attestations de complaisance, des licenciements (mal) montés…Nathalie, à qui je succède, m’a prévenu de m’en méfier. Effectivement pour masquer ses carences à me procurer les pièces en temps utile, elle prétend me les avoir déjà adressées…et trouve en Fabrice, une oreille attentive.

 

 

Après ces trois coups de semonce, Fabrice sort l’artillerie (très) lourde ; il n’est jamais aussi blessant et rustre que quand il croit faire de l’humour. Il débarque ainsi une quatrième fois dans mon bureau, avec aux lèvres son sourire satisfait de lui qu’il prend quand il va dire une de ces énormités qu’il est bien le seul à trouver intelligentes. Ravi de son petit effet, il me sort :

« Allez, Bruno, maintenant assez joué ! Rendez moi mon enveloppe de 750 Euros ! Avouez que c’est vous ! »

 

Je décide de le prendre sur le ton de la plaisanterie bien que je n’apprécie pas trop ce genre d’allusions ; je lui fais remarquer que cela représente le prix de deux voyages pour aller voir ma petite amie à Munich.

 

Fabrice reprend la balle au bond : « dites moi, combien de fois lui faites vous l’amour dans le week-end ? Que je sache, par rapport aux 750 Euros, combien ça fait du coup tiré… »

J’encaisse sans rien dire. Je me renferme dans une bulle sur laquelle glisserait sa bave visqueuse de crapaud libidineux. Ce n’est qu’avec le recul que je réalise qu’il vient ni plus ni moins de traiter ma petite amie de pute.

 

Fabrice n’a pas attendu ma réaction, il se trouve déjà dans le couloir pour dire à qui veut l’entendre, que je suis amoureux. On dirait un gosse de maternelle.

 

Quelques minutes plus tard, nouveau coup de griffe : je reçois au courrier une offre pour une croisière en Méditerranée. Réaction de Fabrice : « vous irez avec Fraulein ».

 

A peine ai je eu le temps de me remettre des vacheries du matin, pendant ma pause de midi, qu’il remet ça : « tiens, mais vous avez acheté un tableau ? ah, c’est pour votre père…je croyais que c’était pour votre Gretschen… »

 

J’ose timidement lui faire remarquer qu’il semble anti-Allemand, ce à quoi il me répond qu’effectivement, il l’est, avant de me demander en se tordant de rire –Dieu qu’il est drôle et fin, cet homme là !- : « vous êtes amoureux alors ? Comment elle s’appelle ?  Nicola ? C’est un nom de mec, je le savais bien que vous étiez pédé ! Et vous allez la présenter à vos parents pour Noël ? Et vous comptez vous marier ? »

 

Je ne sais quoi lui répondre, je suis rouge cramoisi. Cette situation me met terriblement mal à l’aise. Comment réagir ? Rire avec lui à mes dépens ? Lui claquer le beignet ? J’en ai follement envie, chaque jour davantage. Je tente un « occupez vous de vos fesses » auquel il répond « je préfère mes couilles », nous sommes décidément entre gentlemen. J’ai les larmes aux yeux, je n’en peux plus.

 

Fabrice doit avoir senti qu’il est allé trop loin, car il revient me dire « vous savez, je plaisante comme ça, mais votre copine est charmante, elle est très jolie, je suis content pour vous. Je trouve que vous êtes nettement plus agréable depuis que vous la connaissez. Si, si, je suis sérieux ».

 

Et comme pour rechercher un satisfecit, il va prendre une collaboratrice à témoin : « n’est ce pas que Vernon est plus agréable depuis qu’il connaît sa copine ? »

 

Puis il entrouvre ma porte, juste pour le plaisir de crier « ein Volk, ein Reich ! » C’est un cauchemar. Je me sens revenir cinq ans en arrière, au point de départ, chez LABRUT.

 

Après m’avoir lancé un « le téléphone sonne, répondez, Vernon, prenez une voix de fille », il part sans un au revoir. Tant pis pour lui, il ne saura donc pas que je suis au Palais demain matin.

 

Vendredi, 20 décembre 2002

 

Aujourd’hui je n’ai nulle envie de voir Fabrice ; en outre je n’ai pas osé lui dire que j’ai réservé ma place dans l’avion pour Munich de 15 heures 30.

 

Tel un gamin voulant sécher l’interro de maths, je joue donc la grande scène du malade imaginaire ; rien de plus facile, il me suffit d’appeler Mélanie entre 8 et 9 heures, avant l’arrivée du « big boss » ce qui m’évitera des explication trop longues.

 

Je suis donc officiellement cloué au lit avec une gastro-entérite ; l’excuse passe d’autant mieux que Fabrice lui-même ne se sent pas très bien depuis quelques jours et qu’un virus traîne.

 

Je n’ai pas la conscience tranquille mais cette journée de répit me fait le plus grand bien. Je me sens revivre.

 

Fabrice ne me téléphonera pas pour prendre de mes nouvelles. Tant mieux.

 

Lundi, 23 décembre 2002

 

Ce matin, surprise ! Le cabinet est quasi désert, tous se sont accordé une pause aux veilles de Noël – Fabrice le premier.

 

Je ne le verrai donc pas aujourd’hui.

 

Il me faudra me contenter de trois appels téléphoniques de sa part depuis sa maison de campagne, pour me demander notamment de me rendre à Nanterre y prendre un jugement.

 

Fabrice n’en a pas pour autant renoncé à son venin ; comme je lui raconte avoir été « malade comme une bête » il me rétorque « c’est normal, les bêtes ont des maladies de bêtes ».

 

Mardi, 24 décembre 2002

 

Fabrice m’appelle en courant de matinée depuis sa maison de campagne.

 

Comme un fait exprès, nous avons une urgence au Cabinet : un administrateur de biens nous demande de délivrer une notification d’augmentation de loyer à un locataire avant le 1er janvier, faute de quoi nous serions hors délais et le bail se trouverait reconduit pour 3 ans aux conditions antérieures.

 

Pour tout arranger, le client ne nous a pas communiqué l’intégralité des pièces nécessaires ; je ne dispose que d’un bail de 1972, d’une échéance de loyer et du seul bail consenti au locataire du dessus en 1998 pour un montant 2 fois plus élevé.

 

Or la Loi exige de communiquer au locataire, à l’appui de la demande d’augmentation, six références de loyers pour des locaux comparables dans le voisinage, dont au moins les deux tiers doivent concerner des baux consentis depuis plus de 3 ans.

 

D’ordinaire le client nous fournit ces éléments, ce n’est pas le cas du Cabinet N… ; j’ai donc 5 jours pour trouver des références et faire délivrer la notification.

 

Réaction de Fabrice quand je lui expose cette difficulté : « débrouillez-vous, j’arrive jeudi (rappel : nous sommes mardi 24 décembre…) et tout doit être prêt d’ici là. Vous n’avez qu’à prendre exemple sur le dossier B… »

 

Puis il enchaîne : « dites moi, vous avez lu le jugement que vous êtes allé chercher hier à Nanterre et que vous m’avez faxé ? Le Juge a rendu une décision délirante, il ne répond pas à notre argumentaire, c’est certainement encore un de ces cons qui utilisent internet… »

 

Fabrice a encore trouvé un moyen détourné de m’insulter, son passe temps favori avec l’équitation. Et contrairement à ses chevaux, je ne peux pas ruer, surtout à distance…je fais donc semblant de n’avoir rien entendu. De toute façon, si je devais relever chacune de ses piques, je me serais tiré une balle dans la tête depuis longtemps.

 

Avant qu’il ne raccroche sans autre formalité, je lui lance un « joyeux Noël » ; Fabrice, qui a visiblement oublié que nous sommes le jour du réveillon, balbutie un « ah oui, c’est vrai…joyeux Noël à vous aussi ».

 

Jeudi, 26 décembre 2002

 

Fabrice semble relativement détendu ; j’ai même droit à une invitation à partager son repas et celui de Pascale. Nous nous retrouvons donc dans une crêperie, l’un des seuls restaurants encore ouvert dans le quartier en cette période de fêtes.

 

Je me retrouve donc à l’un de ces déjeuners où l’on se regarde en chiens de faïence, sans trop savoir quoi se dire. Mon rôle se cantonne à écouter religieusement Fabrice, de toute façon il ne prête aucune attention à ce que je dis.

 

Le cidre aidant, Fabrice se fait plus jovial ; comme il me demande si je vais à Munich pour le réveillon du Nouvel An, je me lance : « au fait, j’aimerais également y rester le 2…et le 3…enfin, faire le pont jusqu’à lundi ».

 

Fabrice me coupe  « vous voulez vos vacances, quoi ! Du moment que Mélanie a de quoi taper… c’est mou en ce moment, je ne sais pas quoi lui dicter ».

 

Je suis tellement ravi d’avoir obtenu ce que je n’osais pas demander depuis quinze jours, que j’offre le repas à Pascale et Fabrice ; je dois bien être le seul collaborateur de Paris qui invite ses patrons à déjeuner !

 

Pour tout remerciement, j’ai droit de la part de Fabrice à un « c’est déjà cela de récupéré sur les 700 Euros que vous m’avez volés… »

 

Je ne relève pas, à quoi bon ? Je me contente donc d’encaisser l’accusation et de décaisser mes euros.

 

Sur le trottoir, Fabrice se lâche. C’est fou comme l’alcool peut délier les langues. Mais pour une fois je ne suis pas sa cible, il se défoule sur son associée Aurélie Léandri (qui n’est pas là pour se défendre).

 

Après une première charge : « je crois qu’on va s’en séparer, elle vient encore de me remettre un chèque en retard, et puis elle est de plus en plus insupportable, avant elle avait au moins quelques moments drôles… », il y va franco, avec sa délicatesse habituelle, n’hésitant pas à me prendre à partie : « Bruno, qu’est ce que vous en pensez ? N’est ce pas qu’Aurélie Léandri doit être mal baisée ? »

 

Je bredouille que je n’ai aucun avis sur le sujet, que mieux vaut demander au principal intéressé, à savoir son mari. Cette situation est réellement gênante, je me vois mal critiquer son associée…surtout sur ce plan là !

 

Pascale renchérit : « et puis Fatiha ( sa secrétaire ) n’en peut plus de l’entendre glapir après Christine, ou lui dicter fort dans le secrétariat ; il va falloir trouver une solution, on va lui mettre sa secrétaire dans son bureau. Fatiha en est réduite à venir travailler le dimanche pour être au calme ! »

 

Vendredi, 27 décembre 2002

 

Malgré le week-end qui s’annonce, Fabrice est bougon. Je suppose qu’il n’y avait pas de chèque au courrier de ce matin.

 

En fait, il vient de rentrer dans un nouveau cycle de « titillage de collaborateur », consistant à me reprocher tout et surtout n’importe quoi. Ce cycle précède généralement celui des colères et des insultes. L’ennui avec Fabrice, c’est que ses cycles se renouvellent bien plus fréquemment que tous les 28 jours.

 

Aujourd’hui j’ai donc droit à la phase 1, celle du titillage. Cela commence doucement ; Fabrice fait irruption dans mon bureau, l’air triomphateur :

« je sais pourquoi nous ne sommes pas payés dans les dossiers M…G….(les fameux dossiers où il me change tous les jours le nom du destinataire de nos courriers ; je frémis)…vous avez facturé au nom de A…plutôt que la société D ! »

 

Je réponds à Fabrice que les dossiers nous viennent de A…et qu’il nous a toujours réglés les factures libellées à son ordre, sans jamais réclamer qu’elles le soient au nom de D…mais il n’en démord pas : j’ai une fois de plus, fauté.

 

Quelques minutes s’écoulent encore avant que Fabrice ne revienne à la charge : 2ème incursion sur mes terres, pour me reprocher de ne pas avoir assez facturé sur un autre dossier du même client.

 

Puis 3ème visite ( le tout en moins d’un quart d’heure ) pour un motif tellement futile que je l’ai oublié ; en revanche j’ai bien retenu que cela a été pour Fabrice l’occasion de me traiter de « neuneu » ( sic).

 

Mais j’ai trouvé de quoi l’apaiser : en étudiant plus attentivement les pièces du dossier, je m’aperçois qu’en fait l’urgence du 24 décembre pour le 1er janvier, n’en était pas une. Le client s’est trompé, compte tenu de la date du bail ce n’est pas avant le 1er janvier 2003 qu’il doit délivrer au locataire une proposition de nouveau loyer, mais au 1er janvier 2004.

 

Pourtant cette bonne nouvelle, loin de calmer Fabrice, le met dans une rage folle. Je deviens la cible naturelle de son courroux

« et vous me dites cela maintenant ? vous ne pouviez pas le voir avant ? vous avez travaillé en pure perte sur ce dossier pendant 3 jours ! On ne peut vraiment pas vous faire confiance ! Et les honoraires, comment je vais faire pour les demander au client ? Vous êtes vraiment nul ! »

 

J’ai beau protester faiblement que j’ai été induit en erreur par le client qui m’a juré que le bail avait été renouvelé par jugement de 1991 ce qui pouvait faire croire que l’échéance de renouvellement (de 3  en 3 ans) était en 2003, Fabrice a décidé de me faire porter le chapeau, un point c’est tout. Aucune discussion possible, je n’ai plus qu’à ramper, à m’écraser tout en essuyant des propos peu compatibles avec les obligations de délicatesse et de tact auxquelles les Avocats sont en principe tenus. Fabrice n’a certainement pas dû prêter le même serment que moi.

 

Le client, lui, est content. Il s’excuse de son erreur et de sa sollicitation en urgence, me remercie au téléphone et me demande de lui adresser une note d’honoraires. Je répercute l’information auprès de Fabrice, voilà qui clôt le problème. Je m’entends répondre : « il n’empêche, vous croyez tout ce que vous dit le client, vous ne vérifiez pas les pièces, vous n’êtes bon qu’à faire des procédures presse-bouton en remplissant des modèles, vous ne réfléchissez pas. Vous n’êtes qu’un fumiste ». Me voilà rhabillé pour le week-end. Le fumiste a bien besoin de deux jours pour se remettre.

 

 

Lundi, 6 janvier 2003

 

Aujourd’hui théoriquement nous devrions être en phase 2 : les insultes. Je vais donc travailler la trouille au ventre, sans prendre de petit déjeuner comme à chaque fois que j’ai peur de Fabrice. Je ne peux rien avaler, je vomis.

 

Le week-end a dû être bon car Fabrice en est visiblement resté à la phase 1 : les reproches injustifiés.

 

« Dans ce dossier, pourquoi avez vous saisi le Tribunal d’Evry alors que le défendeur est à Paris ? »

 

Tout simplement parce qu’il s’agit de la 3ème procédure entre les mêmes parties, que les deux autres ont été diligentées à Evry qui est le lieu de conclusion du contrat ce qui rend cette juridiction compétente, et que le juge d’Evry nous a déjà accordé deux jugements favorables, mon Cher Fabrice…

 

« Oui, mais maintenant que la vioque débitrice principale est crevée dans sa maison de retraite du côté d’Evry, il ne reste plus que sa salope de fille qui habite à Paris, et ça m’arrange d’aller devant Paris, on ne va pas se taper un déplacement à Evry, en plus elle paiera rien… »

 

Comme sa Majesté voudra. Je rectifie donc l’assignation pour qu’elle soit délivrée devant le Juge des référés de Paris.

 

Dans la foulée, Fabrice me confie un nouveau dossier, en fait celui de sa cliente folle qu’il m’avait présentée le 19 novembre au Cabinet (voir plus haut) avec mission d’assurer l’audience.

 

Fabrice « oublie » de me préciser que ladite audience a lieu l’après midi même ; fort heureusement j’ai la bonne idée de regarder immédiatement le dossier.

 

Avant que je parte, Fabrice, histoire certainement de me mettre en conditions optimales pour ma plaidoirie, passe à la phase 2 : « la cliente sera là, elle est complètement débile, vous devriez bien vous entendre ».

 

Fabrice n’a eu que partiellement raison. Effectivement nous nous sommes très bien entendus. Mais elle n’était pas débile.

 

Mardi, 7 janvier 2003

 

Fabrice m’attend de pied ferme avec trois dossiers sur son bureau. D’entrée ‘essuie des reproches.

 

-         dans le dossier S… : « vos écritures c’est du chewing-gum », « on n’y comprend rien d’ailleurs c’est vous qui n’avez rien compris », « je vous débouterais si j’étais magistrat » ; Fabrice tente de me prendre en défaut sur le fondement juridique invoqué mais après consultation du Code civil, s’aperçoit que j’ai raison. Il me grogne un « de toute façon je ne connais pas le dossier, je ne l’ai jamais suivi »

 

-         Dans le dossier pénal A…de M…: « vous avez trop délayé l’exposé des faits, vous me liez à mes écritures, je serai mal si la cliente dit le contraire à l’audience… »

 

-         Dans le dossier S…et S…. :  “c’est un dossier d’appel, vous ne collez pas assez au jugement, vous en faites totale abstraction, vous ne le critiquez pas ». Relecture faite, ce reproche était, à l’instar des précédents, totalement injustifié.

 

Mercredi, 8 janvier 2003

 

Il est 19 heures quand je reviens d’un déplacement éprouvant à Meaux.

 

Il gèle à pierre fendre, j’ai passé plus de deux heures dans les transports en commun, sans compter le taxi qui m’a finalement conduit à destination pour cause de train supprimé en gare de Gournay ; à cela s’est ajouté une longue et fastidieuse attente dans la salle d’audience du Conseil de prud’hommes local.

 

Après pareille galère qui est souvent le lot des Avocats et encore plus fréquemment celui des Avocats collaborateurs, j’aurais fort bien pu rentrer directement chez moi. Mais guidé par son instinct animal de chien stupide, Rantanplan a des scrupules et préfère choisir la niche de son cabinet.

 

Fabrice semble agréablement surpris de me voir ; à tel point qu’il se montre prévenant :

« Ne restez pas là, c’est stupide, vous êtes crevé. Mélanie a de quoi taper pour demain matin, sauvez vous, on ne fait rien de bien dans votre état. »

 

Puis il ajoute : « j’y vais aussi, vous avez soif ? »

 

La route de la bière, qui était coupée depuis quelques temps, se trouve ainsi brusquement rétablie. Bien que je n’aie qu’une envie, celle de rentrer chez moi, la convivialité de Fabrice devient tellement rare qu’elle vaut bien que je lui sacrifie mes dernières forces de la journée.

 

Nous partons donc en direction du bistrot du coin où nous avons tous deux nos habitudes, d’ordinaire séparément, moi le midi pour manger, lui en fin d’après-midi pour boire.

 

Mais comme chez Fabrice, même dans le meilleur le pire n’est jamais très loin, en chemin il trouvera encore l’occasion de me demander, avec tout le mépris et la condescendance qui le caractérisent :

« Vous ne vous trouvez pas ridicule avec ce bandeau dans les cheveux ? »

 

J’ai effectivement un protège oreilles pour me prémunir du froid. Ce n’est peut être pas esthétique au goût de Fabrice (par ailleurs affublé d’un chapeau de chasse mou, couleur cacadoit) mais c’est efficace.

 

Après quelques verres de Kir pour lui et de coca pour moi, Fabrice retrouve la jovialité qui est la sienne quand il a un coup dans le nez.

 

A une cliente (mignonne au demeurant) qui commande un grog, il lance en me désignant : « Madame, c’est mon collaborateur qui vous offre  votre verre ! D’ailleurs c’est sa tournée ! »

 

Puis il me sert son couplet préféré sur ma petite amie : « vous de toute façon vous serez tondu, vous couchez avec les boches qui sont nos ennemis héréditaires au même titre que les Anglais ».

 

Comme le patron du bar demande : « c’est vrai au fait, tu nous la présentes quand ? », Fabrice ajoute, en buvant cul sec son verre : « cette salope ».

 

Je préfère mettre cette dernière tirade sur le compte de la boisson pour ne pas lui envoyer un aller-retour « de la part de la salope » et lui claquer mon préavis dans la foulée. Ma main me démange mais je me contente de bouillir intérieurement. Pauvre type.

 

Une fois sortis, alors que  je m’apprête à prendre congé de ce poivrot odieux qui se dit avocat, il me demande : « vous voulez manger un steak ? Je connais un excellent restau près de chez moi ».

 

Ayant en tout et pour tout dans le ventre depuis ce matin, outre trois cocas, un sandwich jambon-beurre, comme à chaque fois qu’une audience en lointaine banlieue ne me laisse pas le temps de déjeuner,  j’ai effectivement envie d’un steak.. Mais pas avec lui. Il me gâcherait mon plaisir.

 

Toutefois Fabrice se fait insistant, je comprends que son invitation est impérative. C’est fou ce qu’il recherche ma compagnie ce soir, serais je redevenu fréquentable ? Ou tout simplement s’ennuie t’il, du fait que Pascale l’a laissé tomber pour aller à l’Opéra ? Quelles que soient les motivations profondes animant Fabrice, toujours est-il que je me fais une fois de plus Rantanplan et que j’obéis à l’ordre de mon Maître en venant au pied.

 

A table, je ne sais pas trop quoi lui dire mais Fabrice parle pour deux. Après le traditionnel couplet sur la chasse, il m’évoque ses lectures (essentiellement des auteurs américains dont je m’empresse d’oublier le nom). En son temps, notre Confrère PÉTROV avait aussi tenté de m’en mettre plein la vue en se gargarisant de sa propre culture, paraissant consterné que je ne connaisse pas la littérature chinoise. Jusqu’à ce que son fils brise le mythe en me montrant la littérature en question : un équivalent du Kama-Sutra. De la culture, Maître PÉTROV avait essentiellement retenu la première syllabe.

 

Fabrice, quant à lui, après m’avoir fait comprendre qu’il était remarquablement brillant, savant, intellectuel et cultivé, ose enfin me dire ce qui visiblement était rentré en lui depuis longtemps. La recette pour lui délier la langue est somme toute assez simple : un panaché, quatre kirs, une demi-bouteille de vin.

 

Il entame par un « Bruno, où en êtes vous ? »

 

Je ne comprends ni le sens de la question, ni réellement où il veut en venir. Je lui indique être débordé de travail, mais ravi que ma clientèle personnelle commence à prendre un peu d’ampleur.

 

Il me coupe : « ce n’est pas ce que je vous ai demandé, vous ne répondez pas à ma question. Où en êtes vous par rapport à mon Cabinet ? »

-… ???

 

« Allez, on se dit tout ce soir. Permettez moi de vous parler comme un père…euh, un grand frère…euh, un ami, si vous voulez. C’est ça, un ami. Vous êtes atypique. Je n’arrive pas à vous cerner. Il y a un problème de communication entre nous, on ne fonctionne pas pareil. Nous n’avons pas la même approche des dossiers, la même gestion du travail, les mêmes méthodes.

 

Pourtant, vous êtes sympathique, honnête, dévoué. On peut vous demander de terminer un dossier à 1 heure du matin pour vous lever à 5 heures afin d’aller le plaider à Bourges. Vous êtes très serviable. C’est d’ailleurs pour cela que dix fois, je suis rentré chez moi en disant à Pascale « demain, je le vire » ; et dix fois je ne l’ai pas fait.

 

Ce qui me tue, c’est que vous êtes remarquablement intelligent. Mais vous me sortez un truc bien pour trois merdes. C’est cela qui m’agace, je sens des potentialités en vous, mais vous ne voulez pas les exploiter. Par paresse, vous ne voulez pas réfléchir. Vous êtes un fumiste. Vous préférez la facilité, appuyer sur des boutons, l’informatique et tout ça.

 

La preuve, cette histoire d’urgence de ces derniers jours. Vous avez foncé tête baissée sans regarder les pièces, on a perdu 3 jours sur ce dossier avant de découvrir que le bail venait à échéance seulement en 2004. Je ne peux pas partir en vacances l’esprit tranquille, j’ai l’angoisse de ce que vous pourriez faire au Cabinet.

 

Vous n’avez aucune ambition. Je vous ai observé tout à l’heure au bar, vous avez sympathisé avec cet entrepreneur espagnol. Vous n’êtes bon qu’à ramener la clientèle du coin du comptoir.

 

Christine m’avait pourtant bien prévenu en vous présentant : elle m’avait dit de ne pas m’arrêter à votre aspect provincial. Je le reconnais, j’ai fait une erreur de casting. Je ne peux même pas vous présenter à mes clients, j’aimerais bien que nous les recevions à deux, mais j’ai honte de vous. De votre façon ridicule de vous habiller. Regardez-vous, avec votre cravate sous votre pull à col haut ! Prenez donc du Cerruti !»

 

Le coup est rude. Je ne m’attendais pas à cela. Je réponds à Fabrice :

« en clair, vous voulez rompre notre collaboration ? »

 

Fabrice réplique aussitôt : « je n’ai pas dit cela…nous n’avons décidément pas le même genre de raisonnement…ce dîner n’était absolument pas prévu…je ne vous mettrai jamais à la porte, je ne l’ai jamais fait et ne le ferai jamais…quand j’en aurai marre de vous je préfèrerai vous dire qu’on se sépare et que vous avez tout votre temps pour chercher ailleurs…dans six mois, dans un an…je ne donne jamais un coup de pied au cul…non cela je ne le ferai jamais. Mais ce soir on se dit tout, c’est le jeu de la vérité. J’essaie de vous comprendre, votre façon de fonctionner. Mais peut être avez vous des choses à me reprocher ? »

 

Si j’en ai ? La nuit n’y suffirait pas ! Je m’engouffre dans cette ouverture de porte, voilà l’occasion rêvée de dire à Fabrice tout ce que j’ai sur le cœur.

 

Je lui balance tout, calmement mais posément : ma peur de ses colères, ma renonciation à lui demander quoi que ce soit pour ne pas me faire traiter de tous les noms ( ce qu’il appelle notre « manque de communication »), ses reproches injustes, ses remarques humiliantes…et je termine en apothéose : « Fabrice, je ne sais pas si vous vous rendez toujours bien compte de ce que vous me dites ; tout à l’heure au bar, vous avez publiquement traité ma petite amie de salope… »

 

Au jeu de la vérité, Fabrice est mauvais joueur. Il me jure ses grands dieux qu’il n’a jamais dit cela, avant d’ajouter : « si j’ai pu vous blesser au sujet de cette jeune femme que je ne connais pas, croyez bien que je m’en excuse, je suis désolé, je ne le pensais pas. Ce  ne serait certainement pas arrivé si vous me l’aviez présentée…vous êtes trop susceptible. Elle a un effet très bénéfique sur vous. Voilà. »

 

Quant à tout le reste, il n’en parle même pas, sauf pour dire qu’il « ne pense pas m’avoir harcelé moralement » et « tous les collaborateurs du cabinet ont conservé de bon rapports avec moi ; ils me disent tous qu’ils ont appris leur métier à mon contact. Ils me présentent tous leurs vœux. Avec Anne A… de M…., on s’est pourtant envoyé des dossiers à la gueule…elle était trop vive…mais depuis elle m’a offert une pipe, j’aurais préféré qu’elle me la taille. D’ailleurs après son départ je l’ai sautée. »

 

Si c’est l’usage, cela ne me donne pas vraiment envie de partir…

 

Nous poursuivons cette passionnante discussion à son domicile, où il m’invite prendre un dernier verre. Il possède un superbe rez de jardin avenue Mozart. Nous arrivons par son bureau, orné de statues africaines et de vases Lalique. Avec ce logement cossu, auquel s’ajoutent une maison à la campagne avec chevaux, une villa en Corse, deux voitures (coupé BMW, Alfa Roméo), et une moto, pour ce que je connais, Fabrice est tout sauf à l’abri du besoin, désormais je relativiserai ses jérémiades sur ses charges à payer.

 

Tout en me servant un Armagnac de 1959, il me tient exactement les mêmes propos que tout à l’heure sur notre incompréhension mutuelle, nos différences de raisonnement, me renouvelle ses excuses pour Nicola…

 

Fabrice, qui n’est pas à une contradiction près, me reproche la piètre qualité selon lui, de mon travail dans le dossier pour lequel il m’a engagé ; la couleuvre étant trop grosse à avaler,  je ne puis m’empêcher de lui administrer une piqûre de rappel en lui remémorant qu’à l’époque, il n’avait pas tari d’éloges sur mes écritures dans ce dossier et avait même évoqué une future association entre nous.

 

Il ose me répondre qu’il n’avait pas eu le temps de bien se pencher sur mon travail dans ce dossier, que c’est en allant le plaider devant la Cour d’appel qu’il s’est aperçu de mes lacunes, et que nous ne nous associerons jamais.

 

Nous avons fait le tour, je crois. Je prends donc congé. Fabrice traverse le jardin avec moi pour me raccompagner jusqu’à la rue.

 

 

« Ainsi, je vous terrorise… » Il semble mortifié par cette révélation ! Mais en est ce bien une  pour lui ? Il me l’a avoué ce soir : « j’ai tout essayé avec vous, la douceur, la  force… ». Fabrice n’est donc pas un Monsieur Jourdain qui ferait du harcèlement sans le savoir. Ce grand bourgeois est loin d’être un gentilhomme.

 

Tandis que je prends congé, Fabrice me lance, prévenant : « rentrez bien. Attention mettez votre serre tête vous allez prendre froid ».

 

Jeudi, 9 janvier 2003

 

Je n’ai pas dormi suite à cette mise au point improvisée d’hier soir. J’ai passé la nuit à me remémorer les propos de Fabrice. Je ne sais toujours pas où il a voulu en venir. Songe t’il à me voir partir sans oser prendre l’initiative ? Qu’attend il que je fasse ? Par deux fois je lui ai demandé s’il désirait que nous en restions là de notre collaboration, par deux fois il m’a répondu que je ne comprenais pas, qu’il ne voulait pas me virer…il était complètement bourré.

 

Mais aujourd’hui, maintenant qu’il aura dessoûlé et retrouvé ses esprits, qu’en sera t’il ? Se souviendra t’il seulement de notre conversation de la veille ? Comment vais-je être accueilli au Cabinet ?

 

C’est donc avec une boule d’angoisse que je vais travailler. Je retrouve Fabrice très froid, un peu bizarre, visiblement mal à l’aise. De toute évidence il se souvient de notre échange de vues de la veille et ne sait pas lui non plus, quelle attitude adopter envers moi.

 

Il me laissera tranquille toute la journée.

 

vendredi 10 janvier 2003

 

Chassez le naturel, il revient au galop ; cette maxime mêlant cynégétique et équitation ne pouvait que plaire au chasseur et au cavalier qu’est Fabrice. Il ne s’est donc passé qu’un seul jour de répit avant que tout ne rentre dans l’ordre et que le caractère de mon bien aimé patron à titre temporaire, reprenne le dessus.

 

A mon retour du Palais, il m’accueille passablement énervé, en me mettant une enveloppe sous le nez : « vous croyez vraiment que cela peut partir comme ça au client ? »

 

Effectivement, Mélanie a laissé une erreur de typographie, d’énormes espaces apparaissent entre les mots dans l’adresse du client.

 

Je réponds à Fabrice que je n’y suis pour rien, que Mélanie ne m’a pas donné ce courrier à relire (elle ne le fait jamais, d’ailleurs). Et derechef, je lui fais les modifications nécessaires sur ordinateur.

 

 

Fidèle à sa méthode, Fabrice change l’angle d’attaque : « comment se fait il que ce courrier soit donné à signer seulement maintenant ? On demande au client de nous fournir des éléments sous quinzaine, c’est  urgent ! » avant d’ajouter un « moi j’en assez, ça ne peut plus durer comme cela ! » dont je ne sais s’il s’adresse à Mélanie, à moi ou à Dieu le Père.

 

Une nouvelle fois, je lui réplique calmement qu’il s’agit du compte rendu au client, de l’audience à Meaux de mercredi après midi, soit il y a deux jours ; que je suis rentré de cette audience à 19 heures ; que nous avons dîné ensemble ce soir là –s’en souvient il ?; que j’ai donc dicté ce courrier à Mélanie jeudi matin ; qu’elle ne travaille qu’à mi temps le matin, ce qui explique qu’elle ne l’ai tapé que le lendemain…

 

Fabrice tient bon la cap : « vous auriez dû lui faire passer votre cassette en urgence, sur une bobine spécifique, plutôt que parmi d’autres courriers dictés. D’ailleurs, vous n’avez facturé que 1200 €, c’est inadmissible, vous y avez passé la journée !».

 

Je fais  comprendre à Fabrice que je n’y ai pas passé la journée, mais seulement l’après midi ; qu’il facture le client 250 € de l’heure ; que ne pouvant comptabiliser les heures de déplacement au même tarif que celles de travail effectif, j’ai compté 5 heures et retiré 50 € de pondération ; que j’ai ajouté aux 1200 € ( hors taxes) des frais de transport ; et que le client a déjà déboursé plus de 2000 € dans ce dossier prud’homal très simple.

 

Fabrice bat en retraite : « ah bon…si vous le dites… ».

 

Je suis donc déclaré vainqueur de cette passe d’armes par jet de l’éponge à la troisième reprise. Mais je ne me fais pas d’illusions : dès lundi, aura lieu un match revanche improvisé ; il me faudra encore encaisser des coups et les rendre en me justifiant de chacun de mes actes.

A la longue, cela devient fatiguant, tant physiquement que nerveusement. Fabrice m’aura à l’usure. Je suis le taureau dans l’arène, planté de banderilles. Je n’ai d’autre issue que la mise à mort. C’est toujours le toréro qui gagne à la fin.

 

Lundi, 13 janvier 2003

 

J’arrive au Cabinet comme une bête traquée. Le week-end qui d’ordinaire, me permettait de recharger batteries et moral, m’a vu venir travailler samedi et dimanche après midi. J’en sors épuisé tant physiquement que nerveusement.

 

C’est la première fois que pareille nécessité s’impose à moi depuis l’ère DUVAL. Je suis victime du succès de mes affaires personnelles, puisque les clients affluent, avec leur cohorte de problèmes tous plus inextricables les uns que les autres. Si tout travail mérite salaire, tout salaire suppose, au préalable, un travail…

 

Mais surtout, j’ai dû faire face à une urgence : nous avons reçu un carton entier de documents de la part d’un client, documents à analyser un à un pour écarter les plus « dangereux » pour notre thèse et ne communiquer que ceux en notre faveur, au Conseil de prud’hommes.

 

Fabrice m’a apporté ces quelques 400 pages vendredi soir en me lançant ironiquement : « tenez, voilà un cadeau pour vous. Ca doit partir lundi matin.. Bon week-end ! »

 

Voilà le genre de  « cadeaux » dont je me serais volontiers passé. J’ai donc annulé mon week-end en Picardie chez mes parents pour me consacrer au « cadeau » de Fabrice.

 

En choisissant cette profession, je savais qu’elle supposait ce genre de « surprises » et que je n’étais pas à l’abri d’urgences de dernière minute qui viendraient chambouler mes temps de repos. J’en accepte pleinement le principe. Mais Fabrice semblait tellement ravi de son petit effet en venant me confier ce colis que je l’ai pris pour une brimade –une de plus. Lui aussi, de tout évidence. Il jubilait. Il jouissait. L’idée de savoir son collaborateur scotché derrière son bureau pendant que lui serait à sa partie de chasse, le mettait manifestement en joie.

 

Aujourd’hui nous étions lundi, il allait arriver frais comme un gardon, et crier ou rire fort suivant son humeur ou son bon plaisir. Sans aucune considération pour la pauvre loque qui lui sert de paillasson, de punching-ball (au sens figuré, heureusement, n’est pas LABRUT qui veut) et accessoirement de collaborateur.

 

J’ai vu ces jours ci une émission sur la manipulation mentale et les violences psychologiques; une fille venait témoigner avoir été sous l’emprise totale de son petit ami qui l’humiliait, sans pouvoir s’en sortir et sans avoir la force morale de le quitter. Un psy lui a dit que ce genre d’oppresseurs souffraient d’un ego surdimensionné les poussant à instrumentaliser les autres pour les dominer et cultiver ainsi cet ego ; ils sont considérés comme des « pervers narcissiques ». J’ai parfaitement reconnu Fabrice dans cette description.

 

Je me rends donc au Cabinet comme un veau à l’abattoir. En ce moment je ne vais pas bien du tout. S’il n’y avait pas Nicola dans ma vie pour me soutenir à bout de bras, je ne sais pas où je serais ni ce que j’aurais été capable de faire. Ou plutôt si, je le sais trop bien.

 

Mon tortionnaire me laisse quelques heures de répit. Je suppose qu’il a besoin de « se chauffer » avant d’attaquer.

 

La première banderille est plantée pendant le repas. Comme je pars déjeuner avec Marine, juriste du cabinet et future collaboratrice de Pascale, Fabrice s’invite à notre table. Impossible de refuser.

 

Après quelques silences pesants (Marine est charmante mais très réservée et Fabrice et moi ne savons plus trop quoi nous dire), je me risque à lancer un sujet : celui des clients réticents à payer les honoraires. J’évoque le cas d’un récalcitrant qui, après que j’aie fait montre de fermeté, non seulement a réglé ce qu’il me devait, mais au surplus m’a par la suite félicité pour la qualité de mon travail accompli.

 

Réplique cinglante de Fabrice : « il vous a trouvé bon ? Parce qu’en plus, il était con ?! »

 

Fabrice éclate de rire, tout heureux de son petit effet. Puis avisant le sourire gêné de Marine, qui ne sait pas trop quelle attitude adopter en voyant que je me renferme, il se croit obligé de se justifier –en me rendant responsable de mes souffrances : « vous tendez vraiment le bâton pour vous faire battre ! »

 

Personnellement je ne pense pas, sauf à considérer qu’il ne faille plus adresser la parole à Fabrice. Tout propos même le plus anodin, peut être retenu contre son auteur, pour peu qu’il ait en face de lui un personnage à l’esprit tortueux et avide d’humiliation.

 

Après cette « mise en bouche », Fabrice repart dans ses histoires de chasse. Il nous raconte par le menu, avec une joie sadique certaine, comment il a tiré à bout portant une balle dans la tête d’un marcassin pris dans un piège.

 

« vous auriez vu, c’était amusant, on aurait cru qu’il savait ce qui allait lui arriver : il avançait, il reculait à toute vitesse…j’ai eu du mal à le viser, mais je l’ai eu en pleine tête…de toute façon si c’était pas moi, il aurait été bouffé par les renards, alors… »

 

Puis il enchaîne en me fixant avec insistance : « j’en ferais bien autant avec certaines personnes ».

 

Comme je lui réponds qu’il risquerait d’avoir des problèmes sinon avec la Justice, du moins avec le Conseil de l’Ordre, cette perspective est loin de l’émouvoir ou de l’impressionner :

 

« votre lettre de dénonciation me sera immédiatement adressée…de toute façon, je ne risque strictement rien de ce côté là, Coralie LEGRAND  (la sœur de Pascale) travaille pour l’Ordre…et Jean Michel (le père de Pascale) y a encore des appuis…rappelez vous ce qui vous est arrivé quand vous vous êtes plaint de LABRUT. »

 

Pour me rappeler, je me rappelle. Depuis 5 ans, j’ai toujours en travers de la gorge un « si vous l’avez supporté aussi longtemps, c’est que vous êtes quelque part un peu responsable… ». La vie est un éternel recommencement. Fabrice a le calme froid et la certitude d’impunité qu’affichait mon précédent bourreau. L’avertissement de Fabrice est inutile, depuis ce triste épisode j’ai compris que j’étais seul et qu’un pauvre petit collaborateur ne pesait pas bien lourd face à la machine à broyer que peut constituer un réseau d’influence et d’amitiés. Il n’a rien à craindre. Manifestement, il le sait. Et il s’en délecte.

 

Le repas se termine par un « Vernon, naturellement, vous nous invitez. » ; et « naturellement », Vernon paye. 55 Euros pour acheter la paix l’espace d’un après-midi.

 

 

Mardi, 14 janvier 2003

 

Ce matin, j’ai droit à un répit : je suis au Conseil de prud’hommes pour un dossier personnel. Je ne suis pas prêt de rentrer au Cabinet, même si mon affaire passe rapidement devant le Bureau de Conciliation, je m’octroie des vacances jusqu’à 14 heures. C’est ma petite vengeance personnelle. Mais également ma soupape de sécurité.

 

Soudain, mon portable sonne ; c’est Fred, une amie avec qui j’ai partagé quelques mois de misères lorsque j’étais chez BARNIER, où elle est d’ailleurs restée. Avoir subi le même stress crée des liens, aussi je lui ai envoyé par courrier électronique, le présent récit. Elle semble hallucinée par ce qu’elle a lu et me dit avoir eu du mal à en dormir.

 

Manifestement, c’est l’épisode de Fabrice me passant le collier de son chien pour me promener en laisse dans le Cabinet qui l’a le plus marquée.

 

Son analyse est d’une remarquable lucidité : « c’est un monstre, tu es son jouet, tu es un pantin, tire toi le plus vite possible ».

 

Ce n’est pas l’envie qui m’en manque…mais j’essaie de tenir, tenir, TENIR. Car après avoir subi tout cela, je ne veux plus jamais de collaboration. Le jouet est cassé . Si je m’en vais ce sera pour m’installer. Seul. Libre. Enfin. Mais pour l’instant je n’en ai pas encore les moyens. Alors j’attends. Je prends mon mal en patience. En espérant des jours meilleurs.

 

Fred a visiblement peur pour ma santé. Elle n’a pas tort. Mais avec Nicola j’ai trouvé mon ange gardien.

 

De retour au bercail, Fabrice est trop occupé pour son jeu de massacre quotidien. Il  ne  « reprend la main » que le soir venu, quand, fin bourré comme à son habitude passé 19 heures, il sort des toilettes et me dit très fort, dans le but manifeste que tout le monde entende :

 

« Dites donc, Vernon, quand  vous allez aux toilettes et que vous pissez partout, vous pourriez au moins essuyer… »

 

Je n’ai pas le temps de répliquer qu’il a déjà claqué la porte pour aller au sauna ou je ne sais où. Je fonce vers les toilettes. Il a repeint le siège de son urine. Alors, pour ne pas qu’on croie que c’est moi, surtout après sa tirade, j’essuie. Je touche le fond : je ramasse la pisse de mon patron.

 

 

Mercredi, 15 janvier 2003

 

Je n’ai pas dormi de la nuit. J’imagine ce qu’aurait pu me dire et penser mon amie Fred si l’épisode de la pisse s’était passé plus tôt et s’il avait dont figuré dans le récit qui lui a été donné à lire.

 

J’ai pris une grande décision : je ne peux plus appeler ce monstre par son prénom. Désormais, sous ma plume, il sera FOUCHS. Fabrice est définitivement mort et enterré. Ce serait encore trop l’honorer que de l’affubler d’un surnom, comme LABRUT fut « Ducon », BARNIER « Jojo » et  BOSCO « l’homme sans couilles » grâce à l’imagination de mes compagnons de galère de l’époque.

 

Aujourd’hui, je retourne à l’école : FOUCHS vérifie un dossier de plaidoirie avant que j’aille le plaider, pour être bien sûr que j’ai mis toutes les pièces à l’intérieur des cottes…puis il me bombarde de questions sur l’affaire, histoire de vérifier que je connais le dossier. C’est tout juste si je ne dois pas plaider devant lui.

 

Puis il soumet le dossier à notre Confrère Aurélie Léandri, spécialiste ès-assurances et accidents en tous genres, « pour voir si je n’ai rien oublié »…

 

Jeudi, 16 janvier 2003

 

Finalement, FOUCHS a décidé de plaider le dossier à ma place. Il en a été instamment prié par la cliente, qui est aussi l’une de ses « bonnes amies ». Il m’avait refilé « le bébé » car il s’agissait d’une affaire glauque, nous sommes partie civile au procès de la chauffarde meurtrière du fils de cette amie. Mort à 21 ans après avoir percuté en moto, une voiture faisant un demi tour en pleine voie malgré une ligne blanche continue. FOUCHS ne voulait pas plaider l’affaire d’un gamin qu’il a fait sauter sur ses genoux. Avec FOUCHS comme nounou, ce pauvre garçon aura décidément eu toutes les guignes…

 

FOUCHS y va donc à reculons. Vers 13 heures 30, alors que je me trouve au restaurant avec Marine, mon portable sonne. C’est  FOUCHS. Il a oublié le dossier sur son bureau, il faut que je vienne le lui porter d’urgence au Palais.

 

Je laisse donc Marine plantée là et je m’exécute. Rantanplan vient au pied. Tout en se demandant ce qu’il aurait entendu si c’était lui qui avait oublié le dossier !

 

FOUCHS  m’accueille comme le Messie.

 

« C’est fou, en 25 ans c’est la première fois que ça m’arrive ! Allez, retournez vite au cabinet, il faut dicter à Mélanie…il faut bien l’occuper…»

 

FOUCHS revient satisfait de lui : « ça c’est bien passé…mais vous auriez dû voir que les MMA étaient parties intervenante en appel alors qu’elles n’étaient pas là en première instance…et que donc elles ne pouvaient pas faire appel… »

 

Il part sans me dire au revoir, comme souvent d’ailleurs.

 

Vendredi, 17 janvier 2003

 

FOUCHS part à la campagne  dès midi, « pour voir un dossier plus au calme », me dit-il.

 

Mais auparavant, il relit des conclusions qu’il m’avait fait refaire.

 

« où est le brouillon que j’avais annoté ? Comment cela, vous l’avez jeté ? Mais comment voulez-vous alors que je sache ce que vous avez modifié ? »

 

Puis à la lecture, il se radoucit : « mais c’est excellent…vous êtes vraiment un con ! vous ne pouviez pas me faire ça dès le premier jet ? C’est comme pour le dossier S….contre  M…., vous passez à côté de l’essentiel, et quand on vous recadre, vous êtes capable de bien cerner le problème. J’en étais sur, vous marchez au coup de pied au cul ! »

 

 

Lundi, 20 janvier 2003

 

FOUCHS a passé un bon week-end, je suis donc tranquille.

 

Ce d’autant plus que ce matin, ni lui ni moi ne sommes au Cabinet : lui plaide en correctionnelle, quant à moi je passe une visite médicale –hélas limitée à la santé physique et pas psychologique.

 

Nous nous retrouvons à midi ; je suis en train de déjeuner à notre cantine habituelle avec Marine, quand  FOUCHS fait irruption et s’invite à notre table, de même qu’Aurélie Léandri.

 

FOUCHS nous fait sa blague favorite : il demande à Aurélie de changer de place avec lui, « pour ne pas être à côté de Vernon ». Elle lui fait remarquer que maintenant il se trouve presque en face de moi, ce qui n’est guère mieux.

 

Quelques piques sur mon incompétence plus tard, et après avoir traité l’Union des Jeunes Avocats de « ramassis d’ordures », FOUCHS remonte travailler.

 

 

Mardi, 21 janvier 2003

 

FOUCHS est d’une humeur de dogue ; à mon « Bonjour Fabrice », il répond très agressivement par un  « qu’est ce que vous foutez ?! »

 

Je lui réponds calmement que ce que je « fous » s’appelle « une révision de case », que cela consiste à reprendre un à un tous les dossiers pour voir s’ils sont à jour, et à dicter le cas échéant des lettres de relance aux Confrères, aux clients…

 

FOUCHS me coupe, bourru : « j’ai des choses à vous donner dans mon bureau »

 

Je suis donc mon Maître pour aller voir ses « choses » qui doivent très certainement consister en du Travail.

 

FOUCHS, décidément mal luné, me demande d’un ton sec : « et le dossier de lundi pour LE HAVRE, il en est où ? Pourquoi j’ai pas encore lu vos conclusions ? »

 

Je réplique le plus posément possible, que j’ai jugé préférable d’attendre un courrier du client qui doit nous envoyer des éléments essentiels pour orienter notre argumentaire. Les conclusions sont prêtes mais pourraient être modifiées selon ces éléments.

 

FOUCHS me jette un papier devant moi : « ben, les voilà, vos éléments !! » ; effectivement, il les a reçus ce matin…

 

Puis il me sort la copie d’un courrier que j’ai adressé vendredi après midi, en son absence, au client : « pourquoi c’est sur mon bureau ça ? Qu’est ce que vous voulez que j’en foute ?! »

 

La couleuvre est énorme mais il me faudra bien l’avaler. Je lui explique qu’il m’a reproché, notamment mercredi soir dernier au restaurant,  lors de sa « mise au point » tenant du « grand déballage »,  de ne pas le tenir informé des courriers que j’envoyais aux clients, ne s’en souvient-il pas ?

 

« Bon…ben, maintenant j’en fais quoi ? Je le jette ? »

 

Ainsi, quand je ne lui laisse pas copie de mes courriers, il me reproche de ne pas me tenir informé, et quand je la lui laisse, il me reproche de l’encombrer inutilement !

 

Deuxième couleuvre à avaler pour faire bonne mesure : il me reproche de ne pas m’avoir vu de la journée d’hier ! Je pourrais lui rappeler que si hier matin j’étais absent pour cause de visite médicale, il n’était pas là non plus, que nous avons déjeuné ensemble à midi, et que j’étais dans mon bureau tout l’après midi, il lui suffisait de pousser ma porte…ce qu’il n’a fait que vers 19 heures, quand j’étais en rendez vous avec des clients…mais je préfère m’écraser une fois de plus.

 

Puis j’avise sur son bureau un courrier provenant manifestement d’un Tribunal, intitulé « avis aux parties » ; je lui demande ce que c’est, me trouvant dans l’attente d’un avis de renvoi devant un Tribunal d’instance.

 

Réponse de FOUCHS, agressif : « ça ne vous concerne pas, laissez ça. »

 

Il ne me reste plus qu’à battre en retraite dans mon bureau et le laisser à sa rogne et à sa grogne pour me consacrer à ses clients.

 

Porte fermée, je l’entends hurler parce qu’il a perdu ses lunettes ou quelque chose de ce genre.

 

A midi, pas de chance : une fois de plus il s’incruste à notre table alors que je déjeune avec une amie. Voilà mon déjeuner gâché.

 

FOUCHS nous confie qu’il vient d’apprendre dans le carnet du Figaro, le décès d’un de ses amis de chasse. Ce qui lui arrache ce commentaire pour tout éloge funèbre : « j’ai économisé un repas, je devais l’inviter à dîner ».

 

Dans l’après midi, FOUCHS, se lamentant sur sa masse de travail, me confie : « lundi je vous envoie au HAVRE, j’ai pas envie d’y aller ça va me prendre toute ma journée. Et puis vous irez au Palais au Greffe des Ordres j’ai une procédure d’Ordre pour vendredi, j’y pige rien et c’est chiant donc c’est pour vous. Allez laissez moi, je dois refaire vos conclusions dans le dossier A…de M…, elles ne me  conviennent pas. » Comme je lui demande ce qu’il leur reproche, FOUCHS me fait cette réponse sidérante : « rien, c’est pas mon style, c’est tout. D’ailleurs vous n’avez aucun style. C’est subjectif, je sais, mais c’est comme ça. »

 

Si « c’est comme ça », alors je n’ai plus qu’à m’incliner devant cet argumentaire imparable.

 

Mercredi, 22 janvier 2003

 

FOUCHS semble d’excellente humeur ; je m’apprête donc à passer donc une journée relativement tranquille –encore que son humeur puisse changer d’une minute à l’autre.

 

Il est tellement bien luné que, pour la première fois depuis des lustres, il trouve « intelligente » l’une de mes suggestions sur la façon de traiter un dossier, tout en se dépêchant d’ajouter « pour une fois… » ; Comme quoi on ne se refait pas ! Chaque compliment (et Dieu sait s’ils sont rares !) est systématiquement accompagné d’une « petite pique » pour me rabaisser.

 

Dans la matinée, il me convoque dans son bureau avec sa phrase rituelle: « dites-moi, Bruno… »

 

Je hais cette phrase comme jamais une phrase n’a été haïe ; qu’il la prononce et je suis déstabilisé, je tremble de peur qu’il ne m’accable de reproches et surtout qu’il ne se mette à crier. Cette phrase annonciatrice des ennuis aussi sûrement que le vol bas des hirondelles précède l’orage, c’est le symbole de mon cauchemar.

 

« Dites moi, Bruno, là, je ne comprends rien. à ce que vous avez fait…vous avez dit dans le dossier de cet après midi, que les revenus de Madame A…de M…étaient de 3 500 € par mois…or je regarde sa déclaration de revenus, je vois beaucoup moins… »

 

« Fabrice, vous prenez le revenu net, et moi le brut…pour le manque à gagner, à mon sens il faut prendre le chiffre d’affaires et pas le revenu net… »

 

 

La tension retombe comme un soufflé ; j’ai droit à un « ah tiens, oui, ok j’ai compris » qui sonne la fin des hostilités. Je l’ai échappé belle. Jusqu’à la prochaine fois, car FOUCHS ne s’avoue jamais vaincu et quand la crise le prend de vouloir me prendre en défaut, il trouve toujours un grief, même minime, qu’il monte en épingle, avec la plus parfaite mauvaise foi…

 

A midi il part plaider le dossier A…de M…et revient dans la soirée fier de lui, en ayant obtenu gain de cause sur la quasi totalité de nos demandes. « Pourtant c’était un dossier de merde, je m’en suis bien sorti…vous avez vu, vous qui vouliez limiter nos demandes au titre du préjudice moral à 500 Euros, j’ai demandé 2500 et j’ai obtenu 1500 ! »

 

Par la suite Pascale vient me trouver dans mon bureau :

« Bruno, j’aurai besoin de vous pour une audience mercredi matin à Pontoise…il s’agit d’assurer un renvoi…Fabrice m’a dit que vous étiez libre ».

 

Cette demande ne m’étonne qu’à moitié. Pascale est toujours « orpheline » d’Anne Sylvie, qu’elle a viré fort opportunément en octobre avec deux mois de préavis en croyant que Marine pourrait prendre le relais en janvier, manque de chance Marine a échoué à son admission à l’école d’avocats…et Pascale se retrouve « le bec dans l’eau » en attendant de retrouver un collaborateur.

 

Je m’attendais donc qu’à titre d’intérim, FOUCHS me « prête » à Pascale…en revanche, il était beaucoup moins prévu que ce prêt ait lieu mercredi, FOUCHS sachant parfaitement, pour avoir fait avec moi un point sur l’agenda en début de semaine, que j’ai une audience dans un dossier personnel ce matin-là. Aurait il « oublié » de le noter ?

 

Toujours est il que me voilà coincé, et contraint une fois de plus à faire le bonheur de Christine en lui confiant le dossier de mon propre client…et le chèque qui va avec.

 

C’est décidément le jour de chance de Christine, à moins que ce ne soit pas le mien : dans la foulée, FOUCHS m’intime l’ordre d’assurer une affaire au HAVRE lundi « parce que c’est chiant » (sic) alors qu’il sait pertinemment que j’ai une conciliation prud’homale pour l’un de mes clients ce matin là…Christine hérite donc d’une deuxième vacation d’audience et je me dépouille d’un chèque supplémentaire.

 

A ce train là, je n’ai plus qu’à lui céder ma clientèle.

 

Jeudi, 23 janvier 2002

 

A mon arrivée, je prends immédiatement, comme tous les jours, la température de l’ambiance du Cabinet ; pour ce faire, rien de plus simple : il suffit de passer la tête dans le bureau de FOUCHS pour lui dire bonjour. Un « bonjour Monsieur » dit d’un ton badin par FOUCHS feignant de ne pas me reconnaître –sa plaisanterie favorite- et voilà mes angoisses a priori levées ; en revanche un grognement ou pas de réponse du tout, et je peux m’apprêter à morfler.

 

A mon soulagement, aujourd’hui j’ai droit à mon « bonjour, Monsieur ». FOUCHS est d’excellente humeur ; d’ailleurs, il ne connaît pas de demi-mesure : quand tout va bien, il se trouve envahi d’une telle euphorie que pour un peu, il danserait sur son bureau ; en revanche, le moindre petit grain de sable (attente dans les embouteillages, code non replacé exactement au même endroit, mal dormi, absence de chèque au courrier…) et la mécanique FOUCHS se grippe, au point de rendre le personnage effrayant et inapprochable. De peur qu’il ne morde. Dans ces cas là, mieux vaut ramper davant son bureau, prier de ne pas le rencontrer dans les couloirs ou trouver son salut dans une audience à assurer très loin, en banlieue ou aux Galapagos.

 

Mais aujourd’hui, rien de tel : FOUCHS plaisante, il rit de me voir me « battre » avec Marine à qui lui parlera d’un dossier en premier.

 

Lui qui me reproche de ne pas me tenir informé des évolutions législatives, j’ai de quoi le satisfaire : je viens de trouver dans la GAZETTE DU PALAIS, un arrêt de la Cour de Cassation désignant l’Huissier et non l’Avocat, comme seul responsable en cas d’oubli de récupérer des sommes (en l’occurrence, les intérêts légaux) à l’occasion de l’exécution d’un jugement. Voilà une belle pierre dans son jardin, je lui prouve que je peux, sans crainte d’engager sa responsabilité professionnelle, confier un jugement à un Huissier pour exécution sans devoir lui asséner le détail fastidieux des sommes à récupérer, jusques et y compris le droit de plaidoirie et le timbre de placement en référé…

 

FOUCHS me gratifie pour toute réaction, d’un rictus méprisant : « je le savais, c’est pas nouveau votre truc…qu’est ce que vous voulez que ça me foute ? ». L’embellie n’aura donc été que de courte durée. Orage en vue !

 

 

Puis il entre dans le bureau d’Aurélie.. FOUCHS et son associée sont à couteaux tirés en ce moment, Aurélie tardant à régler sa cote – part des charges du Cabinet.

 

FOUCHS dégaine le premier : « Dis donc, ça commence à bien faire cette histoire de chèque »

 

Mais Aurélie Léandri, un petit bout de femme au caractère bien trempé, pure corse d’origine (c’est tout dire…), ne se laisse pas faire et riposte fermement : « ça va, ça va ! tu vas l’avoir ton chèque ! Pas besoin d’une scène en public ! »

 

Le ton monte. FOUCHS hurle. Aurélie résiste. Sa secrétaire, présente dans son bureau, bat prudemment en retraite.

 

La passe d’armes n’aura duré qu’une vingtaine de secondes mais aura été d’une violence verbale, gestuelle et surtout sonore, impressionnantes. Un claquement de porte plus tard, un silence de mort s’est abattu sur le cabinet. Plus personne n’ose bouger. Puis on entend FOUCHS continuer à hurler tout seul dans son bureau.

 

Quelques minutes s’écoulent dans cette atmosphère pesante et FOUCHS arrive sur mon territoire. Il s’est visiblement calmé. La colère est retombée aussi vite qu’elle était apparue. Il me prend à témoin, cherche visiblement à me convaincre de son bon droit…avec un demi sourire, il me confie : « qu’est ce que je lui ai mis…elle l’avait bien mérité, non ? Ca fait plusieurs mois que ça dure… »

 

Par la suite, dans la journée, un client dont il refuse de prendre l’affaire, puis le loueur du photocopieur qui nous réclame par erreur des loyers déjà réglés, lui permettront de passer à nouveau ses nerfs. Avec hurlements pour l’un, et fax rageur « marre du bordel dans votre comptabilité, 1 h 30 perdue à cause de vous » pour l’autre.

 

Pas moi. Curieusement, je suis épargné aujourd’hui. FOUCHS n’a pas même relevé mon absence de cravate, ce qu’il ne manque pas de faire d’ordinaire chaque fois que j’oublie d’en mettre une. Aujourd’hui je semble transparent, presque invisible. Il m’ignore superbement et c’est tant mieux. Tant que cela ne dure pas…

 

Vendredi, 24 janvier 2002

 

Ce matin, FOUCHS me confie un nouveau dossier ; à l’étude des pièces je m’aperçois d’une anomalie : le client bailleur a eu connaissance par courrier recommandé du 9 septembre 2002 de ce que l’un des colocataires quittait les lieux loués, avec précision de sa nouvelle adresse ; pourtant un commandement de payer les loyers lui sera délivré 10 jours plus tard, à l’ancienne adresse.

 

J’en parle immédiatement à FOUCHS ; j’y vois une difficulté, un risque que la locataire en question considère ce commandement de payer, inopposable à son égard puisqu’elle n’a pu être valablement touchée. Je suggère de solliciter à titre subsidiaire dans notre assignation, la résiliation judiciaire du bail pour cause de non paiement des loyers, au cas où le tribunal refuserait de valider le jeu de la clause résolutoire visée dans le commandement.

 

FOUCHS me fait alors une confidence sidérante :

 

« oui, je m’étais aperçu de cette difficulté quand j’ai reçu le dossier. Je ne vous ai rien dit pour voir si vous réagiriez. »

 

Ainsi, il m’avoue ni plus ni moins, qu’il cherche à me tester, voire me piéger !

 

Je comprends à ce moment précis, que ce n’était pas par simple négligence, qu’une télécopie avait été posée sur mon bureau la semaine dernière, face retournée ce qui ne la distinguait plus d’une simple feuille blanche…

 

En effet jeudi dernier, Anne Sylvie, plaidant à ma place pour sa dernière semaine au cabinet, l’un des dossiers de FOUCHS que j’avais suivi, m’avait appelé en catastrophe depuis le Conseil de prud’hommes :

« 

-         Elle : le Confrère adverse communique à la barre un argumentaire différent et deux nouvelles pièces qui viennent mettre à mal ta ligne de défense.

 

-         Moi : Demande leur rejet des débats pour défaut de communication préalable, c’est un manquement au principe du contradictoire.

 

-         Elle : mais il prétend te les avoir adressés par fax ce matin…

 

-         Moi : c’est pas vrai, je n’ai rien reçu. Sois ferme, il bluffe. »

 

 

Plus tard, j’avais trouvé par hasard, les pièces et écritures du Confrère, face cachée, sur mon bureau…et ce cher FOUCHS m’avait demandé si j’avais bien tenu compte de ce qu’il m’avait déposé…

 

Maintenant, je suis sûr qu’il l’a fait exprès. Je le crois assez retords pour me faire ce genre de chausse-trappe, quitte à nuire aux intérêts du clients dont, de toute façon, le dossier était ingagnable.

 

De même, hier j’avais découvert dans la pile des lettres à remettre au Palais, mes conclusions pour une audience clôturée aujourd’hui ; FOUCHS les avait relues et signées mais n’avait pas ordonné que la secrétaire me les restitue, de mon côté ne les voyant pas revenir, je croyais qu’elles étaient parties. J’avais donc dû me rendre au Palais en catastrophe pour les déposer in extremis.

 

Désormais, je serai dans l’insécurité là où je serais en droit d’attendre de la confiance : après les ordres contradictoires, FOUCHS ne m’épargnera aucune crasse, « pour voir comment je réagis ». Et pour mieux trouver matière à reproches. Faute d’en trouver, on en fabrique…

 

Dans la matinée, il déboule dans mon bureau et me balance, méprisant, une télécopie sur les notes que je suis en train de prendre dans un dossier : « travail mal fait, travail à refaire… »

 

Il s’agit du fax d’un huissier auquel j’ai confié un jugement pour exécution. Il demande l’état civil de notre client qui lui est indispensable pour agir. Certes je ne le lui ai pas indiqué dans mon courrier le mandatant, mais cet Huissier est précisément celui qui avait délivré, au nom de ce même client, l’assignation en Justice ayant conduit au jugement qu’il doit exécuter ! Il dispose donc depuis l’origine, de l’état civil du client, dont il a nécessairement conservé la trace en son étude, que ce soit sur le premier original de son acte ou sur informatique.

 

Lorsque je le fais remarquer à FOUCHS, il me répond, hautain :

« On voit bien que vous ne connaissez rien à la procédure, une assignation c’est un acte détaché, l’huissier n’en conserve jamais la trace ».

 

Pas de chance pour lui, j’ai effectué dans le cadre de l’EFB, un stage chez un Huissier…et je sais pertinemment qu’il se trompe ou qu’il fait montre, une fois encore, de la plus parfaite mauvaise foi.

 

Manifestement, FOUCHS est entré dans une nouvelle phase de « pinaillage », rien ne me sera passé.

 

Vers midi, FOUCHS tire sa révérence pour aller déjeuner. Il nous lance en riant un « au revoir, mes enfants » auquel je réponds sur le même ton par un « au revoir, papa ! »

 

FOUCHS, un temps interloqué par cette répartie qu’il n’attendait pas, reprend vite le dessus :

« je remercie la nature de ne pas m’avoir donné un fils tel que vous. »

 

Et moi je remercie le bon Dieu non seulement de ne pas m’avoir donné un père tel que lui, mais également de ne pas lui avoir donné d’enfant. Pauvre petit…

 

Pus tard dans l’après midi, j’aurais droit aux grands classiques du genre Fouchsien, maintes fois entendus :

-         « VERNON aime les coups, il aime qu’on le batte »

-         « si je vous tue, j’aurai des problèmes avec la ligue de défense des animaux »

-         « si Aurélie Léandri continue de nous donner ses chèques en retard, on sera drôlement à découvert, le Cabinet n’aura plus qu’à fermer si elle ne paie pas les agios. Je n’aurai plus qu’à virer VERNON, ça nous fera des économies de timbres avec tout ce qu’il nous prend pour ses dossiers personnels »

-         « celui là, quand je l’ai recruté, j’étais vraiment pas inspiré ».

 

En bref, il m’a fait le plein pour le week-end ; j’aurai bien besoin de ces deux jours pour évacuer ma rancœur et me refaire un semblant de moral. Reprendre courage, à défaut d’espoir. Car je n’ai rien à espérer de lui. Je vais le quitter. Mais certainement pas pour un autre. J’ai déjà donné. Et pas qu’un peu.

 

Lundi, 27 janvier 2003

 

Aujourd’hui je suis en « vacances » : je plaide au HAVRE. A défaut d’être joli, c’est agréable, le HAVRE. C’est près de la mer et loin de FOUCHS.

 

Je rentre à 19 heures. FOUCHS semble satisfait que je revienne au Cabinet plutôt que d’aller directement à la case « maison » malgré l’heure avancée. Il est également soulagé car je vais pouvoir dicter quelques courriers à Mélanie pour demain, lui même n’ayant pas le temps lui donner du travail puisqu’il part pour NANCY.

 

Il est donc relativement correct avec moi ce soir, comme il sait l’être à chaque fois qu’il a besoin d’un service. Pour bien dresser son chien, il faut de temps en temps lui donner une caresse ou un sucre…pour ma part je n’aurai ni l’un ni l’autre, je m’en passe d’ailleurs très bien, ma gratification consiste en un ton courtois et aucune réflexion désagréable.

 

Aucune ? J’ai parlé trop vite ! C’est mal connaître FOUCHS, qui ne peut s’empêcher de faire ressortir sa vraie nature :

« j’ai beaucoup de travail, Bruno, des dossiers compliqués. Si seulement j’avais un collaborateur compétent… »

 

Il me laisse sur ce « bon mot », non sans s’être assuré au préalable, que  je ferai « nocturne » ce soir, armé de mon dictaphone, pour occuper un tant soit peu Mélanie demain matin.

 

 

Mardi, 28 janvier 2003

 

Décidément la semaine commence bien : FOUCHS est absent de toute la journée, il plaide à NANCY.

 

Je m’apprête donc à passer une journée tranquille comme j’aimerais en avoir plus souvent. Enfin, quand je dis tranquille…mes clients en ont décidé autrement, et à défaut de FOUCHS, je subis une expertise de portail, volets et jardinières à CLAMART…pendant près de trois heures…

 

J’arrive donc lessivé au Cabinet ; croisant Pascale, je lui rappelle que je vais à PONTOISE pour elle demain matin et lui demande le dossier. Elle me répond de l’air hautain qui la caractérise, « c’est inutile,  l’affaire est renvoyée ! » J’enrage. Cette petite plaisanterie me coûte 150 € plus TVA, prix de l’intervention de Christine pour un dossier perso que j’aurais, au final, pu plaider…

 

FOUCHS, quant à lui, ne se manifestera que vers 20 heures, histoire de vérifier que je suis toujours au Cabinet et que j’ai dicté des courriers à Mélanie.

 

Lui qui me reproche souvent de ne pas faire montre d’initiative et de ne  pas gérer son Cabinet en son absence, va être ravi : j’ai signé les courriers laissés par Mélanie dans le parapheur, afin qu’ils partent dans la journée.

 

 

 

 

 

Mercredi, 29 janvier 2003

 

A mon arrivée, je trouve la porte du bureau de  FOUCHS close ; aïe, c’est mauvais signe…

 

Ce n’est pourtant pas le jour, je sors d’une nuit blanche  passée penché au dessus d’une cuvette de WC de la même couleur, suite à une intoxication alimentaire. Je susi pâle comme un linge et pas très vaillant. Je plains le pauvre client dont je vais traiter le dossier ce matin…

 

FOUCHS me rejoint dans la cuisine, située juste à côté du secrétariat, et me trouve en train de me préparer un thé au miel –seul breuvage que je puisse avaler.

 

La rencontre est rude ; sans même me dire bonjour, il m’attaque bille en tête et hurle, histoire que tout le monde en profite :

 

« Qu’est ce que c’est encore que cette connerie que vous m’avez faite ? Pourquoi vous avez signé mes courriers ? »

 

Rantanplan a beau tenir à peine sur ses pattes de derrière, aujourd’hui il a envie de montrer les crocs et de ne pas se laisser faire.

 

« C’étaient des courriers sans importance, Fabrice. J’ai cru bien faire… »

 

FOUCHS rugit : « sans importance ?!  Mes courriers à la banque pour demander un déblocage de fonds pour un adversaire ?!  Et mes courriers au client M…I… ?! Je ne veux pas que votre signature apparaisse à la place de la mienne ni pour les courriers aux clients, ni pour ceux aux Confrères ! A la rigueur vous pouvez écrire à un Huissier pour lui adresser un chèque ! »

 

Il est vrai que je ne suis pas digne d’apparaître, même sous la forme d’un paraphe pour signer « par procuration »…aux yeux des clients, je n’existe pas. Mon nom ne figure même pas sur le papier à en-tête. Seuls les BOSCO m’avaient réservé pareil traitement jusque là, il faut dire que la « valse » des collaborateurs leur aurait coûté cher en frais d’imprimerie…

 

Je me souviens avoir déjà subi la remontrance contraire, comprenez qu’il me reprochait justement, de ne pas avoir fait partir le courrier…en me disant que par ma faute, il datait de la veille et que la secrétaire devait imprimer des nouvelles lettres avec la date du jour…

 

« Fabrice, de toute façon, si je ne l’avais pas envoyé, vous me l’auriez également reproché… »

 

FOUCHS hausse encore le ton. Je ne savais pas que c’était possible. C’est donc d’une voix à la sonorité encore jamais entendue, dont je me serais bien passé de faire l’amère expérience, que FOUCHS me fait cette réponse imparable et dégoulinante de mauvaise foi :

« je ne vous ai jamais demandé de signer mes courriers !!. Ouvrir ceux que je reçois, à la rigueur, mais les signer, non !!!  ».

 

Puis il s’excite tout seul, semblant se gargariser de sa colère. Pour beaucoup l’incident serait clos depuis longtemps, par pour FOUCHS.

« C’est terrible, je ne peux même pas partir une journée…vous faites rigoureusement le contraire de ce qu’il faut faire ! Maintenant il va falloir que je reprenne tous les dossiers pour vérifier ce que vous avez fait partir… j’en ai plus qu’assez ! »

 

Je me mords la langue pour ne pas lui répondre que moi aussi, j’en ai assez, et que je lui donne mon préavis. Ce n’est pas encore pour cette fois. Mais le coup est passé près.

 

Plus tard dans la matinée, l’orage est passé ; nous faisons une revue d’agenda dans une atmosphère calme, à défaut d’être détendue. Il me confie un dossier à traiter en urgence d’ici vendredi, parce qu’il l’a promis au client.

 

Comme je lui signale l’erreur d’un Huissier, qui a délivré un commandement de payer en mentionnant une mauvaise adresse, FOUCHS me complimente à sa manière : « vous avez lu les pièces, pour une fois… »

 

 

Lundi, 10 février 2003

 

Dix jours sans remplir une page de ce journal. Un record. Non que je n’aie plus rien à écrire ou que FOUCHS se soit calmé, bien au contraire ; mais entre ses dossiers et les miens, le temps m’a cruellement manqué la semaine dernière. Pour exemple, mardi 4 février, j’ai quitté le Cabinet à minuit passé…

 

Quand je l’ai dit à FOUCHS le lendemain, mon « exploit » lui a tiré un simple haussement d’épaules : « c’est votre problème, mon vieux. Et puis c’était certainement pour faire vos dossiers, pas les miens. »

 

Pendant ces dix jours,  j’ai eu droit à toute la gamme des traits de caractère de FOUCHS.

 

Au chapitre des moments agréables : des conclusions qu’il a trouvées « pas trop mal », une invitation à déjeuner et une poignée de mains en prime avant son départ en week-end du 31 janvier, histoire de me remercier de l’avoir aidé à descendre jusqu’à sa voiture des caisses de vin millésimé…j’eus préféré une bonne bouteille ! Et aujourd’hui il est apparu plutôt zen, sa seule réaction en me voyant rentrer tardivement d’une audience personnelle à VERSAILLES étant de me dire : « c’était bien long votre renvoi…pour votre pénitence, vous m’offrirez un coup à boire ». Si c’est le prix de la paix des braves…finalement, FOUCHS, au gré d’une saute d’humeur,  ira boire tout seul en fin d’après midi, sans m’inviter.

 

Au chapitre des « vacheries » : comme je lui demandais s’il n’avait pas perdu une écharpe, car je m’étais aperçu en avoir « embarqué » une à la place de la mienne, sa réaction fut de me dire : « vous penserez à la désinfecter avant de me la rendre » ; et décidément incorrigible, il trouvera le moyen de dire à table, devant tout le monde et une amie d’Aurélie extérieure au Cabinet qui déjeunait pour la première fois avec nous, « Vernon couche avec une Allemande qui a un prénom de mec. C’est certainement un transsexuel ! »

 

Au chapitre des indélicatesses : un « savon » passé dans son bureau, alors même que l’un de mes clients, Monsieur L….., se trouvait dans le couloir d’entrée. Bien qu’âgé et légèrement sourd, il a pu profiter haut et fort des remarques déplacées de FOUCHS à mon égard, ce qui est la meilleure des contre publicités…j’ai dû lui expliquer que les reproches qui m’étaient adressés (absence dans un envoi au client, des conclusions annoncées en annexe) étaient imputables à la secrétaire mais que j’étais tenu pour responsable car j’ai « dû mal dicter… »

 

FOUCHS, s’apercevant par la suite de la présence de Monsieur L…quand je lui adressai un « veuillez excuser cet interlude sonore », fermera la porte de son bureau. Puis il dira aux secrétaires qu’il s’est trouvé gêné par cette situation…tout en m’en rendant responsable :

« Vernon est con, il ne m’avait même pas dit que son client était là…j’ai eu l’air malin… il aurait pu m’avertir ! » Eh oui, pour que FOUCHS sauve la face, il me faut bien porter le chapeau une fois de plus.

 

Au chapitre des attaques « gratuites » : le reproche de « manquer de coordination » parce que j’ai écrit un courrier à un client alors qu’il lui avait déjà parlé au téléphone…comme je lui répondais qu’encore eût-il fallu que je le sache et qu’un mot de sa part dans le dossier m’aurait évité cette « bévue », je m’entendrai répondre par un FOUCHS agacé : « s’il fallait mettre un mot dans les dossiers à chaque fois qu’on a le client au téléphone, on n’en sortirait pas… » Et s’il fallait lui demander s’il a parlé au client avant d’écrire tout courrier, s’en sortirait-on ?!

 

FOUCHS me reprochera encore d’avoir facturé un client, de ne pas en avoir facturé un autre, de ne pas avoir assez facturé un troisième, d’avoir trop facturé un quatrième…désormais je prends le parti de lui demander systématiquement  si on facture et combien…pour qu’il me grommelle « débrouillez vous, c’est vous qui gérez le dossier, j’en sais rien, c’est vous qui voyez combien de temps vous y avez passé ! »

 

Au chapitre des accusations non fondées : celle d’avoir engagé sa responsabilité professionnelle et celle de son cabinet, pour avoir mentionné dans une transaction que l’accord portait sur des rappels de salaires. Comme je lui rappelais que cette précision était nécessaire pour se retourner par la suite contre le Cabinet d’expertise comptable qui avait mal établi les bulletins de salaire, ce qui était l’objet du litige, FOUCHS rétorque : « non, on mettra que ce sont des indemnités transactionnelles, sans autre précision, comme cela le client économisera 40 % de charges salariales. Mais de toute façon, si l’URSSAF découvre que c’est un moyen déguisé pour éviter de payer des cotisations, ce sera de votre faute !! Et puis d’abord, on ne pourra jamais obtenir la condamnation du cabinet d’expertise comptable. »

A noter que le client était tout à fait d’accord pour déclarer la somme en salaires…et que FOUCHS a créé artificiellement une difficulté là où il n’y en avait pas…

 

Au chapitre des « pièges » tendus : une lettre dictée par FOUCHS dans l’un des dossiers que je suis, sans m’en aviser. Je suis tombé dessus au hasard d’une révision de cases, j’ai donc appris incidemment que nous devions délivrer une assignation le 6 avril (date du commandement de payer augmentée de deux mois).

 

Au chapitre des pinaillages : une colère parce que j’ai demandé au juge, au détour d’une assignation, de « fixer l’indemnité d’occupation au montant du loyer courant » plutôt que de solliciter de « condamner à une indemnité d’occupation égale au montant du loyer courant » ; juridiquement cela revient strictement au même, mais pour FOUCHS une fixation n’est pas une condamnation et ne permet pas de faire exécuter, ce qui est complètement faux. Devant mon air dubitatif, FOUCHS me reprochera au surplus, pour faire bonne mesure, de ne pas avoir sollicité le double du loyer courant. Selon lui, en ne sollicitant pas le double du loyer à titre d’indemnité, j’engage la responsabilité du Cabinet. Je me mords la langue pour ne pas lui rappeler que je sollicitais toujours le double chez BARNIER mais que je n’ai jamais trouvé pareille demande dans l’une quelconque de ses propres assignations, que je me suis donc plié aux coutumes locales…de toute façon, à quoi bon répondre ? Cela ne servirait qu’à l’exciter encore un peu plus.

 

Bref, la routine !

 

Mardi, 11 février 2003

 

FOUCHS déboule au Cabinet de fort méchante humeur. Il a la grippe et au surplus, a oublié ses lunettes chez lui. Il n’en faut pas plus pour le contrarier.

 

Mélanie est la première à trinquer. C’est un événement, voire une révolution : comme pour moi, il s’est lassé d’elle, elle n’est plus intouchable…

 

Depuis mon bureau situé pourtant à l’opposé du Cabinet, j’entends des hurlements. Ceux mêlés de FOUCHS et de Mélanie qui ne se laisse pas faire.

 

La raison de cet orage : FOUCHS reproche à Mélanie, en des termes fort discourtois, de ne pas avoir doublé d’un envoi par courrier, le fax qu’elle vient de passer.

 

FOUCHS glapit, sa porte claque, les murs tremblent. Un son métallique nous apprend que la poignée n’a pas résisté à son traitement de choc et qu’elle est tombée. Hélas du mauvais côté, il peut encore sortir de son bureau…

 

Je file voir Mélanie, histoire de la réconforter et de lui souhaiter bienvenue au club des souffre douleur de FOUCHS. Elle me confie qu’elle ne se laissera pas de nouveau parler sur ce ton, et qu’il risque d’avoir une surprise la prochaine fois…en l’occurrence, sa démission et un prud’hommes en prime.

 

A peine ai je le temps d’échanger quelques mots avec elle dans le secrétariat, que FOUCHS ouvre de nouveau sa porte avec ce qu’il reste de poignée. Il m’appelle. Aïe, c’est à mon tour…

 

Effectivement, je déguste. Haut et fort.

«Dites,  vous vous foutez de moi, ou quoi ?! Ca fait quatre fois (N.D.A : deux, en réalité, mais FOUCHS compte double surtout les honoraires) que je vous demande si l’assignation a été notifiée au Préfet ! Vous auriez pu penser à le demander à l’Huissier dans votre courrier, comme cela la responsabilité était transférée de nous vers lui ! D’ailleurs, elle est nulle, votre assignation ! »

 

Je n’ai pas le temps de lui répondre que oui, notre Huissier habituel que nous chargeons depuis plusieurs années, de délivrer des assignations en expulsion de locataires, a bien notifié au Préfet copie de l’assignation comme à son habitude ; qu’il n’a pas attendu FOUCHS pour savoir qu’il doit faire cette démarche ; qu’il ne nous a pas encore fait retour du second original parce qu’il attendait justement l’accusé de réception du courrier adressé à la Préfecture ; qu’en cas d’oubli de sa part, seule sa responsabilité est engagée et non la nôtre ; que je lui ai remis à cet égard, copie d’une décision de la Cour de Cassation retenant la faute de l’Huissier et pas celle de l’Avocat ; qu’il m’avait envoyé paître en me disant que « ce n’était pas nouveau » et « qu’il le savait depuis longtemps » ; qu’il a lui-même signé le courrier d’envoi à l’Huissier sans trouver à redire ; que si mon assignation est nulle, alors toutes le sont, puisque j’ai fidèlement repris son modèle-type…FOUCHS est déjà reparti dans son bureau. Re-claquement de porte.

 

A travers la cloison, on l’entend hurler : « on me dit qu’il faut être gentil, qu’il ne faut pas crier…et je n’ai aucun retour ! »

 

Plus tard dans la matinée, il revient à la charge, un peu plus calmement : « on en a discuté, je vous ai dit quatre fois la même chose sans que vous me répondiez, vous m’avez demandé un soir d’être plus coulant mais je n’ai aucun « feed back » (ques acco ?). Soyez bon, non de Dieu ! Sinon je ne vous augmenterai jamais ! Devenez bon ! Pour ça, il y a vraiment du boulot ! » Puis incompréhensiblement, il éclate de rire. Je suppose qu’il a fait un bon mot et qu’il indique la fin de l’engueulade.

 

Ensuite, il est tout sucre, tout miel ; il a besoin de moi pour dicter à Mélanie.

 

Dans l’après-midi, alors que je me trouve au Conseil de Prud’hommes, il m’appelle sur le portable. Il feint d’ignorer où je suis, alors que nous en avons parlé le matin même une fois sa colère passée.

 

« ah, excusez moi, vous ne me l’avez pas dit…rentrez vite, j’ai besoin de vous pour l’affaire de demain matin à MEAUX…je ne sais pas encore si c’est vous ou si c’est moi qui vais aller plaider…je crois bien que je vais y aller, vous n’avez pas de voiture et ça va pas être simple pour vous d’être là bas pour 9 heures…mais d’un autre côté, je suis crevé, je suis malade, j’en ai ras le bol…je suis fatigué, j’ai envie de rien foutre…et puis vous connaissez bien ce dossier…qui est d’ailleurs un dossier de merde…on va se faire condamner c’est couru d’avance. »

 

J’ai bien compris le message. Bien entendu, j’irai. Ce qui implique un lever à 5 h 30 du matin pour attraper le train de 7 h 29 pour MEAUX Gare de l’Est.

 

Comme pour me remercier de le tirer de ce mauvais pas, à mon retour au Cabinet il ira jusqu’à rire d’une de mes réflexions, avec en prime (je n’en crois pas mes oreilles !) cet hommage : « ah, vous êtes spirituel pour une fois ! Si vous êtes en forme comme cela demain matin, on aura un bon résultat ! »

 

« Pour une fois », il ne se moque pas…

 

Je ne sais si j’ai été en forme ou spirituel le lendemain, mais une chose est sûre : au final j’ai gagné le dossier…

 

Dimanche, 2 mars 2003

 

Presque un mois sans remplir une page de ce journal. Pas le temps. Et surtout, alors que je croyais aux vertus apaisantes de cet exutoire, cela me déprime de relire tout ce que je subis. J’ai l’impression de revivre chaque humiliation une seconde fois.

 

Pourtant j’aurais largement de quoi compléter la litanie des vexations subies de FOUCHS.

 

Ainsi :

 

  • au chapitre des moqueries

 

-         un midi, alors que je l’invite à déjeuner avec les secrétaires, comme je commande une truffe au chocolat en dessert, il sort en plein restaurant : « c’est vous qui êtes une truffe ! »

 

  • au chapitre des reproches injustifiés

 

-         un autre jour, il me dit, toujours devant les secrétaires : « Dans le dossier P…contre F…, vous n’avez pas regardé, une fois de plus…il faudrait quand même penser à réclamer des honoraires à la compagnie d’assurances, on a un accord sur 3 000 balles…il faut tout vous dire ! ». Vérification faite, la somme a déjà été réclamée…il y a cinq mois ! Mais le but est atteint : aux yeux des témoins de cette scène, j’ai fait une boulette, une de plus…FOUCHS n’aura pas même un mot d’excuses quand je lui démontrerai son « erreur », dans le secret plus convenable d’un tête à tête dans mon bureau. Il se contentera d’un « ah bon… » en guise d’épilogue sur le sujet.

 

-         FOUCHS, rentrant visiblement d’un déjeuner bien arrosé : « ça coûte cher au Cabinet, vos appels en Allemagne ». Je suis très gêné, j’avoue que j’ai parfois appelé Nicola le soir depuis le Cabinet, mais j’ai fait attention de ne pas abuser. Je lui demande à combien s’élève la facture, il bredouille : « euh, 20 euros, je crois… ». Comme je lui propose de les déduire de ma rétrocession d’honoraires, il répond, fier de son bon mot : « non, laissez, ce qui m’amuse c’est qu’Aurélie, en tant qu’associée du cabinet, va devoir en payer un tiers… » Si cela l’amuse, il a des joies simples !

 

-         Alors que, de retour d’une audience pour lui, je consulte de la jurisprudence sur internet pour l’un de mes dossiers : « aujourd’hui c’est vraiment la journée du collaborateur…il n’en branle pas une ! »

 

-         Pas de chance : le Juge des référés dans l’affaire T…contre D…a oublié de préciser dans son ordonnance, que les deux parties étaient d’accord pour partager les frais d’expertise, et les a mis à la charge de notre seul client ; bien entendu pour FOUCHS c’est moi qui ai mal plaidé et qui ai dû oublier de soulever ce point… « oh, Bruno, c’est pas vrai ?! »

Le Confrère adverse, heureusement honnête, viendra à ma rescousse pour reconnaître que j’avais bien fait état d’un partage des frais et demandera à son client de régler sa part. Aucune excuse de FOUCHS.

 

-         Puis FOUCHS me reproche le fait qu’il manque des pages dans le dictionnaire permanent social ; selon lui, manquerait notamment à l’appel, la table des matières comportant la liste des études de ce précieux ouvrage.

 

Je lui réponds que je n’y suis pour rien, je ne suis pas responsable des négligences des autres personnes du cabinet puisque si ce dictionnaire est dans mon bureau, les 6 avocats du Cabinet (ou plutôt 5 puisqu’Anne Sylvie n’a pas encore été remplacée ) y ont accès et ne s’en privent pas.

 

Il m’objecte que je suis chargé de la mise à jour de cet ouvrage…sous entendu : en effectuant la mise à jour, j’aurais jeté les pages manquantes.

 

  • au chapitre des ordres contradictoires

 

-         FOUCHS m’ayant fait remarquer (voir page 21) avec toute la délicatesse qui la caractérise, que le Code exigeait un recommandé simple et non un recommandé avec accusé de réception pour interjeter appel d’un jugement prud’homal, pour me reprocher de  « gaspiller l’argent du Cabinet », j’ai donc demandé à Mélanie de remplir un bordereau de recommandé simple. FOUCHS l’avise et demande :

« pourquoi il est pas avec accusé de réception ? ». Comme je lui réplique en lui rappelant sa précédente position à ce sujet, il répond, cinglant : « et comment on fait pour avoir une trace de ce qu’on a bien interjeté appel, gros malin ? »

 

-         dans le même dossier, il avise notre acte d’appel : « il est nul votre acte, vous n’avez même pas mis le nom du Confrère qui assiste l’adversaire… ». Et pour bien me prouver qu’il a raison, il me colle sous le nez l’article du Code qui le stipule. Mais j’ai le clair souvenir d’une « engueulade » parce que j’avais fait figurer le nom du Confrère, ce qu’il avait qualifié alors d’ « inutile, cela ne sert qu’à faire perdre du temps à la secrétaire et à nous  coûter en encre et en papier… »

 

-         encore et toujours pour le même acte, décidément maudit, il me reproche d’avoir indiqué l’adresse du site de l’usine du client en plus de celui de son siège social… « mais vous êtes nul d’avoir mis que l’appel est formé par la société M…, dont le siège social est à Paris et ayant un site à Bourges, il n’y a plus rien là bas ! ». Or il m’avait précédemment reproché, concernant cette même société M…, d’avoir oublié de mentionner le site de Bourges alors que le jugement le site expressément…

 

  • au chapitre des remarques méprisantes :

 

-     tout fier de lui prouver que je suis « à la page » et que je me tiens informé des jurisprudences les plus récentes, je vais trouver FOUCHS avec en mains, le numéro du jour de la GAZETTE DU PALAIS

« Regardez, Fabrice, la Cour de Cassation vient de rendre un arrêt le 23 février dernier au sujet des courriers échangés entre Avocats…désormais, on ne pourra plus les verser aux débats, même s’ils sont officiels et non confidentiels. »

Réplique de FOUCHS, hautain, me chassant du revers de la main comme il le ferait d’une mouche : «je le sais depuis la semaine dernière, vous n’aviez qu’à lire le Bulletin du Bâtonnier, vous êtes toujours en retard d’un métro. »

 

Je ne vois pas pourquoi je fayotte avec ce connard. C’est à croire que je cherche à prendre des coups. Pourquoi vouloir lui plaire ? C’est comme donner de la bonne nourriture à un cochon. Désormais je garderai pour moi le fruit de mes recherches. Quitte à ce qu’il déboule dans mon bureau pour me dire, triomphant  « vous ne vous tenez pas informé, telle loi ou telle jurisprudence a changé… » ; je lui répondrai alors, méprisant « oui, je le sais depuis une semaine… ». Je rêve de ce genre de petite vengeance. Mais il serait encore bien capable de me reprocher de ne pas l’en avoir tenu informé et de ne pas avoir l’esprit d’équipe…de toute façon il aura toujours le dernier mot, fut-ce au prix de la plus parfaite mauvaise foi.

 

 

Lundi, 3 mars 2003

 

Après m’avoir appelé le matin pour s’assurer que j’ « occupe » Mélanie avec des courriers à taper, dans l’après midi, FOUCHS rentre de la campagne plutôt guilleret ; mais il ne veut pas que cela se voit et pour se faire plaindre, répète qu’il est fatigué, qu’il a besoin de vacances, qu’il n’a pas envie de travailler…

 

Il me convoque dans son bureau pour me raconter deux blagues nulles que je connais déjà : l’une raciste sur un chasseur qui tue un arabe en forêt et prend une amende pour braconnage ; il va à St Ouen, en tue un autre et il prend une amende plus forte car c’est une espèce protégée dans une réserve…

L’autre blague est sexiste : un homme qui ne s’étonne pas qu’on puisse faire des bébés avec une éprouvette puisqu’il a bien réussi à en faire un avec une cruche…

 

Après ce haut moment de philosophie  FOUCHSienne, il profite de ma présence pour relire le parapheur. Il tombe sur un courrier adressé à notre mandataire au Commerce. C’est lui qui est chargé de suivre la procédure pour nous devant le tribunal de Commerce de PARIS, mais j’ai plaidé le dossier et j’ai pensé courtois de l’informer de la date de délibéré, qu’il ne connaît pas puisqu’elle m’a été donnée par le Magistrat. FOUCHS rugit :

« Mais vous êtes piqué ou quoi ? C’est à lui à nous tenir informé, pas à nous ! C’est lui notre mandataire et non l’inverse ! Encore une lettre de gâchée ! Vous ne maîtrisez vraiment rien ! »

 

Plus tard dans l’après midi, apprenant par Aurélie Léandri que le service des cartes d’identité a fait une erreur et m’a délivré ce matin une carte mentionnant « sexe : Féminin », cette nouvelle réjouit FOUCHS qui y voit de l’eau apportée au moulin de sa moquerie favorite :

« Comme quoi on a raison de vous traiter de pédé ! En fait, non, vous êtes pire : un transsexuel ! Ils ne s’y sont pas trompés à la préfecture ! »

 

Puis il vient dans mon bureau et peste une fois de plus contre l’absence de certaines pages dans le Dictionnaire Permanent Social. Je lui répète que je n’y suis pour rien.

 

Il a en mains le jeu de conclusions qu’il m’a demandé de faire. Il m’avait dit en me confiant le dossier, un jour où il était de bonne humeur : « je ne vous ferai aucun reproche, c’est un domaine que vous ne connaissez pas. Mais essayez quand même de sortir quelque chose ».

Aujourd’hui, nouveau son de cloche : « c’est nul, pas assez percutant. Je vous en parlerai demain. En plus vous confondez cession de parts et rachat d’actions, on voit bien que vous n’y connaissez rien en droit des sociétés ».

 

Après le « manque de percutance » ( ?), opinion des plus subjectives, et le reniement des assurances de clémence passées, il me reproche de ne pas avoir fait figurer dans la première page des conclusions, le nom du PDG de notre cliente la Société anonyme. S…et de m’être contenté de mentionner « prise en la personne de son PDG en exercice domicilié audit siège social en cette qualité » ; selon lui, cette absence de nom exact conduit à une nullité de nos conclusions, ce qui est bien entendu complètement faux.. D’ailleurs il m’avait précédemment reproché d’avoir mentionné dans d’autres conclusions, le nom d’un dirigeant social, au motif que « si le dirigeant change, les conclusions seront obsolètes, on aura l’air malins…mieux vaut mettre que la société est représentée par ses dirigeants légaux en exercice… »

 

J’en ai marre. Marre. MARRE ! Il me rendra dingue.

 

Samedi, 29 mars 2003

 

Enfin je trouve un peu de temps dans un planning surchargé, pour ajouter quelques lignes à la déjà longue liste de mes doléances.

 

Depuis quelques temps je termine à 22 heures 30, je ne suis donc pas chez moi avant 23 heures…après 13 heures quasiment non stop devant un écran je ne vais pas m’y remettre à la maison ! Juste le temps d’un dîner, d’un coup de fil à Nicola (ma seule véritable occasion de détente ) et…au lit ! Quant aux week-ends, ils sont de plus en plus souvent munichois…

 

Si j’ai décidé de  sacrifier un peu de mon samedi après midi à FOUCHS qui ne le vaut pas et à la dénonciation de ses ignominies qui, elle, le vaut bien, c’est que l’animal n’est pas resté inactif pendant ces trois dernières semaines.

 

Certes j’ai eu droit à une « trêve », FOUCHS étant plus préoccupé par le décès de son père que par faire joujou avec les nerfs de son collaborateur. J’ai un temps cru que cet événement tragique allait l’adoucir et nous réconcilier, m’a présence à l’enterrement l’a d’ailleurs touché, ainsi que Pascale.

 

J’ai donc passé quelques jours relativement tranquilles, bénéficiant d’une certaine aura ;dans un premier temps FOUCHS était souriant, à la limite de l’euphorie, plaisantant sans cesse…son moyen à lui de cacher sa détresse car il était très attaché à son père.

 

Dans un second temps il était trop occupé à devoir régler la succession, entre recherche des papiers, déclaration des revenus du défunt, et autre signalement du décès aux compagnies d’assurance vie, pour me prêter une quelconque attention.

 

Mais comme dit le proverbe, « chassez le naturiste, il revient au bungalow »…et le naturel de FOUCHS a bien vite repris le dessus.

 

FOUCHS a soudain rompu la trêve par son rituel « dites moi, Bruno… » ; j’ai immédiatement compris qu’il sonnait la fin de la récréation et que je devais m’attendre à morfler de nouveau.

 

Ce qu’il me reprochait ce jour là ? D’avoir sous évalué la note d’honoraires adressée à un client. « A 500 Euros Hors taxes pour une audience, vous voulez la mort du Cabinet ! Il fallait en demander Mille ! J’en ai assez, il faut toujours tout reprendre avec vous ! »

 

Comme je lui oppose qu’il m’avait semblé que nous avions déjà passablement « chargé » ce client au niveau des honoraires, il s’empare du dossier pour vérifier. Il constate que pour une procédure simple, nous avons déjà sollicité près de 4 000 Euros. Et me fait cette réflexion en ricanant : « eh ben, on y est pas allés avec le dos de la cuillère…ce n’est pas un peu trop ?! »

Ainsi en l’espace de 5 minutes à peine, me vois je reproché une chose et son contraire !

 

Par la suite, FOUCHS a repris les bonnes habitudes, avec notamment un « vous ne risquez pas d’obtenir le certificat de naissance demandé avec une lettre rédigée comme cela au service de l’Etat Civil »…Bien entendu, il exagère. Bien entendu, le certificat en question nous est parvenu sans problème.

 

Jeudi soir dernier, les hostilités sont franchement reprises :  il me tombe sur le poil au sortir d’un rendez-vous avec l’un de mes clients personnels –le fait que je puisse développer de la clientèle l’agace au plus haut point.

« Dites moi, Vernon, la prochaine fois que vous me faites ce genre de recherche, je vous vire ! »

 

Mon crime ? FOUCHS m’a demandé le texte de loi sur le délit de grande vitesse automobile (le fait de dépasser de 50 km/h la vitesse autorisée, en état de récidive) ; pris par le temps puisque mes clients m’attendent dans le couloir, je lui ai apporté juste avant son rendez-vous, un article trouvé sur internet qui explique le délit et indique les peines encourues. En attendant de lui sortir le texte complet.

 

FOUCHS gronde : « ce que je veux, c’est le texte, pas cette merde ! »

 

Puis il me demande, inquisiteur : « z’auriez pas vu le contrat de travail de Madame L… ? Elle me l’a faxé… » avant d’ajouter : « il faut lui faire un pouvoir, vous vous en chargerez, je ne suis pas là demain»

 

Je ne comprends pas son histoire de pouvoir et j’ai le malheur de paraître interloqué.

 

FOUCHS rugit : « vous faites du droit social ou pas ?!  Vous savez pas faire un pouvoir de gérer le personnel ?!  Y’a un modèle dans le dictionnaire permanent social »

 

Je lui réponds que oui, je fais du droit social, mais que je n’ai jamais eu l’occasion de rédiger un pouvoir de l’employeur à l’un de ses salariés pour lui confier certaines de ses fonctions. Peine perdue, FOUCHS est bourré de toute façon. Il part sans me saluer, une fois de plus. Non sans avoir fait remarquer que « les timbres disparaissent à une vitesse folle ». Histoire de me faire comprendre que ma clientèle personnelle lui coûte cher…

 

Le lendemain matin, lui qui est censé être absent toute la journée, arrive en fin de matinée. Ce n’est pas la première fois qu’il nous fait ce genre de « come back » surprise.

 

Persuadé qu’il ne viendrait pas, j’ai signé un courrier anodin, il s’agit d’une lettre d’accompagnement d’une décision du Bâtonnier (devant lequel nous avons fait condamner un débiteur d’honoraires récalcitrant) pour solliciter un certificat de non appel et faire exécuter à l’encontre de ce « mauvais payeur ».

 

Occupé à chercher un dossier dans la cuisine, j’entends FOUCHS demander à la secrétaire d’ouvrir l’enveloppe, pour vérifier ce que j’ai signé…puis lui dire « ah bon c’est seulement ça…mais pourquoi il a signé lui même ? ». Il ne me parlera pas de ce courrier. Ou plutôt il ne m’en a pas encore parlé à ce jour, sans doute me le ressortira t’il dans quelques temps…

 

A midi, j’invite Aurélie à déjeuner. Elle accepte volontiers mais me suggère de demander à  FOUCHS de se joindre à nous.

 

Je n’en vois pas l’utilité : deux fois récemment je lui ai demandé s’il voulait déjeuner avec moi, deux fois il a refusé. La première fois, il n’avait soi-disant pas faim ; la seconde fois, il a accepté…mais profité que je réponde à un ultime appel téléphonique pour partir seul (alors que je l’attendais depuis un quart d’heure). J’en déduis qu’il ne tient pas particulièrement à m’avoir à sa table. Moi non plus d’ailleurs.

 

Comme je lui demande s’il veut venir avec Aurélie et moi, il répond, pince-sans -rire : « avec elle oui, avec vous, non ».

 

Puis avant de partir pour un restaurant italien où nous avons nos habitudes, il me dit devant Aurélie : « vous avez récidivé, pour les textes sur le délit de grande vitesse ! Vous me sortez le texte de loi, j’en ai rien à foutre ! Ce que je veux c’est ce que dit le Code sur les excès de vitesse ! Heureusement Aurélie, elle au moins, elle m’a trouvé ce que je cherchais. En plus je sais pas où est l’article qui concerne le délit de grande vitesse dans votre texte, vous m’avez sorti toute la loi »

 

Je lui montre alors ce qu’il feint ne pas avoir vu : un message en haut de la première page, écrit en gros au bic noir : « pour le délit de grande vitesse, voir article 7. » Ledit article est également surligné. Je lui ai également sorti le texte du décret d’application, avec une note « délit de grande vitesse = 6 points en moins sur le permis de conduire »

 

Sur le chemin il nous raconte comment il a pris au col le concierge d’un immeuble voisin qui avait eu l’outrecuidance de lui reprocher de garer sa moto sur le trottoir. Commentaire de FOUCHS : « je l’ai pris au col, j’ai failli lui donner un coup de boule, il était gringalet. »

 

La conversation dévie sur Eric, une grande asperge alcoolique, bourré dès 10 heures, qui tient le café brasserie à l’angle du Cabinet. Le beauf dans toute sa splendeur. J’étais un habitué de sa gargotte avant de me lasser de manger des cochonneries à prix prohibitif et surtout d’être accueilli par un « bonjour Madame » et autres remarques sur ce qu’il estime être un manque de virilité.

 

Comme j’ai le malheur d’oser dire que ce fameux Eric, confit par l’alcool, paraît nettement plus vieux que moi bien qu’il ait mon âge, la réplique de FOUCHS est  immédiate et cinglante

 

«Je ne trouve pas, non. Il paraît quand même autrement plus en forme que vous »

 

A table, FOUCHS nous fait son show habituel : il refuse d’être assis à côté de moi. Avec une variante toutefois : il se place à côté d’Aurélie qui a une jupe fendue, et dit, fier de son bon mot : « je me mets du côté de la fente ».

 

Puis j’aurai droit à mon lot de remarques désagréables tout au long du repas. Sans doute veut il me dissuader de déjeuner avec lui. Florilège choisi :

 

  • comme je raconte qu’à l’occasion de mon passage à un jeu télévisé (« La Roue de la Fortune » en 1992) une cliente de mon père avait cru le voir à l’écran, FOUCHS s’esclaffe : « ah parce qu’en plus il y a quelqu’un d’autre comme vous ? Eh ben ! Il a dû en tuer des clients votre père… » (N.D.A : il est médecin…)
  • Je ne me démonte pas et change de sujet. FOUCHS m’interrompt : « j’ai remarqué quelque chose, quand vous parlez vous ne vous adressez qu’à la personne en face de vous, vous ne regardez jamais les autres. On se sent exclus de la conversation. »

J’ai en face de moi Aurélie, autrement plus séduisante que lui.

Comme j’ose un « je ne vous parle plus, vous êtes désobligeant », il enchaîne par un « de toute façon je me fous de ce que vous dites, je préfère aller pisser. » Et joignant le geste à la parole, il sort de table, me laissant en tête à tête avec son associée.

 

  • A son retour, j’aurai droit à des reproches au sujet d’une modification sournoise d’une phrase par un Confrère dans ses conclusions délivrées à la dernière minute, modification que je n’ai pas vue, et lui qui a plaidé le dossier pas davantage, bien qu’il l’ait étudié dès la veille.

Il prend Aurélie à témoin : « bonjour l’honnêteté du Confrère…et bonjour l’incompétence du Collaborateur qui n’a même pas été foutu de voir ça ! »

 

Pour ma part je n’ai jamais entendu Aurélie critiquer devant les autres Avocats du Cabinet le travail de l’une de ses collaboratrices. Question d’éducation sans doute. Et la délicatesse de FOUCHS se rapproche de celle d’un char d’assaut.

 

J’apprécie d’autant moins la remarque qu’elle est proférée alors qu’à la table derrière nous se trouve une ex-collaboratrice de mon ancien Cabinet.. FOUCHS le sait parfaitement, j’ai fait les présentations à son arrivée. Gageons qu’elle n’ait rien entendu.

 

  • ensuite, comme j’indique à Aurélie (j’ai renoncé à m’adresser à FOUCHS, puisqu’il préfère « aller pisser »), que j’étais à Munich le week-end dernier, elle me demande si je parle allemand. Je lui réponds que je connais quelques mots mais que de toute façon, ma petite amie parle français « comme vous et moi ». FOUCHS répond du tac au tac : « comme vous sans doute, mais comme moi, certainement pas ! »

Je m’entends répliquer un « effectivement, elle parle mieux que vous ». Mais à quoi bon ? FOUCHS est décidément un véritable fat, dégoulinant de suffisance. J’ai dû le toucher dans son ego, il reste silencieux au moins cinq minutes.

 

  • au dessert, FOUCHS, décidément inspiré, sans doute par le vin italien, s’aperçoit que son associée lorgne sur ma coupe de fraises melba (j’ai bien pris soin cette fois-ci de ne pas choisir une truffe pour m’éviter une réflexion désagréable, FOUCHS adorant le « comique » de répétition). Il lui donne ce conseil : « t’as qu’à lui en prendre, mais de l’autre côté et avec une autre cuillère. »

 

  • vient enfin l’addition. Ce repas m’a semblé durer une éternité. FOUCHS porte l’estocade. « naturellement c’est vous qui nous invitez ».

 

Son associée vient à ma rescousse : « non laisse c’est moi, Bruno m’a fait sauter une contravention, je lui dois bien ça… »

 

Et lui qui ne lui a rien fait sauter du tout, du moins à ma connaissance, profite également de l’invitation.

 

Après coup, en relatant ce déjeuner dans ce journal de bord, je m’aperçois que FOUCHS y a fait montre de toute la palette de son « talent », du mépris à la vulgarité. Avec en dénominateur commun, toujours cette volonté de me rabaisser plus bas que terre. Je le hais définitivement.

 

Dans l’après midi, il me laissera relativement tranquille, comme s’il était repu d’avoir déversé tout son fiel. Sa seule apparition dans mon bureau sera pour me demander si j’ai assez dicté pour occuper la secrétaire lundi matin –sa grande hantise- et pour prendre congé.

 

Il part en boitant, la crise de goutte l’a repris. Bien fait. Qu’il crève.

 

 

 

Lundi, 31 mars 2003

 

Retour de week-end…quelques jours de répit avant de retrouver la brute.

 

Aujourd’hui je me vois reproché d’avoir écrit à un client à une mauvaise adresse…sauf que j’ai simplement demandé à Mélanie d’écrire au client F…, sans autre précision, c’est donc elle qui a fauté. Mais c’est moi qui trinque, comme d’habitude. Au surplus j’ignorais que le client en question avait déménagé, FOUCHS en avait informé Mélanie, pas moi.

 

Mardi, 1er avril 2003

 

Je regarde mon chèque de rétrocession d’honoraires du moi de mars sous toutes les coutures : inouï, FOUCHS m’a augmenté ! Serait ce un poisson d’avril ? Il en serait bien capable !

 

Je signale donc à FOUCHS que son chèque à mon intention comporte une légère erreur de chiffre (150 Euros en trop) ; il me répond d’un air fataliste : « je sais, vous ne les valez pas, mais je suis bien obligé, votre contrat prévoit une révision annuelle. »

 

Mon contrat prévoit également que ladite révision doit être négociée entre le patron et le collaborateur, mais bon, ne boudons pas notre bonheur…ainsi est FOUCHS, odieux mais honnête. Contrairement à certains de ses prédécesseurs tel BARNIER, lui au moins n’essaie pas de m’arnaquer sur les vacances et sur le montant de la rétrocession. Parfois, sa maniaquerie me sert…

 

Mercredi, 2 avril 2003

 

Aujourd’hui FOUCHS paraît détendu ; il vient me rejoindre dans la cuisine, faisant également office d’entrepôt des dossiers (nous sommes certainement le seul Cabinet de tout Paris dont les dossiers sentent la nourriture).

 

Comme FOUCHS me confie qu’ « en ce moment, c’est plutôt calme côté travail », j’abonde en son sens : « oui, c’est même inquiétant, en ce moment c’est mort… »

 

FOUCHS me renvoie dans mes buts d’un coup de griffe : « évidemment, on va bientôt être en vacances, les clients ont autre chose à foutre ! C’est tous les ans la même chose ! Mais qu’est ce que vous croyez ? Que ça va changer avec vous, parce que vous vous appelez Vernon ?! »

 

J’ai transgressé la règle d’or numéro un : écouter religieusement FOUCHS, et surtout, se taire. Je n’ai plus qu’à me réfugier dans mon bureau pour méditer la leçon.

 

Jeudi, 3 avril 2003

 

Mon répit aura été de courte durée : dès son arrivée je vois que FOUCHS est d’une humeur massacrante. La faute aux grèves de transports.

 

Inévitablement, je trinque. Le punching-ball officiel de Sa Magnificence FOUCHS 1er fait une victime expiatoire toute désignée pour passer son courroux.

 

Mon crime de ce matin ? Avoir osé apporter à mon bien aimé patron, un fax urgent qui vient d’arriver ! Comme je le pose sur son bureau, FOUCHS le jette à terre en hurlant.

 

« Mais qu’est ce que vous venez m’encombrer avec ça ? Vous ne voyez pas qu’il y a ma calculatrice dessous ?! Vous venez encore faire la mouche du coche ! C’est pas votre travail vous êtes pas ma secrétaire ! »

 

Je pars en lui disant « j’ai compris, je ne ferai plus rien », en me mordant la lèvre pour ne pas lui faire remarquer que sa secrétaire est absente aujourd’hui…et que s’il comptait sur elle pour lui apporter son fax, il pouvait toujours attendre !

 

En attendant, tout le cabinet ayant profité des éclats de voix de FOUCHS, je fais le tour des bureaux et du secrétariat pour en indiquer la raison…histoire de soigner ma réputation et que l’on ne croie pas que je sois aussi nul que FOUCHS essaie de le faire croire.

 

Dix minutes plus tard, FOUCHS déboule dans mon bureau, tout sucre tout miel :

« vous vous rendez compte, les fonctionnaires ? tous les avantages qu’ils ont ? Leur retraite est calculée sur la base des trois dernières années, ils ont des complémentaires payées par l’état…et ils font grève ! »

 

Il recherche une approbation complice, que je ne lui donne pas. C’est trop facile de hurler sur les gens et de s’auto-absoudre de son comportement en venant plaisanter juste après, comme si rien n’était. Et d’exiger de sa victime, qu’elle rie avec lui. S’il a oublié l’incident, moi je l’ai encore en travers de la gorge. Mais cela passe bien au dessus de  FOUCHS, qui drapé dans son ego, ne voit que lui.

 

Vendredi, 4 avril 2003

 

Avant de partir pour la campagne,  FOUCHS me tombe sur le poil :

 

« Dans le dossier M…contre B…. on a reçu l’avis de la commission de conciliation des loyers…c’est gratiné ! il est dit que l’immeuble est en mauvais état et que le bailleur n’a pas contredit cet argument du locataire ! Encore une fois vous n’avez pas dû lire le dossier ! Pourtant dedans il y avait des pièces comme quoi le client a fait des travaux… »

 

Si, cher FOUCHS, j’ai lu le dossier. Non, je n’ai pas manqué de parler des 31 000 Euros de travaux devant la Commission de conciliation. Mais si vous-même aviez mieux lu, peut-être auriez vous découvert que les travaux en question portaient exclusivement sur le ravalement de façade. Et non sur les parties communes intérieures de l’immeuble, passablement dégradées. Le dernier « coup de pinceau », consistant surtout en un rebouchage de trous dans les murs, date de 1993. Factures à l’appui. En tête du dossier.

 

 

Mercredi, 9 avril 2003

 

Avant de partir, FOUCHS me rejoint dans le bureau d’Aurélie.

 

Devant son associée, il ne se gêne pas pour me dire :

« Dans le dossier S…contre D…., heureusement que le Conseil de prud’hommes du Havre s’est déclaré incompétent ! J’ai relu vos conclusions, c’est nul, c’est fouillis, ça n’a rien à voir avec celles que moi j’avais faites ».

 

Qu’il soit content de lui, c’est son affaire ; mais pourquoi systématiquement chercher à m’humilier ? Et en public, en plus !

 

C’est manifestement plus fort que lui, il ne peut pas me parler d’un dossier sans tenter de me rabaisser plus bas que terre. Pour mieux s’élever lui-même, lui qui sait tout, qui contrôle tout, qui voit tout.

 

Ce faisant, FOUCHS « oublie » qui a trouvé la jurisprudence sur l’incompétence territoriale, qui a conclu sur ce point, et qui a plaidé –et gagné- ce dossier sur le fondement de cette même incompétence, sans qu’il soit besoin d’aborder le fond du litige…c’est moi, mais cela il se gardera bien de le dire.

 

Jeudi, 10 avril 2003

 

Un grognement et un regard noir en guise de bonjour, FOUCHS est –une fois de plus- de mauvaise humeur.

 

La cause de ce courroux ? Il doit partir en vacances la semaine prochaine et n’a pas envie…pauvre FOUCHS.

 

Une fois n’est pas coutume, la première à subir ses humeurs est Pascale ; il lui hurle je ne sais quoi qui fait trembler les vitres du Cabinet. S’en suit le silence de mort caractéristique des après-colères FOUCHSiennes. Personne n’ose moufter.

 

Puis, tout naturellement, j’ai droit à ma rasade d’acide ; l’entendant pester contre le peu de courrier, je vais dans son bureau lui dire qu’il y a toujours quelques bureaux de poste en grève ; FOUCHS me renvoie dans mes buts d’un « mais si on en a du courrier, vous l’aviez mis sous mon journal alors je ne l’ai pas vu !! » -accusation au demeurant sans fondement, ce n’est pas moi mais vraisemblablement Mélanie, qui a déposé le courrier…

 

Je n’ai pas fait le voyage pour rien, puisque comme je lui dis, pour le détendre, lui dont la principale angoisse est de lui trouver de quoi occuper sa secrétaire, qu’hier j’ai dicté trois bobines recto verso de conclusions à Mélanie, il me répond du tac au tac « reste à espérer que ce ne soit pas trois bobines de conneries ».

 

Comment voulez vous être motivé après cela ?

 

 

FOUCHS m’achève d’un  « il faudra qu’on parle de vos écritures dans le dossier S…, je ne suis pas du tout d’accord avec votre façon de présenter les choses, en plus c’est mal rédigé, on a l’impression que vous tournez autour du pot…J’ai deux mots à vous dire sur votre assignation dans le dossier P…contre N…aussi. »

 

Voilà une journée qui commence bien ! Rien que du bonheur en perspective !

 

Il y a des jours comme celui-là, où décidément rien ne va : la « loi des séries » veut que je subisse coup sur coup :

 

-         la bêtise d’un client, qui m’avait juré ses grands dieux n’avoir jamais signé de contrat de travail comportant une clause de mobilité…le confrère adverse se faisant un malin plaisir de produire à la barre, le contrat en question…délectation pour lui, humiliation pour moi !

 

-         les lenteurs de cette audience follement fructueuse à Boulogne Billancourt ; censé rentrer à la niche en début d’après midi, je suis bon pour ne reparaître qu’en nocturne ; FOUCHS va être encore plus énervé ;

 

-         l’incurie de l’administration française en général et du greffe des expertises du palais de Justice en particulier : une employée, plus soucieuse de ses vacances que du chèque que je lui déposais fin décembre, l’a perdu…en plus pour un dossier de FOUCHS, ça va saigner.

 

-         Et même, suprême infamie, la plainte d’un client complètement givré auprès du Conseil de l’Ordre à mon encontre, au motif que je refuserais de lui adresser des pièces…qui ne sont pas en ma possession !

 

 

Rentrant vers 17 heures, je croise FOUCHS dans la rue du Cabinet, flanqué d’un de ses amis. Ils vont manifestement boire un coup au bar du coin. FOUCHS me glisse un regard noir qui  me laisse augurer de ses pensées peu pacifiques à mon égard.

 

J’apprends qu’il a plus ou moins pesté tout au long de l’après midi, notamment à cause d’un fax qu’il n’arrivait pas à passer. Il n’est pas vraiment en condition pour que je lui apprenne la perte de son chèque par le Greffe des expertises…

 

Effectivement, il ne l’était pas. A son retour, comme je lui apprends la nouvelle avec des trésors de diplomatie, mes efforts sont peine perdue : il rugit contre ces « cons de fonctionnaires », devient cramoisi. Puis comme il lui faut une victime expiatoire, il me reproche, puisqu’évidemment c’est moi qui ai eu la malchance de déposer le chèque, de ne pas avoir sollicité un reçu. J’ai beau lui expliquer –ce qu’il sait parfaitement- que le récépissé de consignation d’expertise est adressé dans la semaine par le Greffe directement à la toque de l’Avocat du consignant, il n’en démord pas : j’ai encore fauté.

 

Par la suite il déboulera à trois reprises dans mon bureau, pour des motifs aussi divers que futiles. Tout au moins s’est il calmé.

 

Sa dernière incursion sur mon territoire sera pour me reprocher, dans le dossier P…contre N…, d’avoir fait figurer dans l’assignation : « ayant pour Avocat Constitué Maître Fabrice FOUCHS », plutôt que « Ayant pour Avocat Maître Fabrice FOUCHS, qui se constitue sur cette assignation et ses suites », ce qui procéduralement parlant, revient strictement au même.

 

Il me reproche de modifier les modèles, je lui rétorque que j’ai simplement demandé à Mélanie de prendre le modèle d’assignation devant le Tribunal de Grande Instance et qu’elle m’en a sorti un avec les mentions qu’il estime insuffisantes.

 

Il m’apprend que cette punaise a prétendu que c’était moi qui lui avait mal dicté…je rétorque avoir corrigé sa première page d’assignation, qui comportait également la mention d’un éventuel avocat plaidant, mention qui n’a de raison d’être que lorsque l’Avocat qui se constitue n’est pas celui qui plaide, comme par exemple quand la procédure est suivie par un postulant local pour le compte d’un Avocat n’appartenant pas au barreau du Tribunal compétent.

 

Tel n’est pas le cas en l’espèce, s’agissant d’une affaire devant le Tribunal de Grande Instance de PARIS, FOUCHS a la double casquette de constitué et de plaidant.

 

Je dis donc à FOUCHS que Mélanie avait laissé la mention (qui plus est, en blanc) d’un avocat plaidant.

 

Alors que j’avais déjà subi ses foudres pour le même motif, il me dit que « ce n’est pas grave, d’ailleurs à l’origine nos modèles pré imprimés comportaient cette mention… ». En revanche, il poursuit : « si Mélanie a fait une erreur, c’est que vous avez mal dicté. »

 

Avant de nuancer ses propos : « enfin, des fois elle fait des erreurs quand même, ça lui arrive. Moi qui lui dicte bien, elle m’en fait…dans le dossier F…elle m’a fait des boulettes. »

 

J’ai parfaitement compris le message : quand c’est lui qui dicte et que Mélanie frappe mal, elle commet des erreurs. Quand c’est moi qui dicte et que Mélanie frappe mal, c’est moi qui dicte mal. Dont acte.

 

Je n’en peux plus. Je rêve d’avoir le courage et la solidité financière suffisante pour lui claquer mon préavis et lui dire « bravo, vous avez gagné un nouveau collaborateur, livrable dans 2 mois ! ». Au lieu de cela, je vais crever ici. J’ai envie de mourir. Pourtant FOUCHS ne m’a rien dit d’extraordinaire aujourd’hui. J’ai connu bien pire Mais cette accumulation de petits riens fait un grand tout. Le vase est prêt à déborder et attend une goutte d’eau. Nicola et son sourire réussissent encore à écoper un peu de ce qui s’est accumulé dans la journée, mais jusqu’à quand ?

 

Vendredi, 11 avril 2003

 

Aujourd’hui est un jour pas comme les autres : tout à la fois veille de week end et des vacances de  FOUCHS. Je m’attends donc à ce qu’il soit détendu.

 

Grave erreur : il est au contraire chaud bouillant, stressé qu’il est d’avoir été poussé par Pascale à prendre quelques jours de repos à la campagne dont il ne voulait pas. Il est également angoissé à l’idée de me laisser les rênes du Cabinet et surtout, que je ne puisse pas, à moi seul, occuper Mélanie.

 

D’ailleurs il attaque bille en tête à ce sujet : convoqué « au pied » dans son bureau, j’hérite d’un nouveau dossier, ou plutôt d’un ancien dont il s’est lassé. Ma mission si je l’accepte, et de toute façon je n’ai pas d’autre choix, est de rédiger une plainte pénale avec constitution de partie civile pour faux témoignage. Deux salariées d’une société adversaire ont en effet eu l’outrecuidance d’attester en Justice que notre cliente les aurait démarchées pour les détourner de leur entreprise, or pas de bol pour elles, le jour supposé dudit démarchage, la cliente en question était clouée au lit par une gastro-entérite…

 

Comme je m’interroge ouvertement auprès de FOUCHS de savoir s’il est légalement admis de produire un dossier médical, il me coupe : « on s’en fout, dictez le quand même, ça occupera Titine ! ». Si Titine-Mélanie entendait ça…

 

Puis il entre dans une phase inquisitoriale, m’accusant tour à tour de lui avoir pris une pochette (qu’il retrouvera sur son bureau) et un arrêt de Cour d’appel (qui dormait dans son parapheur).

 

Je ne suis manifestement pas le seul à être victime d’erreurs judiciaires : Aude, la secrétaire d’Aurélie Léandri, se voit accusée par son hystérique patronne d’avoir ouvert un message électronique qui lui était destiné.

 

S’ensuit entre elles un dialogue digne du film « La Vie est un Long Fleuve Tranquille », d’Etienne Chatiliez, Aude protestant d’un « c’est pas moi, j’vous jure » et Aurélie glapissant « par pitié, Christine, ne jurez pas ! J’ai une excellente mémoire ! Dites plutôt que vous ne vous en souvenez plus ! C’est vous, je vous le dis ! »

 

C’est à la fois comique et odieux. Le combat est inégal. La gaucherie d’Aude ne fait pas le poids face à la suffisance d’Aurélie.. Aude a forcément tort, puisqu’elle n’est que secrétaire.

 

Après cet intermède, FOUCHS se rappelle à mon bon souvenir. Il est visiblement en pleine phase de maniaquerie, à moins qu’il ne s’amuse à me faire devenir chèvre. Moi qui suis déjà son chien…

 

Il commence par me reprocher de ne pas avoir fait apparaître l’identité complète du dirigeant d’une société sur la première page d’une assignation ; il prétend que la jurisprudence a changé et exige désormais cette mention. Je demande à voir, il me montre une décision de Justice qui dit exactement le contraire : seule est sanctionnée l’absence de la mention « société Y…prise en la personne de son PDG en exercice domicilié audit siège en cette qualité » ; l’arrêt poursuit : « cette exigence de précision n’est pas étendue à l’identité du dirigeant ». FOUCHS s’en sort par une pirouette : « cette décision concernait un acte d’appel, pas une assignation ».

 

Puis je dicte des conclusions complémentaires à Mélanie. Il déboule dans mon bureau.

 

« c’est vraiment la peine de reconclure dans ce dossier ? »

 

Je lui réponds que oui, car nous avions lancé parallèlement une autre action contre le même adversaire et nous venons d’avoir le jugement, il faut bien en parler, surtout qu’il déboute l’adversaire de sa demande reconventionnelle pour harcèlement judiciaire, demande qu’il reprend dans cette nouvelle procédure ; au surplus, une fois n’est pas coutume, ce jugement est parfaitement motivé sur ce point.

 

FOUCHS cherche visiblement à me prendre en défaut : « alors pourquoi on ne l’a pas signifié ce jugement ? Vous avez encore oublié ! »

Moi : – mais il nous déboute également de nos propres demandes, Fabrice !

Lui : « alors, il est bon pour nous ou il est pas bon ?! Faudrait savoir ! »

Moi : – il est bon partiellement, Fabrice, sur le point que j’ai évoqué. Mais on ne va quand même pas signifier à la partie adverse un jugement qui nous déboute tout simplement parce que nous sommes contents qu’il ne nous condamne pas pour procédure abusive !

 

Quelques minutes plus tard, il rugit de nouveau :

« c’est nul, votre assignation en référé, vous demandez la condamnation au paiement, sans préciser que c’est une condamnation provisionnelle ! »

Moi (surpris car j’ai repompé la formulation de ses propres modèles) : – mais Fabrice, regardez, j’ai écrit dans le « par ces motifs » : « dès à présent et par provision, condamner… »

Lui : « oui, mais il faut le repréciser par sécurité. Les juges sont tellement tordus ! et puis vous avez demandé la condamnation de l’adversaire aux dépens du jugement, c’est pas un jugement c’est une ordonnance ! c’est nul ! »

Moi (faussement naïf) : – ah bon, c’est un motif de nullité ?

Lui : « je ne vous ai pas dit que cela faisait une nullité je vous ai dit que c’était nul ! »

 

A peine un quart d’heure s’écoule, voici venir une nouvelle joute : « dans vos conclusions, vous n’avez pas écrit le prénom du Confrère, c’est nul ! »

Moi (jouant de nouveau le candide) : – ah bon, parce que là aussi c’est cause de nullité ?

Lui , hautain : « non, mais ça peut créer des problèmes, des confusions… »

Moi (décidé à ne pas lâcher le morceau) : Même avec son numéro de toque juste à côté du nom, Fabrice ?

Lui : -…(silence)

 

Petit détail que j’ai découvert par la suite : en fait sa remarque concernait non le recto de mes conclusions, mais leur verso, rédigé à la main par Mélanie pour signification au Confrère par la voie du Palais. FOUCHS connaît parfaitement son écriture…

 

Encore une vingtaine de minutes et FOUCHS s’énerve à nouveau en me regardant: « mais où elles sont, toutes mes cassettes ? On m’en vole c’est pas possible ! »

Moi : -mais Fabrice, je vous rappelle qu’hier j’ai dicté trois bandes à Mélanie et qu’elle n’a pas fini de les taper…

 

Lui : « ah oui…c’est vrai (il réfléchit, manifestement il compte)…avec celle là, les 3 miennes, les 3 sur mon bureau…ça fait 10, le compte y est ! »

 

C’est moi qui l’ai, mon compte. A force de devoir encaisser, répliquer, tout justifier…je n’en peu plus. Il m’épuise nerveusement.

 

Il me trouve livide à mon bureau. Il me dit « vous baillez, vous avez l’air épuisé. Vous devriez prendre des vacances, moi j’en prends peu mais bon… »

Comment lui faire comprendre que c’est lui qui m’épuise ?

 

Il part. Enfin. Je le suis de quelques minutes. Enfin libre. Pour l’instant.

 

Lundi, 14 avril 2003

 

Le Cabinet a un petit air de vacances. Aucun « patron » n’est présent, à commencer par FOUCHS qui s’accorde une semaine de détente à la campagne avec Pascale.

 

Je travaille donc assez détendu, cela fait du bien de temps en temps. J’avais oublié combien il est agréable de se rendre au travail sans avoir la peur au ventre.

 

Brusque montée d’adrénaline dans l’après midi : Mélanie, qui à force de voir FOUCHS me mépriser, a fini par se convaincre que je suis incompétent, a signé elle-même tous les courriers et les a fait partir sans les présenter à mon contrôle.

 

Dans son parapheur ne subsiste qu’un courrier avec un post-it : «à poster mardi ».

 

Pourvu qu’il n’y ait pas de bévue dans ce qu’elle a envoyé…je ne sais que trop bien qui en serait tenu pour responsable !

 

Mardi, 15 avril 2003

 

Dès mon arrivée je parle à Mélanie du problème des courriers de la veille ; elle me répond avoir reçu des instructions de FOUCHS pour les faire partir directement. J’en doute un peu, mais si elle le dit…

 

FOUCHS appelle ; il semble de bonne humeur. Non, rien de neuf au Cabinet. Ah si, Monsieur M…(le fameux dont les 750 Euros avaient disparu ) vient de passer pour effectuer un nouveau versement en liquide de 400 Euros.

 

FOUCHS s’affole : « vous n’avez pas intérêt à les perde ceux là ! » (sous-entendu : « comme vous aviez perdu les 750 autres… »)

 

Je lui réponds que par sécurité, je les ai pris avec moi.

 

Réaction immédiate de FOUCHS : « vous les avez empochés ? Je vous vire ! »

Puis il raccroche, satisfait de son petit effet.

 

Une nouvelle fois Mélanie ne m’a pas présenté son parapheur. Mais s’agissant de courriers dictés non par FOUCHS mais par moi même, elle les a laissés à l’intérieur, sans les signer.

 

Là, elle exagère. Aurait-elle oublié le courrier revêtu du post-it indiquant qu’il doit partir aujourd’hui ? Je signe le tout, le mets sous pli et direction la Poste. Vraiment ce n’est pas un poil que cette pauvre fille a dans la main, c’est une forêt vierge. Pourquoi ne me présente t’elle pas son travail en l’absence de FOUCHS ? Par mépris pour moi à force d’entendre FOUCHS me traiter de con à tout bout de champ et de le voir m’imputer ses propres erreurs ? Par fierté, pour ne pas se sentir subordonnée au collaborateur ? Par paresse, pour ne pas que je lui rende le courrier signé et être dispensée de postage ? Certainement un peu des trois.

 

Mercredi, 16 avril 2003

 

A mon arrivée, FOUCHS est là. Il est revenu juste pour la matinée, afin d’assurer un rendez vous.

 

D’emblée je suis plongé dans l’ambiance : je le salue, il ne me répond pas. Encore un de ces jours à oublier bien vite.

 

Je ne l’oublierai jamais, mais je ne le sais pas encore ; pour l’instant je me contente d’encaisser, en guise de mot d’accueil, un agressif « je viens de recevoir un fax dans un dossier. Qu’est ce que c’est que cette merde encore ? C’est un des dossiers que vous gérez, bien entendu, il y a systématiquement un problème dans tout ce que je vous donne. Et puis, qu’est ce que c’est que ce bordel sur mon bureau ? ! J’avais préparé une pochette spéciale pour tout ce qu’on reçoit, y’a rien dedans ! »

 

Bien entendu, il ment. J’ai pris soin de lui mettre trois tas –alignés au millimètre, mieux qu’au service militaire –que je n’ai d’ailleurs pas fait- : dans la fameuse pochette ou « y’a rien dedans », la totalité des courriers reçus depuis samedi ; à côté, le double des courriers que j’ai envoyés –il m’a assez reproché de ne pas en être tenu informé ; à l’extrême droite, les fax. Mais pour FOUCHS, c’est « le bordel », pour reprendre son expression si élégante.

 

Il ment, lui comme moi le savons. Mais la scène qu’il me fait se passe en public, au secrétariat. L’essentiel est atteint : me rabaisser aux yeux de tout le monde et jouer au petit chef.

 

Il part dans son bureau en grognant : « ça, plus ça, plus ça…j’en ai assez ! »

 

Et ce n’est que le début. Mélanie me livre le mystère du courrier « à poster mardi » : il devait être posté mardi prochain !

 

Pourquoi dans ce cas :

1)      ne pas me l’avoir dit ?

2)      avoir d’ores et déjà imprimé ce courrier ?

3)      l’avoir mis dans un parapheur, avec à sa suite, l’ensemble des courriers du mardi 15 avril ?

 

Qu’importe : je suis désigné comme émissaire auprès de FOUCHS pour lui annoncer la « bonne nouvelle ». Ce coup-ci, s’il me rend responsable, je pars. C’est décidé.

 

En attendant, FOUCHS a oublié sa colère de tout à l’heure. En cinq minutes il est redevenu Docteur JEKYLL et plaisante comme si rien n’était. Ce qui est nerveusement tout aussi pénible à supporter. Lui a oublié ses réflexions, pas moi.

 

Je lui remets les 400 Euros en liquide perçus de Monsieur M…., il prétend qu’il n’y en a que 350…en cachant un billet de 50 Euros dans sa main, ravi de sa blague de collégien. Il a vraiment des joies simples.

 

Bien entendu il ne peut pas s’empêcher de me demander « les 750 autres », ceux dont il m’accuse  les avoir volés.

 

Puis il part à son rendez-vous, sans que j’aie le temps de lui apprendre que son courrier censé partir mardi prochain, aura une semaine d’avance.

 

Une heure et demie plus tard, la porte d’entrée claque sèchement. Je reconnais le bruit caractéristique de son arrivée toute en douceur. Je me lance –mort de trouille- et le rejoins dans son bureau.

 

Inconsciemment, je me suis dit que cette « affaire du courrier » aura valeur de test : s’il m’en met la responsabilité sur le dos, je le quitte. J’ai une indigestion de mauvaise foi. Rien de plus normal en pleine Semaine Sainte.

 

FOUCHS signe alors, sans le savoir, l’arrêt de mort de notre collaboration : un « vous n’êtes qu’un con » de trop. Car bien évidemment c’est moi qui trinque.

 

« Mais on ne peut pas vous laisser le Cabinet deux jours ! Vous ne pouviez pas voir la date sur le courrier ? Vous ne voyez rien, ne vérifiez rien ! Moi, je me serais posé des questions en voyant ce post it ! Je vais avoir l’air de quoi auprès du Confrère auquel ce courrier est destiné ? D’un con ! ! Et c’est vraiment le dernier auprès duquel je voudrais avoir l’air d’un con ! Vous êtes toujours dans la lune ! On ne peut pas vous faire confiance ! Et vous avez toujours de mauvaises excuses ! Vous n’êtes qu’un con ! »

 

Le sort en est jeté. Je lui réponds d’une voix blanche : « eh bien j’en tire les conséquences, je pars. »

 

FOUCHS s’arrête un temps, surpris, puis reprend de plus belle, histoire de me convaincre qu’il a raison. Sans doute sa manière à lui de me demander de rester.

 

Après une nouvelle diatribe contre mon absence de conscience professionnelle et le fait que je ne sois absolument pas fiable, je le prends à son propre jeu :

 

« Eh bien Fabrice justement si je suis tel que vous le dites, il vaut mieux que je m’en aille. Vous aurez un collaborateur qui vous comprendra mieux et qui saura répondre à vos attentes, puisque selon vous nous ne fonctionnons pas pareil…»

 

Il ne répond rien. Mon système de défense le surprend et le bloque. Je ne cherche pas à le contrer, j’abonde en son sens, oui vous avez mille fois raison, oui je suis le plus mauvais collaborateur que l’on puisse trouver, donc vous serez soulagé de me voir partir, vous si

brillant, vous méritez quelqu’un de mieux…

 

Je le laisse encaisser le coup fatal et regagne mon bureau. Il vient de casser son jouet. C’est fini. Dans deux mois.

 

Après quelques minutes dans un état second, passées assis sans bouger–j’ai moi même du mal à réaliser ce que je viens de faire-, je connais l’ivresse du prisonnier à qui on vient d’annoncer sa libération anticipée. Désormais, je vois le bout du tunnel. J’ai des repères, une date à partir de laquelle mon calvaire prendra fin. Il était temps. J’avais acheté une corde. Déjà prête, elle n’attendait plus que mon cou. Je ne viendrai pas.

 

FOUCHS passe plusieurs coups de fil. Il doit annoncer la nouvelle à Pascale, à moins qu’il ne cherche un nouveau martyr. Je suis curieux de voir la tête du candidat kamikaze qui se présentera. Et le plains de tout cœur à l’avance.

 

Puis FOUCHS frappe respectueusement à ma porte –que j’avais laissée fermée pour être au calme et digérer les évènements. Il me remet un fax que j’attendais dans l’un de ses dossiers. Puis me demande de passer le voir avant de partir déjeuner.

 

Que va t’il me dire ? M’adresser une bordée d’injures ? Justifier son attitude en tentant de me convaincre que je suis le plus mauvais collaborateur du monde ? Simplement voir avec moi les modalités d’exercice de mon préavis ?

 

Rien de tout cela : FOUCHS veut plus prosaïquement, me confier un nouveau dossier, comme si rien n’était ! Cet homme restera décidément une énigme.

 

Il semble détendu. Me dit qu’il essaie de joindre un client au téléphone. Je lui indique que le client en question a tenté de le joindre hier. Réponse de FOUCHS, étrangement calme, comme anesthésié: « on aurait dû vous le passer…c’était pour un de vos dossiers…il voulait juste dire qu’il acceptait la proposition de l’expert…vous l’auriez su, vous auriez pu faire le nécessaire en écrivant au Confrère adverse…vraiment il y a quelque chose qui ne fonctionne pas avec le secrétariat. »

 

Incroyable mais vrai : il y a encore une heure, il aurait glapi que c’était de ma faute, que j’aurais dû donner la consigne au secrétariat, qu’il ne peut pas me faire confiance ni me laisser seul cinq minutes…maintenant il incrimine le secrétariat. Les mouches ont changé d’âne. Ce qui n’est pas pour me déplaire.

 

Vendredi, 18 avril 2003

 

FOUCHS appelle depuis sa retraite campagnarde. Pour la première fois depuis deux ans, il ne demande pas à me parler directement, mais charge Mélanie de me transmettre un message pour un dossier.

 

S’il boude pendant les deux mois de mon préavis, cela nous promet une saine ambiance !

 

Mardi, 22 avril 2003

 

Retour de week-end de Pâques avec un peu d’appréhension : comment va réagir FOUCHS ? Il s’agit du premier jour après ma démission.

 

D’entrée  j’ai la confirmation qu’il me boude : la concierge vient d’apporter le courrier, il se jette dessus tel la misère sur le monde, prend le sien et entreprend une tournée des bureaux pour donner à chacun ce qui lui est destiné. Il ne passe pas par le mien.

 

Quelques minutes plus tard, Mélanie arrive avec mon courrier. Car bien entendu j’en avais.

 

Un peu plus tard il s’aperçoit qu’il a besoin de moi. Plus question de bouder. La faim fait sortir le loup du bois, et la nécessité, le FOUCHS de sa tanière.

 

FOUCHS tente un retour progressif. Première étape : un faible « bonjour » lancé en passant devant ma porte.

 

Deuxième étape quelques minutes plus tard : FOUCHS se plante sur le perron de mon bureau, encore hésitant à franchir cette frontière invisible qu’il a inconsciemment tracée. Cette pièce est devenue mon refuge, un sanctuaire.

 

C’est donc au niveau de la porte que  FOUCHS me demande avec sa délicatesse habituelle : « la consoeur V….du Havre, elle était conne ? »

 

Je m’entends répondre « non » à cette question pour le moins saugrenue.

 

Réplique de FOUCHS : « parce que dans le dossier S…contre D…., elle a fait appel ! »

 

Il a dit cela en me regardant fixement. Cette phrase est un test. Il attend de moi une réponse, que je lui donne : « tiens, oui Fabrice, elle s’est trompée, elle aurait dû faire un contredit et non un appel puisque le Conseil de prud’hommes du HAVRE tranchait non pas sur le fond de l’affaire, mais uniquement et préalablement, sur sa compétence.  En plus, pas de chance pour elle, les délais pour former contredit son à présent écoulés »

 

Il repart satisfait. Finalement, son collaborateur n’est peut être pas si nul qu’il le pense…ou en tout cas, aux yeux de FOUCHS, il existe quelque part en province, du côté de la Seine Maritime, une avocate encore plus nulle que lui.

 

Encore quelques minutes et  FOUCHS passe à la phase trois : à la faveur de mon passage dans son bureau, contraint et forcé puisque s’y trouvent les cassettes audio pour le dictaphone ainsi que la plupart des revues juridiques, mon patron à titre extrêmement temporaire m’entreprend.

 

« Dites moi, j’ai relu votre travail dans le dossier F…(celui confié le jour de ma démission, N.D.A.). Le modèle du Juris-classeur, que je vous avais dit de suivre, ne me convient pas. C’est de la merde. D’accord, ce n’est pas de votre faute, mais moi j’aurais fait autrement. »

 

Cette phrase est du concentré pur FOUCHS : on y retrouve toute la palette du personnage, du dénigrement gratuit et injustifié de mon travail à la valorisation de son propre talent, en passant par le langage peu distingué. Avec cette différence notable et fort appréciable par rapport à l’ordinaire, que FOUCHS reconnaît la subjectivité de son analyse et ne me traite pas de con. Il faudra m’y faire : je suppose que désormais et jusqu’à la fin de mon préavis, mon travail sera toujours aussi nul mais ce ne sera plus de ma faute. Je veux bien encore avaler cette couleuvre là, du moment qu’il ne hurle pas.

 

Puis sans transition, tant qu’il m’a sous la main, FOUCHS profite de l’occasion pour passer à la phase quatre qui constituait le but final à atteindre :

« dites moi, vous êtes libre demain matin ? Parce que j’ai une audience devant le Juge aux Affaires Familiales, il faudrait assurer le renvoi. La consoeur a dit qu’elle le ferait mais j’aimerais autant qu’on y soit aussi, par sécurité. Et demain après midi, vous ne voudriez pas assurer une audience de conciliation devant le Conseil de prud’hommes de BOULOGNE ? »

 

Ainsi, nous y voilà. Il l’a crachée, sa Valda. Il a encore besoin de moi et ne sait pas comment me le dire.

 

Je lui réponds OK pour demain matin, mais pour demain après midi je lui rappelle mon rendez vous avec le bureau des ventes immobilières de l’ordre des Avocats pour l’un de ses dossiers. FOUCHS répond que cela ne fait rien, qu’il assurera donc lui-même l’audience de  BOULOGNE. Il apparaît zen, délicat, conciliant. Comme à chaque fois qu’il a un service à me demander. Ce luxe de précautions est d’ailleurs étonnant, après tout il pourrait aussi bien me donner l’ordre d’assurer une audience, je n’aurais pas le choix de refuser. C’est pour cela qu’il me paie, après tout.

 

Mais ne boudons pas notre plaisir :le FOUCHS nouveau est arrivé, comme le Beaujolais il est un peu insipide mais il se laisse consommer. Je préfère nettement le FOUCHS prévenant au FOUCHS boudeur et surtout au FOUCHS hurleur.

 

Je goûte d’autant plus ce plaisir qu’il est éphémère. Chez FOUCHS le calme précède toujours une tempête. Ainsi dès l’après midi même, il me lâche en plein secrétariat :  « il faudra qu’on se voit demain, j’ai relu tout ce que vous avez fait la semaine dernière, il n’y a rien qui me va. »

 

Retour à la case départ.

 

 

 

Mercredi, 23 avril 2003

 

Court passage par le Cabinet en attendant l’audience de 11 heures.

 

FOUCHS entre dans mon bureau avec mon courrier, l’air guilleret. Comme quoi les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

 

Mais plutôt que de le poser il le jette sur ma table comme il jetterait un os à son chien, en s’amusant beaucoup de cette petite plaisanterie. Sur ce plan là, les jours se suivent et se ressemblent.

 

Depuis la semaine dernière et ma démission, il adopte une attitude totalement déroutante. Après l’avoir senti un temps mal à l’aise, je le vois agir comme si rien n’était. Il n’a jamais abordé la question des modalités de mon préavis. Maintenant c’est moi qui ressens un certain malaise. N’aurait il pas pris ma démission au sérieux ? Croit-il qu’il s’agissait de paroles en l’air, prononcées sous le coup de l’émotion ? D’une simple menace ? Ou fait il exprès de n’avoir « rien entendu » pour me contraindre à lui écrire une lettre de démission ou à revenir sur ma décision ? Cela, jamais. Mais le fait est là : à le voir de bonne humeur, je n’ose plus lui faire une piqûre de rappel.

 

Dans l’après midi, de retour moi du Palais, lui de BOULOGNE, nous abordons mes travaux où « rien ne va ».

 

  • dans le dossier M…contre T…, pour lequel j’ai « pondu » une trentaine de pages de conclusions, FOUCHS estime que je ne me suis pas assez inspiré de sa propre mouture, qu’il estime « bien meilleure ». Je suis donc sommé de tout reprendre « à la lumière de ses œuvres », d’ici deux jours car il entend présenter un projet au client vendredi au plus tard. Pourtant rien ne presse, car nous venons d’interjeter appel et nous n’aurons pas de date d’audience avant plusieurs mois.

 

  • Dans le dossier S…contre D…, mes écritures ne lui conviennent pas davantage. Il s’agit d’une affaire dans laquelle notre cliente s’est fait condamner pour concurrence déloyale, sur la foi de témoignages de complaisance de salariés de l’adversaire. Ceux ci prétendent avoir fait l’objet de tentatives de débauchage de sa part, manque de chance pour eux, le jour en question l’intéressée était clouée au lit avec une gastro-entérite et n’a donc pas pu les rencontrer…

FOUCHS m’a donc demandé de rédiger parallèlement une plainte pénale avec constitution de partie civile pour faux témoignage, et des conclusions puisque bien entendu nous avons interjeté appel du jugement. Et me reproche d’avoir évoqué dans lesdites conclusions, l’existence de ladite plainte.

Pour le reste, il trouve mes conclusions « pas percutantes ».

 

Aucune allusion à mon départ. Nous sommes deux cow-boys face à face, qui s’observent, la main sur le pistolet. Et dont aucun n’ose dégainer.

 

 

 

Jeudi, 24 avril 2003

 

Aujourd’hui je vois peu FOUCHS, pour causes d’audiences le matin devant un Tribunal d’Instance pour lui, l’après midi en correctionnelle à EVRY pour moi. Cela me fait des vacances.

 

A mon retour, comme je dépose des dossiers et une cassette pour Mélanie dans son bureau, FOUCHS prend une grosse voix et crie : « alors, faut bosser, là, hein ! »

Il rit de me voir sursauter. C’est visiblement ce qu’il cherchait. Ce type joue avec mes nerfs comme le ferait un chat d’une souris avant de la manger. Tantôt chien, tantôt souriceau, je suis un bestiaire à moi tout seul.

 

 

Vendredi, 25 avril 2003

 

« VERNON, au pied ! »

FOUCHS hurle dans le couloir. Il est complètement pété. Heureusement qu’il n’y a pas de clients.

 

RANTANPLAN-VERNON ne peut pas déférer à l’ordre de son Maître, il est au téléphone avec un Confrère, fou lui aussi. Depuis une demi-heure je l’entends traiter mes clients, qui contestent ses honoraires, de « voyous » et de « fiottes ».

 

Malgré cette conversation hautement intellectuelle et ô combien passionnante, j’entends Hervé, un Confrère ancien collaborateur d’Aurélie, venu nous rendre visite, demander à FOUCHS en riant s’il n’a pas honte de traiter ainsi son collaborateur. Et j’entends également FOUCHS répondre, tout aussi badin : « il aime ça. »

 

Par la suite, comme je ne viens pas assez vite au pied, mon interlocuteur téléphonique étant assez prolifique en injures, je vois FOUCHS faire quelques va et vient agacés dans le couloir, en passant devant ma porte.

 

Le raccrochage de mon téléphone met fin à son bien singulier et peu gracieux ballet. Il me houspille : « ça fait plus de deux heures que je vous attends ! On devait reprendre ensemble vos conclusions dans le dossier M…contre T…. ! Maintenant il est 17 heures ! »

 

Je lui réponds que j’étais en ligne avec un Confrère et prétends qu’il l’a entendu me dire «au pied » ; ce qui le calme instantanément.

 

Je le suis dans son bureau. J’adopte l’attitude caractéristique qui est la mienne quand je suis contrarié : je me ferme comme une huître, recroquevillé, moi d’ordinaire si volubile je ne prononce pas trois mots, et surtout je ne regarde pas mon interlocuteur en face. FOUCHS trouve donc un collaborateur les yeux baissés. Attitude non de soumission mais de colère rentrée. Je ne sais plus qui a écrit qu’il est des silences assourdissants. Trop fin pour que ce soit FOUCHS, en tout cas.

 

 

FOUCHS a repris son euphorie. Il doit être aussi beurré qu’un « Petit Lu ». Il se fait familier, pour me détendre, me disant « pas de stress, cool mon gars ! » puis en m’appelant « Nono ». Ce qui, loin de m’apaiser, me met encore plus mal à l’aise. Ce genre de familiarité, venant de lui, est totalement déplacé.

 

Ensuite nous nous plongeons dans le dossier. Cette étude en commun n’a en fait pour d’autre but que de me faire comprendre que mon plan est nul, que je n’ai pas vu l’essentiel, et que lui a la science infuse.  FOUCHS me confesse qu’il « aurait pu tout aussi bien corriger les conclusions lui même » mais que ma présence a une vertu pédagogique…ensuite il me demande depuis combien de temps j’exerce la profession, comme je lui réponds « six ans », il feint de s’en étonner, d’un air de dire qu’on ne sent pas autant d’expérience dans mon travail.

 

Enfin libéré de mon calvaire après une heure, je repars dans mon bureau muni du dossier, de mes conclusions entièrement « repeintes » d’annotations, et d’une cassette audio pour dicter à Mélanie les corrections à apporter suite à la « bonne parole » FOUCHSienne.

 

FOUCHS me rejoint quelques instants plus tard, pour me demander quel était ce Confrère qui l’a entendu m’appeler  « au pied » avant d’ajouter « c’était une plaisanterie, n’est ce pas ».

 

Je lui réponds que ce Confrère est en litige avec mes clients au sujet de ses honoraires.

 

FOUCHS réplique : « ah bon, vous prenez des dossiers de litiges d’honoraires contre des Confrères…moi, par principe, je m’y refuse ! Un client qui refuse de payer son Avocat ne peut être qu’un chieur ! »

 

Avant d’ajouter : « d’ailleurs, à propos d’honoraires, combien on va leur demander à M…pour le dossier T… ? Je pense leur demander une grosse provision. »

 

Je lui suggère 3 000 Euros.

 

FOUCHS démarre au quart de tour : « on est vraiment sur une autre planète, vous et moi. Vous n’avez aucune notion de la valeur des gros dossiers. Avec vous je n’ai plus qu’à fermer le cabinet ! C’est  80 000 balles qu’on va leur demander ! L’intérêt du litige est important, y a 5 syndicalistes qui font chier, psychologiquement pour le client c’est un dossier sensible, alors on peut y aller franco pour les honos. Regardez dans le dossier, la sous cote honoraires, j’avais déjà demandé 150 000 balles rien que pour la première instance. »

 

J’ai beau lui rappeler qu’il a lui même fixé ses tarifs à 250 Euros de l’heure et qu’ayant passé 11 heures sur le dossier, 3 000 Euros m’apparaissait une facturation correcte, il n’en démord pas :

« il faut compter aussi le secrétariat, les manipulations de dossier du genre photocopies et tout ça. »

Le « tout ça » fera donc quadrupler la facture. Si le client paye, après tout…

 

Sans me laisser le temps d’aborder le sujet de ma démission, il empoigne sa veste et part en week end.

 

Je ne tarde pas à en faire autant, juste le temps pour moi d’appeler un Confrère qui nous a indiqué en février, assigner en Justice notre client, et qui semble t’il, tarde depuis lors à engager sa procédure.

 

Le Confrère est surpris de mon appel, dans la mesure où il a discuté de ce dossier avec FOUCHS il y a deux semaines. Notre client a bien reçu l’assignation. Il n’y a rien dans notre dossier, pas même une note de la conversation téléphonique. Et  FOUCHS ne m’a rien dit, comme d’habitude.

 

 

Jeudi, 1er mai 2003

 

Après m’être tout de même accordé une grasse matinée et un crochet chez des amis que je n’avais pas revus depuis des lustres, je célèbre à ma façon la fête du Travail : en allant travailler. Cela me semble d’ailleurs le plus logique.  En attendant qu’un puriste de la langue française ait l’idée de rebaptiser cette journée « fête du repos ».

 

Surtout, je compte bien retrouver FOUCHS au Cabinet. Depuis le début de la semaine je ne l’ai guère vu qu’en « coup de vent » ; c’est à croire qu’il m’évite. Et nous n’avons plus parlé de ma démission, il fait comme s’il ne l’avait jamais reçue.

 

J’en viendrais même à douter la lui avoir donnée, s’il n’y avait ce « carnet de bord » tenu scrupuleusement au jour le jour pour me rappeler qu’un certain 17 avril, jour béni, j’ai enfin osé.

 

Deux semaines déjà. Et après ? Rien. FOUCHS se fait un peu plus délicat, ce qui montre bien que quelque chose s’est passé. Mais aucune allusion aux modalités de mon préavis, à ma date de départ.  Nous sommes FOUCHS et moi, dans un no man’s land, dans une zone de non-dit qui devient pesante. Il ne m’en parle pas, et de mon côté je n’ose pas lui faire une piqûre de rappel ou même lui laisser une lettre de démission sur son bureau.

 

Un doute terrible me ronge : et s’il ne m’avait pas pris au sérieux ? s’il avait considéré ma démission comme des paroles en l’air, de simples menaces, proférées « dans le feu de l’action », sous le coup de l’énervement ?

 

Vais je me retrouver le 17 juin au soir, lorsque viendra le temps des adieux, devant un  FOUCHS abasourdi par mon départ ?

 

Pour éviter cette situation très embarrassante du « je vous l’avais dit – mais moi je ne vous ai pas cru »,  j’ai essayé la méthode indirecte : annonce de mon départ à la secrétaire de Pascale « sous le sceau du secret », sachant pertinemment que l’information serait aussitôt remontée à sa patronne, puis à FOUCHS. Mais mon réseau d’ordinaire si efficace et fidèle, qui m’avait notamment permis de faire comprendre à FOUCHS que j’étais fatigué et surmené, reste désespérément muet. Aucun retour sur investissement, diraient les économistes.

 

FOUCHS fait donc l’autruche. Et plus les jours passent, plus je panique. J’ai trouvé un bureau où m’installer au 1er août, je dois donc impérativement parler à FOUCHS le 1er mai au plus tard. Le préavis étant de deux mois en temps ordinaire mais porté à trois mois s’il est signifié en mai ou juin (compte tenu des grandes vacances, période peu propice à retrouver une collaboration, un collaborateur, un local ou quoi que ce soit d’autre).

 

Or nous sommes le premier mai. Et j’attends FOUCHS. Qui m’a dit hier soir, quand j’ai enfin réussi à le coincer dans le couloir pour demander à lui parler, qu’il devait partir et qu’on verrait cela demain puisqu’il devait venir terminer un dossier. Et qui n’est pas là.

 

Maintenant, plus le choix : ce sera demain ou jamais.

 

 

Vendredi, 2 mai 2003

 

Mal dormi. Dur de devoir prendre une décision qui risque de bouleverser toute sa vie. De se dire qu’en quittant FOUCHS je perds 3150 Euros par mois, 5 semaines de congés payés, le loyer gratuit, le téléphone gratuit, plus l’électricité, l’ordinateur, l’imprimante, les fournitures…tout cela pour un grand saut dans l’inconnu.

 

Mais je ne peux plus, je ne dois plus reculer. Si je reprends ma démission, FOUCHS qui ne me tenait déjà pas en très haute estime, finira de me mépriser totalement. Et reprendra de plus belle son œuvre d’abaissement et de démolition. Avec l’arrogance de ceux qui se savent intouchables.

 

Surtout, l’absence de vacances, les fins de mois difficiles, le fait de ne plus manger que des nouilles en attendant des jours meilleurs…tout cela vaut la peine d’être souffert, si en contrepartie, je peux aller travailler sereinement sans avoir la peur au ventre, et partir le soir (à l’heure que je veux !) sans devoir ruminer les remarques désobligeantes et les humiliations subies dans la journée de la part d’un petit chef maniaque, haineux et frustré.

 

Aujourd’hui sera donc, après le 17 avril,  mon second jour de gloire.

 

Vers 10 heures (comme les sportifs, j’ai besoin d’une heure d’échauffement avant l’effort), je saisis l’occasion de devoir chercher une cassette de dictaphone dans le bureau de  FOUCHS, pour attaquer bille en tête :

 

« J’ai quelque chose à vous dire…je ne peux plus rester. J’ai décidé de m’installer. »

 

FOUCHS est livide. Il accuse le coup. Ses mains tremblent. Le froid de mai, sans doute…maintenant il ne peut plus reculer ni faire semblant de ne pas me croire ou de n’avoir rien entendu. Je suis debout devant lui, droit comme un I, et je ne bouge pas.

 

Il ferme la porte de son bureau et me demande de m’asseoir. Il profite de ces quelques secondes pour reprendre le contrôle de ses émotions. J’ai à présent droit à un sourire courtois, un peu crispé tout de même.

 

« Bruno, vous avez parfaitement raison. Quand j’avais votre âge j’en avais déjà fait autant. Mon patron m’avait imposé un préavis de six mois, je ne vous ferai pas ce coup là. Bien plus, je vous mets tout de suite à l’aise : si vous voulez partir plus tôt, par exemple au premier juillet, je n’y vois aucun inconvénient ! »

 

A mon tour d’être soufflé. J’espérais qu’il le prendrait sans heurts, mais de là à le sentir presque soulagé…et prêt à me voir partir plus rapidement…

 

Je m’entends lui répondre « vous savez, je ne partirai pas sans que vous ayez trouvé un remplaçant…je veux bien écourter mon préavis à juillet mais je vous laisse tout le temps… »

 

FOUCHS insiste : « non, partez le 1er juillet si vous voulez. De toute façon en ce moment j’avais un creux, je ne savais plus quoi vous donner…vous avez déjà signé un bail ? »

 

Je lui réponds que non, que j’attendais de lui avoir parlé avant de signer quoi que ce soit. Manifestement il apprécie. Puis me libère en ouvrant la porte de son bureau, dont je sors tel un oiseau s’échappant de sa volière.

 

Et voilà, les dés sont jetés…FOUCHS m’enterre sans tambour ni trompette et avec le sourire. Au suivant.

 

Le reste de la journée se passe sans histoires ; FOUCHS n’ose plus me reprocher quoi que ce soit. A croire que « chercher la petite bête » ne l’amuse plus. A moins qu’il n’ait décidé de prendre son mal en patience et d’attendre sagement le 1er juillet, pour être enfin débarrassé de ce collaborateur si étrange qu’il n’a jamais réussi à comprendre.

 

 

Lundi, 5 mai 2003

 

De retour de week-end, pendant lequel il aura eu le temps de digérer mon départ, FOUCHS est toujours aussi calme, comme anesthésié.

 

Sachant pertinemment que chez lui la mer plate précède toujours une tempête, j’en profite pour lui demander mon pont du 8 mai pour aller à Bordeaux avec Nicola. Accordé. Décidément, la donne a changé.

 

Mardi, 13 mai 2003

 

Aujourd’hui, grève générale des transports. Journée test pour vérifier si FOUCHS a définitivement renoncé à passer ses colères sur son bouc émissaire attitré.

 

Devant me rendre à une audience pour lui à CRETEIL, j’avais loué une voiture dès la veille au soir et je pars à 7 heures du matin. Bien m’en a pris, une erreur de route m’ayant conduit dans les Hauts de Seine, soit à l’opposé. Puis quand je retrouve enfin le périphérique, celui ci est bouché par tous les astucieux qui ont eu la même idée que moi. A croire que tout Paris s’est donné rendez vous au Conseil de prud’hommes de CRETEIL.

 

Arrivé enfin à bon port, et après deux heures d’attente, j’apprends que l’audience est reportée, faute de greffier ! Une matinée pour rien…

 

A mon retour au Cabinet, FOUCHS n’a aucune parole de commisération pour le pauvre naufragé de la route : « mais fallait pas y aller, j’en étais sûr ! M’en fous que le Confrère y soit avec sa cliente, c’est son problème ! Mais même si on vous avait dit la  veille au téléphone que l’audience serait assurée, moi je savais bien que toutes les affaires seraient renvoyées ! Comment cela, vous avez loué une voiture ?! Vous êtes fou ou quoi ? Pouviez pas me demander la mienne ou celle de Pascale ? Vous croyez que le client va accepter de vous rembourser la location ? Moi je m’en moque, je ne vous la paierai pas ! »

 

Effectivement, il ne me la paiera pas. J’en serai donc de 80 Euros de ma poche.

 

Mercredi, 14 mai 2003

 

Cela faisait longtemps que mon travail n’avait pas été remis en cause…FOUCHS me glisse dans la conversation : « eh ben, dans le dossier S…contre D…, vous n’y êtes pas allés avec le dos de la cuillère pour les honoraires…3500 Euros !  Tout ça pour des conclusions ! Vous voulez me faire perdre la cliente ?»

 

Je proteste en indiquant à FOUCHS avoir trouvé  un post-it sur le dossier demandant de facturer 3500 Euros. Ce à quoi il me répond qu’il doit s’agir d’un message fort ancien qui ne concernait pas ce travail-là.

 

Pas de chance pour FOUCHS : il se trouve que j’ai conservé ce fameux papier ; je m’en suis servi pour noter au verso, le numéro de téléphone de ma sœur Véronique à la clinique où elle vient d’être opérée.

 

Or s’y trouve marqué : « faire des conclusions devant la Cour et facturer 3 500 Euros sans TVA  (cliente à l’étranger, exonérée) »

 

Pour une fois que je peux prendre FOUCHS en flagrant délit d’injustice à mon égard, je ne vais pas m’en priver. Mais plutôt que de reconnaître m’avoir adressé un reproche injustifié, FOUCHS, dégoulinant de mauvaise foi, se contentera de dire : « ce n’est pas mon écriture ! » avant de déchirer le papier…et avec lui, le numéro de la clinique…

 

Effectivement, ce n’était pas son écriture mais celle de Mélanie. Toutefois, je doute qu’elle ait d’elle même, inventé la consigne d’avoir à facturer 3500 Euros.

 

Mercredi, 21 mai 2003

 

La journée s’annonce belle : le soleil brille, FOUCHS revient de SEVILLE bronzé et détendu. Je n’ai droit à aucune remarque désagréable sur la façon dont j’ai géré le Cabinet en son absence.

 

Pour couronner le tout, au courrier de ce matin m’attendaient cinq (gros) chèques de clients. Dans mon euphorie, je me surprends à inviter FOUCHS à déjeuner pour fêter ça. Lui qui n’a reçu aucun chèque, accepte.

 

Réalisant soudain que je vais déjeuner avec mon meilleur ennemi, qui plus est à mes frais, j’appelle Isabelle en renfort. Nous ne serons pas trop de deux pour le supporter. Surtout j’espère que sa présence, à défaut de dissuader l’oiseau de m’asséner des remarques désagréables, tempérera ses ardeurs.

 

Isabelle cède devant mon insistance. J’aurai donc une alliée.

 

FOUCHS nous emmène au ROUPEYRAC, l’un des restaurants chics –et chers- du coin. « Puisque  c’est Vernon qui invite… »

 

Après nous avoir fait son grand classique « je ne me mets pas en face de Vernon », FOUCHS nous raconte avec force détails, son escapade andalouse. Dont il a surtout retenu le spectacle de corrida.

 

FOUCHS soliloque. Tout dialogue avec lui est impossible. J’ai bien tenté par deux fois de faire valoir mes quelques connaissances en matière taurine, par deux fois je me suis fait sèchement rabrouer et renvoyer dans mes buts. Avec ce jugement sans appel : « taisez-vous, vous n’y connaissez rien ».

 

Il ne reste donc plus qu’à laisser FOUCHS s’écouter parler. Il est bien le seul.

 

Puis la corrida n’étant tout de même pas un sujet intarissable, et après nous avoir gratifié d’un « l’Espagne, c’est bien, il n’y a pas d’arabes » (sait-il seulement que le mari d’Isabelle est d’origine Algérienne ?), nous en venons à évoquer le Cabinet. L’occasion pour Isabelle et moi, d’apprendre de FOUCHS, fier de sa révélation, qu’Aude, la secrétaire d’Aurélie, est battue par son mari. Ce qui semble beaucoup amuser FOUCHS.

 

«Vous saviez que son mari la tabasse ? » lance t’il d’un air goguenard. «  Elle m’a demandé d’assurer une audience devant le conciliateur de Justice. Il a juré ses grands dieux qu’il ne recommencerait plus ! »

 

D’une, je trouve indélicat de sa part de nous révéler cet épisode douloureux de sa vie que la pauvre Aude aurait certainement préféré laisser caché. De deux, les moqueries de FOUCHS à ce sujet confinent à l’ignominie la plus abjecte.

 

Fort heureusement arrive enfin le moment du dessert. FOUCHS qui d’ordinaire n’en prend jamais, en commande un et invite Isabelle à faire de même : « allez-y, ne vous gênez pas, c’est Vernon qui paie ! »

 

Et Vernon Paie. 75 Euros.

 

FOUCHS prendra même deux cafés, tant qu’on y est…

 

 

 

 

Jeudi, 22 mai 2003

 

Nous revoilà à table. Parfois en relisant ce carnet, j’essaie de me mettre à votre place, cher lecteur. Vous devez certainement penser, avec tous ces récits de repas, que les Avocats passent leur vie au restaurant…Vous n’avez pas tout à fait tort, si j’en juge par mon passage de 62 à 80 Kilos en 6 années d’exercice professionnel.

 

Les repas se suivant mes leurs protagonistes changent : aujourd’hui, exit Isabelle, sans doute en expertise ou en audience, la pauvre passant le plus clair de son temps à sillonner les routes de France et de Navarre pour Aurélie Léandri..

 

Cette dernière est présente, accompagnée de Christine BIRON, ma grande amie Christine, venue nous rendre une petite visite. Les deux autres convives ne sont autres que FOUCHS et votre serviteur.

 

Comme ce n’est pas moi qui invite, FOUCHS a préféré se rabattre sur le café-brasserie du coin de la rue, où le Cabinet a ses habitudes.

 

Histoire de se mettre en bouche, FOUCHS raconte m’avoir trouvé une remplaçante…une jeune première année plutôt jolie. Commentaire de l’intéressé : « ça va me faire du bien d’avoir enfin un collaborateur normal »

 

Aurélie en rajoute une louche en lançant : « à chacun son boulet…à propos, j’ai vu Aude, ma secrétaire, lire « l’Allée du Roi » de Françoise Chandernagor…ça m’a soufflée ! Moi qui l’imaginais lire des BD ou des romans Harlequin… »

 

FOUCHS la coupe : « elle doit rien comprendre…tiens, vous saviez que son mari la tabasse ? Je suis allé la défendre devant le conciliateur… »

 

Aurélie, amusée : « y’a des moments, avec sa mollesse et les conneries qu’elle me fait, j’ai bien envie de la battre…à mon avis elle doit aimer ça…elle marche à ça…je devrais peut être essayer ! »

 

Voilà deux personnes de plus au courant qu’Aude est une femme battue. Sans compter les clients de la brasserie autour de nous. Nous nous regardons avec Christine, sans rien dire. Un regard suffit. Je suis tenté de quitter la table pour marquer ma réprobation de ces êtres immondes, méprisants et méprisables. Qui n’ont aucune pitié ni aucun respect pour autrui. Je m’en veux encore de ne pas l’avoir fait. D’avoir eu la lâcheté d’attendre une tarte aux pommes. Je ne vaux pas mieux qu’eux.

 

Puis FOUCHS retrouve sa cible favorite : « vous savez ce qu’il m’a fait, Vernon ? Il est allé le jour des grèves à CRETEIL avec une voiture de location ! Il est complètement fou ! Moi je ne rembourse pas ça ! »

 

Aurélie l’approuve.

 

Au café, FOUCHS évoque encore le fait que je sollicite une indemnité de congés-payés (il me reste quatre semaine à prendre). Gêne d’Aurélie : cette somme est due, mais elle ne l’a pas versée à Christine lors de son départ…quant à FOUCHS, il évoque la possibilité de me libérer « dès le 1er juin pour ne pas avoir à payer ses vacances »…oubliant qu’écourter le préavis ne changera strictement rien au problème et ne l’exonèrera pas de me verser mes congés payés !

 

Vient l’addition. J’invite Christine, Aurélie prend en charge FOUCHS. Lequel glisse au patron de la brasserie, en me désignant : « je l’ai viré ! »

Fort heureusement, je connais bien le patron en question et il est informé de ma démission depuis plusieurs jours ; il sait donc ce qu’il en est réellement.

 

Ce repas n’aura pas été inutile : désormais je partirai sans aucun regret. Loin de ces fous.

 

Lundi, 26 mai 2003

 

Je rentre de week-end malade comme  jamais ;  un dérangement intestinal doublé de vives céphalées m’ont pourri  l’entier dimanche et la nuit qui a suivi. Pour tout arranger, ce matin une raideur de la nuque a pris le relais. Me voilà de marbre du haut du cou jusqu’aux épaules. J’arrive donc épuisé au Cabinet

 

Je prends de plein fouet la première réflexion de FOUCHS, qui m’attaque bille en tête, avant même de me dire bonjour (il ne me le dira d’ailleurs pas) : « alors comme ça, j’ai un rendez-vous d’expertise le mardi 24 mai ? Ce ne serait pas plutôt le 27 mai ? A moins que ce ne soit le 24 juin ?! »

 

Effectivement, vendredi après midi, quand FOUCHS était parti chevaucher ses canassons en me laissant tenir le Cabinet, j’ai pris l’appel d’un expert qui voulait indiquer une date de rendez-vous dans l’un de ses dossiers. L’expert m’a t’il donné une mauvaise date que j’aurais reportée sans réfléchir ? Ou aurais je noté sans faire attention le 24 au lieu du 27 ? Toujours est-il que la journée commence fort !

 

Puis FOUCHS vient me voir dans mon bureau. Boitant à cause d’une tendinite (ceci expliquant sans doute cela…), il m’aboie, hargneux : « sur quoi vous êtes ? »

 

Le doux Rantanplan lui répond qu’il est sur le dossier PJ contre B….et qu’il s’attache à rédiger des conclusions.

 

FOUCHS regrogne : « le dossier S…contre D…il est où ? »

 

Je ne l’ai pas, il n’est pas en case…il ne peut être que dans son bureau. Comme je me propose d’aller le chercher, FOUCHS répond, agressif : « pas la peine ! »

 

Je me lève et le rejoins dans le couloir, bien décidé à en avoir le cœur net et à retrouver ce fichu dossier. Ce qui a pour conséquence d’énerver FOUCHS : « je vous ai dit non, Bruno ! Alors ça  va !! »

 

Je n’insiste pas. Je retrouverai ce dossier sagement rangé à sa place, à la fin de la journée.

 

Plus tard,  FOUCHS viendra me parler en long, en large et en travers, de sa tendinite à la cheville. Je lui oppose ma raideur à la nuque, il n’en a visiblement rien à battre.  Lui, rien que lui, rien en dehors de lui. Pauvre homme.

 

 

Mardi, 27 mai 2003

 

Le matin aux prud’hommes, l’après midi au Palais : je n’arrive au Cabinet qu’aux alentours de 18 heures. Epuisé mais victorieux : j’ai obtenu à l’arraché, une décision d’expulsion assortie d’une astreinte et de 300 Euros au titre des frais de Justice.

 

FOUCHS me rend hommage à sa manière : « eh ben, sur la fin, avant de partir,  vous m’aurez quand même gagné un dossier ! il était temps de vous réveiller ! »

 

Puis alors qu’il me parle d’un autre dossier en invoquant un texte de loi que je ne connais pas, il aura cette réflexion purement « FOUCHSienne » : « vous ne connaissez pas ? Cela ne m’étonne pas ! Vous ave z encore bien du chemin à parcourir avant d’être à mon niveau ! »

 

C’est tellement caricatural que je le prends à la plaisanterie, me risquant à lui répondre, en riant : « mais oui, mes modestes connaissances n’atteignent pas votre grandeur ! »

 

Ce à quoi FOUCHS répond, sérieux et hautain : « vous ne l’atteindrez jamais ».

 

Effectivement j’espère ne jamais descendre aussi bas.

 

 

 

Mercredi, 28 mai 2003

 

FOUCHS ne fait qu’une brève apparition au Cabinet. Juste le temps de m’expliquer qu’il préside un jury de compétition équestre cet après-midi et qu’il ne reviendra pas avant lundi. Il a donné son pont de l’ascension à Mélanie, je suis donc seul Maître à bord jusqu’à la fin de la semaine.

 

Il promet de m’appeler vendredi pour faire le point, et part vers 10 heures. Je découvre alors dans le secrétariat, que l’un de mes courriers à destination d’un Confrère, laissé hier soir sur le bureau de Mélanie, a été ouvert par FOUCHS. Que comptait-il y trouver ?

 

Puis Pascale fait son entrée, m’indiquant que FOUCHS l’a chargée de relire le parapheur de Mélanie et de signer les courriers…ce qui est quand même mon travail ! J’en suis sidéré ! Décidément, il n’a plus aucune confiance en moi !  Sauf quand il veut me décourager en me disant à propos de conclusions que je viens de lui remettre : « je n’ai pas envie de les lire, je les envoie telles quelles au client » !

 

 

 

Epilogue

 

1- le chant du départ

 

Jeudi, 16 octobre 2003

 

Voilà bientôt cinq mois que je n’ai plus alimenté ce journal ; non que je n’aie pas matière à raconter –Fabrice FOUCHS est définitivement une source intarissable d’inspiration- mais je suis las de consigner ma souffrance au quotidien.

 

A quoi bon ? Tout ce qui précède est immontrable et impubliable ; même en changeant les noms, FOUCHS (et d’autres) se reconnaîtraient et les rétorsions seraient terribles. Je serais dès lors marqué au fer rouge auprès de mes Confrères. Je ne me sens pas la force morale d’endosser l’habit de celui par qui le scandale arrive. Celui qui a osé parler plutôt que de se taire et subir comme bon nombre de ses petits camarades. Et d’être snobé, évité, paria. Car c’est moi qui serai rejeté pour avoir parlé, pas FOUCHS et ses clones, pour avoir agi.

 

A quoi bon ? Que risque FOUCHS du point de vue ordinal ? Une « admonestation  paternelle » du Bâtonnier ? En clair, on lui dira comme à un enfant de deux ans qui a fait une bêtise : « c’est pas bien, mon Cher confrère, il ne faut plus recommencer. » Et ce sera tout.

A quoi bon ? Certes le harcèlement moral est pénalement répréhensible ; ce délit est prévu et réprimé par l’article L. 225-14 du Code pénal qui condamne «  le fait de soumettre une personne, en abusant de sa vulnérabilité ou de sa situation de dépendance, à des conditions de travail ou d’hébergement incompatibles avec la dignité humaine  ». Il est puni de deux ans d’emprisonnement et de 500 000 francs d’amende.

 

L’article L. 223-13 du Code pénal punit quant à lui de trois ans d’emprisonnement et d’une amende de 300 000 francs «  le fait de provoquer au suicide d’autrui […] lorsque la provocation a été suivie du suicide ou d’une tentative de suicide  ».

La loi entend sanctionner «  le fait d’un tiers qui affecterait l’autonomie personnelle de la personne visée en transformant, par son action, ses pressions, son influence, une personne libre en victime  ».

 

Je n’ai pas envie de voir FOUCHS croupir trois ans en prison (certainement moins avec les remises de peine, je suppose qu’il se tiendrait bien, n’ayant pas de collaborateur sous la main), malgré tout ce qu’il m’a fait.

 

Ce d’autant plus que pour qu’il rentre sous l’incrimination de ce fameux article L 223-13, il faudrait que je me suicide ou du moins que je tente de le faire. Et cela, j’ai déjà donné. Je ne vais quand même pas le mettre sur le même plan que mes amours déçues, ce serait lui faire trop d’honneur. Surtout, maladroit comme je suis, je serais encore capable de ne pas me rater…je ne peux quand même pas priver le Barreau de Paris et mes nombreux clients, de mon immense talent !!

 

Enfin, mon statut de collaborateur « indépendant » m’exclut de la protection du Code du Travail, réservée aux salariés.

 

A quoi bon ? Ce journal de bord n’a d’autre destin que de me servir de défouloir. Et à demeurer dans un grenier, avant d’en être exhumé soixante ans plus tard par mes arrière petits-enfants, quand FOUCHS et moi-même mangerons des pissenlits par la racine depuis belle lurette, pas dans le même cimetière, du moins je l’espère car je ne compte pas me le farcir pour l’éternité. Mes arrière petits-enfants, qui, souhaitons le, auront une pensé émue pour leur défunt aïeul et se diront que tout cela serait inconcevable de leurs jours.

 

A quoi bon ? Pourquoi continuer alors que ce qui me paraissait au départ comme un remède, m’apparaît pire que le mal ? Car en consignant jour après jour mes petits et mes grands malheurs, je les conserve plutôt que de vite les oublier. Ainsi, en relisant ces lignes, je me remémore des épisodes douloureux plutôt que de les reléguer à leur place naturelle, dans les poubelles de ma mémoire.

 

A quoi bon ? Que rajouter quand tout a déjà été écrit ? Que dire de plus sur ce dernier mois avec FOUCHS, si ce n’est qu’il s’est montré égal à lui-même c’est-à-dire à pas grand-chose, oscillant entre gentillesses et bassesses, au gré de ses humeurs ? Que retenir de ce mois de juin 2003 : son absence à mon pot d’adieu (et la présence 5 minutes chrono de sa compagne Pascale qui avait « d’autres obligations »), ou la prime de 1 200 Euros pour m’aider à m’installer ?

 

Pour toutes ces raisons, mon récit s’arrête là.

 

Mais comme il était écrit quelque part que Fabrice FOUCHS devrait toujours avoir le dernier mot, je le lui laisse en livrant la teneur du message qui accompagnait son dernier chèque :

 

« Mon Cher Ami,

 

Je vous souhaite, naturellement, une excellente installation.

 

Je vous remercie pour ces deux années de collaboration dont je mesure qu’elles ont été difficiles pour vous…

 

Mais enfin, les meilleures choses ont une fin ».

 

2- et maintenant ?

 

« Que  sont mes amis devenus ? » chantait le pauvre Ruteboeuf. Je ne pouvais pas poser ma plume sans satisfaire vos attentes légitimes, chers lecteurs. Car parmi ceux qui ont eu le courage et la bienveillance de me lire jusqu’au bout (de la nuit ?), peut-être s’en trouvera t’-il quelques uns, qui se seront attachés aux divers personnages de ce récit et voudront avoir de leurs nouvelles. Permettez moi de vous dire que si certains se sont attachés à FOUCHS, ce sont de grands pervers.

 

Ainsi donc, sachez que :

 

 

 

-         PÉTROV est désormais retraité ; il a trouvé un autre pigeon pour acheter à prix d’or sa clientèle finissante. Nous nous revoyons de temps à autre, à l’occasion d’un dîner d’anciens de fac.

 

-         Après ses associés Arnaud BAILLY (hélas décédé) et Fabrice LABRUT (hélas bien vivant), Paul ARRIGHI vient de perdre son épouse. Tous les malheurs du monde semblent s’être abattus sur lui depuis mon départ, pour un peu il se comparerait au Job de la Bible, s’il n’était pas viscéralement antisémite.

 

-         D’après les rares qui l’aient revu, Fabrice LABRUT est toujours sous tutelle, toujours alcoolique, toujours odieux. Mais à présent, seuls les piliers de bistrot en profitent. Il ne vient plus aux dîners de notre association étudiante.

 

-         Joël BARNIER m’a téléphoné pour me féliciter de mon installation, et me dire que j’étais désormais dans l’immeuble dans lequel il avait passé son enfance. Je me disais bien que ces lieux étaient stressants, maintenant je sais pourquoi.

 

-         Les BOSCO ont  débaptisé leur Cabinet Paradis qui leur allait si mal. Ils n’ont pas pour autant ouvert un cabinet à Denfert qui leur irait si bien. Lui n’a toujours pas de couilles, elle est toujours hystérique. La routine.

 

-         J’ai revu Fabrice FOUCHS ; il est venu me voir à mon nouveau Cabinet. Pour me confier des vacations d’audiences. A une nouvelle collaboratrice jolie mais inexpérimentée, il préfère parfois son ancien collaborateur nul et con mais qui a suivi le dossier. Finalement, je l’aime bien.

 

C’est fou ce qu’on peut s’attacher à son bourreau, quand j’ai vu ma remplaçante j’ai presque été jaloux. Sentiment que j’ai bien vite quitté en entendant FOUCHS me confier : « elle est conne, je vais m’en séparer ». Eh oui, bienvenue au club !

 

Quant à moi…un nouveau jour se lève à la fenêtre de mon bureau de la rue de Rivoli. Je suis seul. A mon compte. Je n’ai à en rendre à personne, mais tellement à en régler ! Je vais travailler sans peur au ventre, sans crainte de me faire hurler dessus. Libre. Enfin.

  1. Et bien… bravo d’avoir tenu le choc, et j’espère que vous réussirez (si ce n’est déjà fait) à créer une ambiance plus agréable pour vos futurs collab’.

    Tchaf 12 mars 2015 à 17 h 42 min Permalink
  2. Bonsoir, jai tout lu. Mon Dieu…quelle horreur, quelle tristesse, quelles souffrances vous avez endurées. Je pense que vos collabs aujourd’hui, ont de la chance. J’en profite pour ajouter que Vous avez une plume très, tres agréable. VBD

    Caro M. 19 septembre 2017 à 22 h 26 min Permalink

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